Incipit

« Il arriva par le sentier de la cluse, vers le seizième mois de l’automne, qu’on appelait là-bas : la saison pourrie. »

Maurice Pons, Les Saisons (1975)

« J’avais deux amants et je n’en avais pas honte. »

Cookie Mueller, Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir (1990)

« Je n’ai jamais eu de chance avec les femmes, je suis bossu et me résigne péniblement à cette souffrance, mes plus proches parents sont morts, je suis un pauvre solitaire qui travaille dans un bureau épouvantable. Pour le reste, je suis heureux. »

Enrique Vila Matas, Bartleby et compagnie (2000)

« Les gars du peloton m’appelaient Robocop. J’ai fait partie du bataillon Acahuapa, des troupes d’assaut, mais, une fois la guerre finie, on m’a démobilisé. Alors je me suis retrouvé comme l’oiseau sur la branche : à moi, je n’avais que deux fusils AK-47, un M-16, une douzaine de chargeurs, huit grenades à fragmentation, mon pistolet neuf millimètres et un chèque équivalent à trois mois de mon salaire, qu’on m’a donné comme indemnité. »

Horacio Castellanos Moya, L’homme en arme (2001)

« ché plus. »

Charles Pennequin, Les Exozomes (2016)

« Le disque jaune s’illumina. »

José Saramago, L’Aveuglement (1995)

« On n’envie jamais les gens tristes. On les remarque. On s’assied loin, ravi de mesurer les kilomètres d’immunité qui nous tiennent à l’abri les uns des autres. Les gens tristes sourient souvent, possible oui, possible. Ils portent en eux une musique inutile. Et leur silence vous frôle comme un rire qui s’éloigne. Les gens tristes passent. Pudiques. S’en vont, reviennent. Ils se forcent à sortir, discrets faiseurs d’été… Partout c’est l’hiver. Ils ne s’apitoient pas : ils s’absentent. Ils disparaissent poliment de la vue. ils vont discrètement se refaire un monde, leur monde, sans infliger les désagréments de leur laideur inside.  Ils savent quoi dire sans déranger. C’est tout un art de marquer les mémoires d’une encre effaçable. »

Stéphanie Kalfon, Les Parapluies d’Erik Satie (2017)

« Il y avait un mur. Il ne semblait pas important. Il était formé de pierres non taillées cimentées sans soin. Un adulte pouvait regarder par-dessus, et même un enfant pouvait l’escalader. Là où il croisait la route, il n’y avait pas de porte, il s’estompait en une simple figure géométrique, une ligne, une idée de frontière. Mais cette idée était réelle. Elle était importante. Durant sept générations il n’y avait rien eu de plus important au monde que ce mur. »

Ursula K. Le Guin, Les Dépossédés (1974)

« Je me regarde souvent dans la glace. Mon plus grand désir a toujours été de me découvrir quelque chose de pathétique dans le regard. Je crois que je n’ai jamais cessé de préférer aux femmes qui, soit par aveuglement amoureux, soit pour me retenir près d’elles, inventaient que j’étais un vraiment bel homme ou que j’avais des traits énergiques, celles qui me disaient presque tout bas, avec une sorte de retenue craintive, que je n’étais pas tout à fait comme les autres. En effet, je me suis longtemps persuadé que ce qu’il devait y avoir en moi de plus attirant, c’était la singularité. C’est dans le sentiment de ma différence que j’ai trouvé mes principaux sujets d’exaltation. Mais aujourd’hui où j’ai perdu quelque peu de ma suffisance, comment me cacher que je ne me distingue en rien ? Je fais la grimace en écrivant ceci. »

Louis-René des Forêts, Le Bavard (1947)

« Elle était si profondément ancrée dans ma conscience que, durant ma première année d’école, je crois bien m’être imaginé que chacun de mes professeurs était ma mère déguisée. »

Philip Roth, Portnoy et son complexe (1967)

« Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossmann, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu’une bonne l’avait séduit et rendu père, entra dans le port de New-York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu’il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière. On eût dit que le bras qui portait l’épée s’était levé à l’instant même, et l’air libre soufflait autour de ce grand corps. »

