À quatre pattes, Chateau !

POMPON-ours-blanc

Est-elle belle ? Oui, sans aucune mesure, mais sur quoi fonder dès lors une confiance pour elle ?

Son rideau de cheveux n’a pas d’équivalent en mercerie ; aucun cou n’a jamais dépassé le sien en mignon ; ses yeux, mon Dieu !; et les jambes fuselées que ça lui fait sont de celles qui martèlent le désir des hommes jusqu’à le courber à la merci du sien. Seulement ce désir masculin alors n’en est plus qu’une projection, une projection aux allures de peur, et sous la peur, une haine pathétique. Par le fait, cette haine est la seule mesure qu’elle emporte devant son miroir, qu’elle retrouve au fond de ses propres yeux. Elle est belle, donc elle se déteste.

C’est fou tout ce qu’on peut bien se dire quand on suit le parcours de la pluie dans le caniveau, à quatre pattes. On y cherche les étoiles et on y trouve une belle lune.

« Putain, Chateau, dans quel état tu t’es mis ce soir ?!? »

Ce doit être elle au-dessus de moi.

« Chateau, et c’est qui, cette fille avec qui tu as passé ta soirée à discuter ? »

Mince, moi qui croyais que c’était à elle… N’est-ce pas la sienne, cette histoire qu’elle m’a racontée ? Sa copine lesbienne, cette soirée dans ce bar, son jean qui lui moule son petit cul, ou le contraire, je ne sais plus, ces parties de billards, ces coups à plusieurs bandes, jusqu’à 3, son génie pour tout dire, tous ces hommes battus à plate couture, n’est-ce pas elle ?, ces coups à 3 bandes répétés à l’envi, l’avenant, jusqu’à un championnat de billard qu’elle remporte haut-la-main, et sa mère qui refuse qu’elle fasse carrière, qu’elle devienne cette étoile à 3 bandes, n’est-ce pas elle, la lune est-elle capable de me mentir ?

« Je rigole, mon petit Chateau, c’était moi… Allez, lève-toi ! »

Voyez, facile pour elle, là, ce n’était qu’un coup à 1 bande, un coup qui m’évite tout d’abord avant de me percuter par-derrière, simple mais efficace, et ma gueule fait maintenant bande à part avec la mauvaise lune du caniveau. Dire qu’elle est capable éventuellement de rajouter 2 bandes à cela, cette belle lune est une métaphore du sort de tous ces hommes. L’homme en face d’elle n’a aucune chance : s’il est direct, franchement haineux, la belle lune le contourne avant de le percuter inexorablement après 3 bandes car les lois géométriques sont intraitables, avec leurs angles incidents et réfléchis qui ne rigolent franchement pas, et peuvent faire revenir la boule depuis toutes les directions possibles pour déloger le vilain de ses certitudes, que peut-il contre l’infini ?; s’il maîtrise l’art des 3 bandes, la belle lune est directe avec lui, lui montre son jean moulant, ou son cul moulant, je ne sais plus, et elle renvoie l’homme à son petit championnat départemental en s’éloignant tout de go.

La vraie lune a bon goût ce soir, qui se verse en reflet en moi, puis ressort, s’amuse à me narguer, moi aussi je m’amuse, on s’amuse, quoi, et la voilà qui invite une amie vu que je suis très sympa, une amie d’une autre nature, une amie qui est une paire de lunes à elle seule, une paire de lunes embarrassées toutes deux d’un léger duvet.

« Un duvet ?

  • Oui, Chateau, j’ai du duvet aux fesses, ça te dérange ? »

Si ça me dérange ? Bien sûr que ça me dérange, ça m’ébranle même, ça me prouve que je ne fais partie d’aucune stratégie pour elle. La belle lune ne me contourne ni ne m’attaque, je ne suis qu’un spectateur qui tourne la tête, hagard, autant de fois qu’il y a de bandes car je ne peux rien prévoir de leurs mouvements, incapable de traiter avec les angles incidents et réfléchis, je constate par défaut, au postérieur, d’un doigt timide encore, j’admire quand le trou est atteint inexorablement, moi qui ne l’atteins jamais, j’admire comme on admire une œuvre d’art, pas n’importe laquelle, hein, vous voyez, le type d’œuvres d’art où concept et forme s’entrelacent sans coups à 3 bandes, de manière directe, à la seule force du bon poignet de l’évidence. Alors je pleure devant sa paire de lunes duveteuses libérées du jean moulant, voilà, tout de joie, de peur, et ne me restent que des questions sans réponses : où est passé pour sa part le cul moulant ?

« Chateau, pleure pas, c’est moi, c’est moi, je suis juste nue, moi aussi ! »

Elle aussi ?

Et je pleure, je pleure parce que je n’ai pas son duvet à elle, vraiment je n’ai rien pour moi, juste ces gros poils qui ne m’inspirent qu’une chose :

« Hum… ça me fait penser à…

  • à quoi, Chateau ?

  • Oui, mon père me disait… »

    Qu’est-ce que je raconte ? Mon père est trop con !

« Non, plutôt ma mère…

  • Ta mère ? Bon, et qu’est-ce qu’elle disait ? »

Pas possible non plus, ma mère ne m’a jamais rien dit.

« D’accord, c’était mon frère !

  • Accouche, Chateau ! »

Quelqu’un avait dû interrompre mon frère à ce moment-là :

« Je ne sais plus…

  • Putain, Chateau, il ne faut plus que tu boives comme un trou ! »

Et je pleure encore, des grosses larmes duveteuses qui accrochent la rigole de pluie comme des araignées d’eau en s’y plongeant. Que me dis-je ? Des trucs habituels de Chateau sans doute, je ne sais plus, des trucs à 4 bandes mal foutus, avec mon corps entouré de ces 4 bandes boisées, qu’on va bientôt ceindre d’un couvercle et expédier dans un dernier trou si je n’y prends pas garde. Les araignées se déploient, la belle lune se place, avec ses lunes duveteuses, à quatre pattes tout à côté de moi et on ne sait plus distinguer toutes ces lunes entre elles, la lune là-haut en reflet ici-bas a le duvet des araignées du caniveau qui la grimpent comme si elle était des leurs. La belle lune me lape les larmes à même le visage, y prélève l’amertume, le salé tant qu’il y en a. Oui, on va m’expédier dans ce truc à 4 bandes jusqu’au dernier trou si je ne lui dis pas :

« T’es vraiment belle… T’es vraiment belle, mais je ne te déteste pas ! »

Cet article a été publié dans 01. les lois rigoureuses de M. Songe, Saison 7. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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