Sources, racines

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Un fleuve prend source, une fleur racine, les deux s’échangent bien vite leurs possessions sans s’ombrager de leurs pauvres capitaux respectifs. Serions-nous persuadés d’une bonté naturelle entre ces deux-là que l’on nous taxerait de fâcheux adeptes d’une foi.

Plus rien ne prend évidemment source ni racine désormais. Les rivières, guère plus que fossés, déversent des reliquats de pétrole jusqu’à des océans de merdes plastiques, ne fleurissent plus sur leurs berges qu’usines à conneries. Et que s’échangent merdes et conneries, sinon du vent ? Un vent infernal, des tornades et des typhons.

Monsieur le Président du monde a donc tout naturellement décrété la fin de toute foi. Mais comment croire en lui dès lors, et croit-il encore en lui ?

Monsieur le Président du monde en a assez de tout lui-même, sans savoir de quoi. Sous la forme de pipeaux, flutiaux, à la rigueur d’un lourd basson, tous ses conseillers ne lui soufflent plus à l’oreille qu’une pauvre brise déconnectée de tout, un air qui ne mérite même plus le nom de rumeur. Monsieur s’en remet à ses seuls souvenirs.

Ceux de cette Géorgie d’où il avait été déraciné pour venir gérer le flux de tous les fossés putrides du monde. Les chants polyphoniques géorgiens, c’était autre chose que cette brise tout de même. Mais Monsieur le Président du monde avait, petit, pour lui ce talent d’être le roi des fumiers. Les recruteurs lancés à la recherche de ce genre de fumant lisier eurent le nez creux en l’installant à la haute fonction, tout d’abord géorgienne : des tombereaux d’autres fumiers s’agglutinèrent autour de Monsieur le Président, le fumet de cette union devint toujours plus nauséabond.

La femme de Géorgie lui manque. En tant que Président du monde peut-il bénéficier pourtant des plus belles d’entre toutes, mais cette multitude ne peut rivaliser avec la première, la seule qui avait admiré avec lui le fleuve prendre source et la fleur prendre racine tout là-haut sur le Caucase. Lui avait déjà le regard fuyant vers la Mer Noire et toutes les autres, il était le fleuve ; elle le sourire ouvert sur de blanches pétales, elle était la fleur. Ils s’étaient débarrassés de toutes leurs possessions de l’instant, leurs habits, et s’étaient donnés l’un à l’autre. Dans l’étourdissement du dénuement avait-il sondé alors les pauvres frusques de sa fleur et l’avaient abandonnée pour ce qu’elle ne pourrait jamais lui donner, un capital.

La puanteur de Monsieur le Président de la Géorgie le poussa tout naturellement à abroger toute forme de parlementarisme dans son pays et à lancer tous azimuts des guerres avec les autres, toute chose pour éviter de subir la mauvaise odeur des autres par-dessus le marché en prenant des décisions à plusieurs.

Monsieur le Président du monde avait toujours voulu voir pousser un maximum de blé dans ses poches, seulement, aux yeux de sa fainéantise congénitale, rien ne valait de se trop brusquer en semant. Fort heureusement, la force des choses, celle de ses armées essentiellement, permit au ferment de son talent de s’activer sans trop d’effort personnel. Mais qu’en est-il réellement des réserves céréalières dans ses poches désormais ? Une armée de jolies secrétaires gèrent son patrimoine, mais Monsieur le Président du monde ne se rabaisse jamais à leur dire bonjour, alors de là à leur demander quelque chose.

Du moins voyage-t-il beaucoup, parcourt-il longueurs et largeurs de son territoire mondial, le signe extérieur de blé dans les poches vaut bien n’importe quelle récolte.

« Je vous ai compris !… », déclame-t-il à toutes les populations croisées sur le bord des fossés, d’une voix chevrotante qu’il reconnaît d’un autre temps. Monsieur le Président du monde a-t-il bien essayé de déclamer tout autre chose, mais rien ne contente autant les populations que de se sentir comprises bon an mal an. Pourquoi se retourner le fumier inutilement ?

Dans son véhicule avec chauffeur, Monsieur le Président se déverse sur les routes et, en reflet sur les vitres fumées, reconnaît-il parfois l’ancien fleuve qui lui dit aussi « Je vous ai compris !… ». Que comprend-il, ce fleuve, de ce qu’il est lui-même devenu ? Les yeux de Monsieur le Président du monde se ferment.

Un jour, au bout de ses interminables tournées, se voit-il reposer au milieu de tout ce fumier qu’il a poussé à faire produire à son image. Un ferment idéal donné au souvenir pour se réaliser.

« Je vous ai compris !… », dit alors la fleur et tout s’efface.

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