Mots d’auteurs

2018-19

« Comme le dit une phrase trop célèbre, la littérature ne peut représenter « les bons sentiments ». Karl Rossmann fait la preuve du contraire : tout le trésor d’amour, d’affection, d’élan vers le bien, d’idéaux ingénus, de tendres convictions, de confiance qui a pu traverser le cœur des hommes est rassemblé dans les eaux calmes de son cœur. »

Pietro Citati, Kafka (1987)

« La spécificité de la littérature[…] n’est pourtant pas bien difficile à définir. Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolues ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf porté sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne […] un auteur c’est avant tout un être humain, présent dans ses livres, qu’il écrive très bien ou très mal en définitive importe peu, l’essentiel est qu’il écrive et qu’il soit, effectivement, présent dans ses livres […]. »

Houellebecq

« L’adjectif est permis, mais rafraîchi et si diaphane qu’il est à peine distinct : le mot n’est pas remarqué comme vocable, on ne perçoit que la sensation. »

Jacques Chardonne, Lettre à Roger Nimier

« Tout commence avec un personnage ; et dès qu’il tient sur ses pieds et commence à bouger, tout ce que je je peux faire c’est trottiner à ses côtés avec papier et crayon et rester avec lui assez longtemps pour noter ce qu’il fait et dit. »

Faulkner

« La littérature ressemble beaucoup aux combats de samouraÏs, mais un samouraï ne se bat pas avec un autre samouraï, il se bat contre un monstre. Par ailleurs, il sait généralement qu’il sera défait. Garder courage en sachant au préalable qu’on sera vaincu et aller au combat, c’est ça la littérature. »

Roberto Bolano

« Disons qu’avant de commencer j’essaie d’avoir une vue (la fin), et une idée de toit. Ça me paraît la base. Même si, la base, en réalité, c’est plutôt une question : de quoi voudrais-je, au fond, protéger le lecteur ? Avant de se lancer, c’est le danger qu’on doit d’abord connaître : c’est lui qui détermine la fonction d’un bâtiment, et par extension celle d’un livre. »

Jakuta Alikavazovic

« Quand tu vois augmenter tes facultés, essaye de faire quelque chose qui te paraît impossible. »

Rudyard Kipling

« Un romancier, selon moi, n’a pas le droit  de dire son avis sur les choses de ce monde. Il doit, dans sa création, imiter Dieu dans la sienne, c’est-à-dire faire et se taire. « 

Gustave Flaubert

« Le meilleur style, c’est de ne pas en avoir. Si on se met à le chercher, ça va sonner faux, ça doit sortir naturellement. »

Cesar Aira

« Dès lors que l’on a réussi à mettre au point une certaine manière d’écrire, celle-ci commence à devenir une gêne. »

George Orwell

« L’idiotie est proche de la sagesse, parce qu’elle suppose la maîtrise des outils de l’intelligence, auxquels elle ajoute la mise à l’épreuve de ceux-ci par la dérision. »

Jean-Yves Jouannais, L’Idiotie (2003)

« L’expérience de l’idiotie est peut-être ce par quoi il faut passer pour se désaccoutumer. L’idiot n’est pas dans les habitudes. Ses actions et ses réactions sont imprévisibles parce qu’elles ne se réfèrent pas aux règles établies. Il ne s’y oppose pas non plus. Il ne sème pas le désordre à la place de l’ordre. Il fait simplement ses propres raccordements. »

Emmanuel Hocquard, Le Cours de Pise (2018)

« L’art consiste à exprimer nettement une impression erronée ou fausse. (…) Le processus artistique consiste à rapporter cette impression fausse de telle sorte qu’elle apparaisse absolument naturelle et véritable.

La sincérité est le grand obstacle que l’artiste doit surmonter. Seule une longue discipline, un apprentissage conduisant à ne rien éprouver que de façon littéraire, peuvent mener l’esprit jusqu’à ce sommet. »

Fernando Pessoa, Un singulier Regard (1925)

2017-18

« Le poète entre en poésie quand il commence à jouer ce « jeu d’exister » qui  consiste, tout simplement, à dévisager avec attention n’importe quoi. Aussitôt, tout devient grave et les questions indicibles s’accumulent, comme si la portée du regard en changeait la dimension, comme si une déchirure se produisait : on aperçoit les choses toutes nues, à la fois indécentes et éblouissantes. »

Jean Onimus

« La poésie, c’est donner du sens à ce qui n’en a pas. »

Jean-Michel Espitallier

« Le poétique est l’existence même. »

Jean Onimus

« Un événement ressemble essentiellement à la nature de l’homme qui le subit. »

Aldous Huxley

« On n’écrit pas de la poésie avec des idées mais avec des mots. »