Franz Kafka, L’Amérique (1927)

« C’est au cours de la quinzième session annuelle de la Société Gastronomique de Berlin que le président, Herr Prosit, fit à ses membres la fameuse invitation. »

Fernando Pessoa, Un Dîner très original  (1907)

« Toutes les personnes qui ont rencontré Franz Kafka dans sa jeunesse ou son âge mûr ont eu l’impression qu’une « paroi de verre » l’entourait. »

Pietro Citati, Kafka (1987)

« C’est, si l’on veut, le mois d’octobre, octobre ou novembre, de mille neuf cent soixante ou mille neuf cent soixante et un, octobre peut-être, le quatorze ou le seize, ou le vingt-deux, ou le vingt-trois peut-être, mettons le vingt-trois octobre mille neuf cent soixante et un – qu’est-ce que ça peut faire. »

Juan José SaerGlose (1986)

« Au beau milieu de la guerre des gymnases de Flores, dans une phase où le Chin Fu avait le dessous, quelqu’un se présenta à la réception de ce gymnase, avec l’innocente intention d’améliorer son aspect physique. »

Cesar AiraLa Guerre des gymnases (1993)

« La tulipe, quand elle n’a plus qu’un pétale, fait une fort belle cuillère à soupe extrêmement peu commode, en revanche, car la tige devenue manche demeure souple, trop souple. »

Eric ChevillardLes Absences du capitaine Cook (2001)

« Dès que tu fermes les yeux, l’aventure du sommeil commence. »

Georges PerecUn Homme qui dort (1967)

« Ce matin-là, l’épicière de la Wiesengasse, Madame Jeanne Püchl, sortit vers sept heures et demie de son magasin pour jeter un coup d’oeil dans la rue. »

Leo PerutzLe Tour du cadran (1918)

« Ici la mer s’achève et la terre commence. Il pleut sur la mer blafarde, le fleuve charrie des eaux limoneuses, les rives sont inondées. »

José SarramagoL’Année de la mort de Ricardo Reis (1984)

 « J’ai été cordialement invité à faire partie du réalisme viscéral. Evidemment j’ai accepté. Il n’y a pas eu de cérémonie d’initiation. C’est mieux comme ça. « 

Roberto Bolano, Les Détectives sauvages (1998)

Que mon père ou ma mère, ou, même, les deux à la fois, puisqu’ils y étaient également tenus par devoir, n’y ont-ils regardé à deux fois au moment de m’engendrer ! »

Laurence Sterne, La Vie et les opinions de Tristram Shandy (1759)

« Ce mardi-là, je m’éveillai au moment sans âme et sans grâce où la nuit s’achève tandis que l’aube n’a pas encore pu naître. »

Witold Gombrowicz, Ferdydurke (1937)

« On avait sûrement calomnié Joseph K. car, sans qu’il eût rien fait, il fut arrêté un beau matin. »

Franz Kafka, Le Procès (1925)

« Au mois de juillet, mon père partait aux eaux et nous laissait, ma mère, mon frère aîné et moi, en pâture aux journées d’été, blanches de feu et enivrantes. »

Bruno Schulz, Les Boutiques de Cannelle (1934)

« C’est donc ici que les gens viennent pour vivre ? Je serais plutôt tenté de croire que l’on meurt ici. Je suis sorti. J’ai vu des hôpitaux. J’ai vu un homme qui chancelait et s’affaissa. Les gens s’assemblèrent autour de lui et m’épargnèrent ainsi la vue du reste. J’ai vu une femme enceinte. Elle se traînait lourdement le long d’un mur haut et chaud, et étendait de temps à autre les mains en tâtonnant, comme pour se convaincre qu’il était encore là. Oui, il y était encore. Et derrière lui ? »

Rainer Maria Rilke, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge (1929)

« J’ai pris l’habitude de classer les souvenirs de ma vie à partir du calendrier de mes amours et de mes livres. »

Rosa Montero, La Folle du logis (2003)