Mallarmé

« La poésie c’est autre chose. »

Guillevic

«  La poésie, c’est faire une expérience avec le langage. »

 Heidegger

2016-17

«  La poésie est ce qui n’exige pas d’être compris et qui exige la révolte de l’oreille. »

Aragon

« La négation n’est pas possible. Pas plus que l’affirmation. Il est absurde de dire que c’est absurde. C’est encore porter un jugement de valeur. On ne peut pas protester, et on ne peut pas opiner. (…) Il faut se tenir là où il n’y a ni pronom, ni réaction, ni prise de position possible. C’est ce qui rend le travail si diaboliquement difficile. »

Samuel Beckett, in Rencontres avec Samuel Beckett, de Charles Juliet

« Les histoires sont quatre : celle d’une forte cité qu’encerclent et défendent des hommes braves (L’Iliade), celle d’un retour (L’Odyssée), celle d’une recherche (Moby Dick, La Quête du Graal, Le Château), celle du sacrifice d’un Dieu. »

Jorge Luis Borges

« Sans effort théorique conscient, une théorie inconsciente s’installe dans l’espace littéraire. Cette théorie, c’est celle du roman as usual, faite d’une suite de codes et de traditions. Le roman as usual, qui se répète avec succès, demande un sujet à la mode, une intrigue vraisemblable et haute en couleur, des personnages bien campés auxquels on peut s’identifier, un style d’une lisibilité digeste, quelque chose de clair, d’immédiatement compréhensible et reconnaissable. »

« Mais pour cela il faudrait s’attarder sur la manière dont le réel agit dans notre corps, nos relations, notre conscience. Accepter de résonner avec les autres. J’ai trop souvent le sentiment que les écrivains ne vivent pas ma condition humaine, ou qu’ils sont tous des oisifs vivant paisiblement à la campagne. Comment faisons-nous face à des problématiques morales ou professionnelles, individuelles ou collectives, qui sont apparues au XXIe siècle et que nos anciens ignoraient de fait ? Notre rapport aux nouvelles technologies, à la misère côtoyant le luxe, à la manière dont nos corps et nos cœurs s’aiment aujourd’hui, à la dimension inentamée de la matraque et de l’homme lubrique. L’endormissement de la conscience par le confort, l’hyperindividualisme, la saturation communicationnelle, la militarisation de la démocratie, le retour à la mort violente. C’est à cela qu’il faudrait songer. Non pas en témoigner platement ou en faire des historiettes, plutôt songer à ne pas en protéger l’art du roman. »

Sophie Divry, Rouvrir le roman

« Le héros du roman traditionnel, balzacien, possède une identité à lui, lisse, inoxydable, préétablie apr le narrateur. Mais l’être humain n’est qu’un simple faisceau de pulsions déconnectées : et c’est tel que la littérature doit le restituer. »

M. Duras, La Passion suspendue

« La poésie, c’est le comment du faire, pas le pourquoi. »

« La poésie, c’est quelque chose qui donne du sens à ce qui n’a pas de sens. Quelque chose qui dit le réel comme personne d’autre et comme aucun outil ne pourrait le dire. »

Jean-Michel Espitallier

 « Le mauvais romancier construit ses personnages. Il les dirige et les fait parler. Le vrai romancier les écoute et les regarde agir. Il les entend parler dès avant que de les connaître, c’est d’après ce qu’il leur entend dire qu’il comprend peu à peu qui ils sont. »

André Gide, Journal des Faux-monnayeurs

« Je me suis efforcé d’observer la vieille règle selon laquelle celui qui écrit ne devrait se prononcer sur la valeur de son ouvrage qu’en fonction de l’excellence des matériaux qui’il rejette. »

Ernest Hemingway, Paris est une Fête

« Le vieil Homme et la mer aurait pu avoir plus de mille pages, mais ce n’était pas ce que je recherchais. J’ai essayé d’éliminer tout ce qui n’était pas indispensable pour faire partager l’expérience au lecteur. Cela dit, de l’expérience en mer, je n’en avais que trop. Cependant cette expérience n’apparaît pas explicitement, même si, bien sûr, elle est là, mais elle ne se voit pas. »

« Tout ce que je sais, je le laisse en dehors. Mais cette connaissance, c’est la partie immergée de l’iceberg. »

Ernest Hemingway

« C’est ce qui est difficile à écrire, ce que l’on attaque en dernier, qui compte le plus. »