« Nous apprenons très peu ici, on manque de personnel enseignant, et nous autres, garçons de l’Institut Benjamenta, nous n’arriverons à rien, c’est-à-dire que nous serons plus tard des gens très humbles et subalternes. »

Robert Walser, L’Institut Benjamenta (1909)

« A la fin du XXe siècle, le jeune Montano, qui venait de publier son dangereux roman sur le cas énigmatique des écrivains qui renoncent à écrire, s’est retrouvé emprisonné dans les rets de sa propre fiction et transformé en un auteur qui, malgré son inclination compulsive pour l’écriture, s’est retrouvé complètement bloqué, paralysé, changé en graphe tragique. »

Enrique Vila Matas, Le Mal de Montano (2002)

« Il y avait un million de regards dans mes yeux, je crus donc qu’un miracle m’avait fait naître dans des rochers, au bord d’une mer illimitée. D’autres hypothèses me traversèrent l’esprit sans me rapprocher de la vérité, alors, lassée, je cessai de regarder et je me lançai dans la magie, sans crainte et sans remords. »

Silvina Ocampo, Rêveuse persuasive (1988)

« Maintenant ma mort est là, pourtant j’ai encore beaucoup de choses à dire. J’étais en paix avec moi-même. Muet et en paix. Mais tout à coup les choses sont apparues. C’est ce jeune homme aux cheveux blancs qui est le coupable. Moi, j’étais en paix. Maintenant je ne suis pas en paix. »

Roberto Bolano, Nocturne du Chili (2000)

« En remontant la rue des Ecoles en direction du boulevard Saint-Michel, il avait songé au livre qu’il voulait écrire, une théorie de la carte postale à laquelle il avait rêvé voici bien longtemps et qui depuis quelques mois le réveillait en pleine nuit, il en entendait le tic-tac et la mécanique. »

Sébastien Lapaque, Théorie de la carte postale (2014)

« La bêtise n’est pas mon fort. J’ai vu beaucoup d’individus ; j’ai visité quelques nations ; j’ai pris ma part d’entreprises diverses sans les aimer ; j’ai mangé presque tous les jours ; j’ai touché à des femmes. Je revois maintenant quelques centaines de visages, deux ou trois grands spectacles, et peut-être la substance de vingt livres. je n’ai pas retenu le meilleur ni le pire des choses : est resté ce qui l’a pu. »

 Paul Valéry, Monsieur Teste (1946)

« Mes cinq ruptures inoubliables, mon île déserte permanente, par ordre chronologique :
1) Alison Ashworth
2) Penny Hardwick
3) Jackie Allen
4) Charlie Nicholson
5) Sarah Kendrew

Celles-là, elles m’ont vraiment fait mal. Regarde bien, tu vois ton nom dans cette brochette, Laura ? Admettons que tu arrives dans les dix premières, mais tu ne montes pas jusqu’au podium; je le réserve à des humiliations, à des déceptions que tu es tout bonnement incapable d’infliger. C’est cruel à dire, je sais et je ne veux pas te faire de peine, mais le fait est que nous sommes trop vieux pour nous briser le cœur, et c’est plutôt une bonne chose, alors ne prends pas cet échec trop mal. Ces temps sont révolus, et bon vent; le malheur, c’était quelque chose à l’époque. Maintenant, c’est juste embêtant, comme d’être grippé ou dans la dèche. Si tu voulais vraiment me démolir, il fallait me prendre plus jeune. »

Nick Hornby, Haute Fidélité (1995)

« Je demeurai affalé sur l’un des bancs de rameurs du petit canot pendant je ne sais combien de temps, songeant que, si j’en avais seulement la force, je boirais de l’eau de mer pour devenir fou et mourir plus vite. Tandis que j’étais ainsi étendu, je vis, sans y attacher plus d’intérêt qu’à une image quelconque, une voile venir vers moi du bord de la ligne d’horizon. Mon esprit devait, sans doute, battre la campagne, et cependant je me rappelle fort distinctement tout ce qui arriva. »

HG WellsL’île du docteur Moreau (2003)