John Irving

« Fielding n’inventait pas des histoires impossibles ou incroyables ; pourtant la vraisemblance de ce qu’il racontait était son dernier souci ; il ne voulait pas éblouir ses auditeurs par l’illusion de la réalité mais par le sortilège de son affabulation, de ses observations inattendues, des situations surprenantes qu’il créait. Par contre, quand la magie du roman a consisté dans l’évocation visuelle et acoustique de scènes, la vraisemblance est devenue la règle des règles : la condition sine qua non pour que le lecteur croit ce qu’il voit. »

Milan Kundera, Le Rideau

« La seule morale du roman est la connaissance, le roman qui ne découvre aucune parcelle jusqu’alors inconnue de l’existence est immoral, donc « aller dans l’âme des choses » et donner un bon exemple sont deux intentions différentes et inconciliables. »

Milan Kundera, citant Herman Broch, Le Rideau

« L’absence de règles nous a toujours contraints d’obéir à des règles que nous ne maîtrisons pas. »

Jean Lahougue

« La racine de toutes les histoires est l’expérience de leur inventeur, l’existence est la source qui irrigue les fictions. »

Mario Vargas Llosa, Lettres à un jeune romancier

« J’ai appris à petits pas à ne plus respecter les intrigues. L’apprentissage est devenu définitif le jour où j’ai lu des déclarations de Vilém Vok dans The Paris Review qui confirmaient mes soupçons : il n’y a qu’un nombre réduit d’intrigues, il n’est nullement indispensable de leur accorder une importance démesurée, il suffit d’en introduire une – presque par hasard – dans le livre qu’on est en train d’écrire afin de pouvoir ainsi disposer de plus de temps pour peaufiner ce qui devrait toujours nous importer le plus : le style. »

Enrique Vila-Matas, Perdre ses théories

2015-16

« Si à la fin, lorsqu’il termine son oeuvre, l’auteur pense qu’il a fait ce qu’il se proposait de faire, l’oeuvre ne vaut rien. »

Jorge Luis Borges, Le Livre de sable

« Il faudrait toujours réussir à écrire comme on danse – danser l’écriture. »

« Comme le tireur à l’arc zen, cesser de regarder la cible pour se concentrer sur le geste… »

Belinda Cannone, L’Ecriture du désir

« Le fait littéraire, c’est le transfert d’un objet de sa perception habituelle dans la sphère d’une nouvelle perception. »

Victor Chklovski

« Il faut construire le monde, les mots viennent ensuite, presque tout seuls. »

Umberto Eco, Apostille au « Nom de la rose »

« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui ne se tiendrait de lui-même que par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les oeuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir axiome, en se posant au point de vue de l’art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant lui-même une manière absolue de voir les choses. »

Gustave Flaubert, Correspondances

« Que je crève comme un chien, plutôt que de hâter d’une seconde ma phrase qui n’est pas mûre. »

Gustave Flaubert, Correspondances

« Quand on écrit une histoire, on se la raconte (…). Quand on se relit, le gros du travail consiste à enlever ce qui ne fait pas partie de l’histoire. »

Stephen King, Ecriture, Mémoires d’un métier

« Le roman n’est pas une confession de l’auteur, mais une expérience de ce qu’est la vie humaine dans le piège qu’est devenu le monde. »

Milan Kundera, L’Art du roman

« Il faut écrire en comprenant à peine. Ecrire à tâtons, chercher dans l’obscurité. Chercher non pour trouver, mais pour sentir l’obscurité. »

Carlos Liscano, Le Lecteur inconstant

« Procédé éprouvé : la vraisemblance est obtenue dans la fiction par un prétendu manque de certitude. »

Alberto Manguel, Journal d’un lecteur

« Les ateliers d’écriture sont un antidote au conservatisme. On n’y donne pas de recettes, l’inattendu les traverse comme une brise permanente, chacun y porte sa passion. Ce sont des moments joyeux et passionnants. J’aime cette réalité de la littérature. »

Martin Page, Manuel d’écriture et de survie

« Une oeuvre d’art est bonne si elle provient de la nécessité. »

Reiner Maria Rilke, Lettres à un jeune poète

« Tout romancier qui ne se contente pas de « restituer le visible », mais cherche à « rendre visible », crée forcément une forme neuve. »

Nathalie Sarraute, L’Ere du soupçon

« Renan efface, revient, retranche, remplace des mots, retouche des phrases, les arrondit, recommence des pages entières. (…) Il ajoute au moins autant qu’il retranche, et les mots toujours lui semblent ne rendre qu’imparfaitement toutes les délicatesses de la pensée. Il est, pour ainsi parler, obligé de fouiller la langue dans tous les coins, pour y découvrir le mot qui s’applique juste à sa pensée ; et, de cette recherche incessante, naissent mille finesses de langage, mille tours de phrases ingénieux ou frappants. »

Louis Veuillot, Les Odeurs de Paris