« Je suis allé à Key West, Floride, et je me suis inscrit à l’édition de cette année du traditionnel concours de doubles de l’écrivain Ernest Hemingway. La compétition avait lieu au Sloppy Joe’s, le bar préféré de l’écrivain quand il vivait à Cayo Hueso, à l’extrême sud de la Floride. Inutile de dire que se présenter à ce concours – bourré d’hommes robustes, entre deux âges et à la barbe blanche et fournie, tous identiques à Hemingway, y compris dans la dimension la plus sotte du personnage – est une expérience unique. »

Enrique Vila Matas, Paris ne finit jamais (2003)

« Cette femme est morte. Maintenant je le sais. Elle vient de mourir. Tous les deux, nous étions là dans la nuit. Toute cette nuit à mourir. Toute une nuit ensemble à se parler. Et elle savait qu’elle finirait par mourir, même si je lui disais que non. je n’ai fait que ça. Lui dire que non. Mais elle est morte. Elle a fini par mourir. Je l’ai encore dans mes bras. Elle est morte sur moi. Sa tête est contre moi, sur mes jambes repliées et je la touche avec mes mains. Toute la nuit nous avons essayé de parler. »

Charles Pennequin, Comprendre la vie (2010)

« La brûlante matinée de février au cours de laquelle mourut Beatriz Viterbo, après une impérieuse agonie qui pas un seulinstant ne se rabaissa au sentimentalisme ni à la peur, je remarquai que sur les porte-affiches en fer de la place de la Constitution on avait renouvelé je ne sais quelle annonce de cigarettes de tabac blond ; le fait me peina, car je compris que l’incessant et vaste univers s’éloignait d’elle désormais et que ce changement était le premier d’une série indéfinie. L’univers changera mais pas moi, pensai-je avec une mélancolique vanité ; en de certaines occasions, je le sais, ma vaine passion l’avait exaspérée ; morte, je pouvais me consacrer à sa mémoire, sans espoir mais aussi sans humiliation. »

Jorge Luis Borges, L’Aleph  (1953)

« Je serai quand même bientôt tout à fait mort enfin. Peut-être le mois prochain. Ce serait alors le mois d’avril ou de mai. Car l’année est peu avancée, mille petits indices me le disent. Il se peut que je me trompe et que je dépasse la Saint-Jean et même le Quatorze Juillet, fête de la liberté. Que dis-je, je suis capable d’aller jusqu’à la Transfiguration, tel que je me connais, ou l’Assomption. Mais je ne crois pas, je ne crois pas me tromper en disant que ces réjouissances auront lieu sans moi, cette année. J’ai ce sentiment, je l’ai depuis quelques jours, et je lui fais confiance. Mais en quoi diffère-t-il de ceux qui m’abusent depuis que j’existe ? Non, c’est là un genre de question qui ne prend plus, avec moi, je n’ai plus besoin de pittoresque. Je mourrais aujourd’hui même, si je voulais, rien qu’en poussant un peu, si je pouvais vouloir, si je pouvais pousser. Mais autant me laisser mourir, sans brusquer les choses. »

Samuel Beckett, Malone meurt  (1951)

« Séjour où des corps vont cherchant chacun son dépeupleur. Assez vaste pour permettre de chercher en vain. Assez restreint pour que toute fuite soit vaine. C’est l’intérieur d’un cylindre surbaissé ayant cinquante mètres de pourtour et seize de haut pour l’harmonie. »

Samuel Beckett, Le Dépeupleur (1970)

« Ma mère était bleue, d’un bleu pâle mêlé de cendre, les mains étrangement plus foncées que le visage, lorsque je l’ai trouvée chez elle, ce matin de janvier. Les mains comme tâchées d’encre, au pli des phalanges. Ma mère était morte depuis plusieurs jours. »

Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la Nuit (2011)

« Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. »

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit (1932)

« Une nuit sur deux, Quentin Albert descendait le Yang-tsé-kiang dans son lit-bateau : trois mille kilomètres jusqu’à l’estuaire, vingt-six jours de rivière quand on ne rencontrait pas les pirates, double ration d’alcool de riz si l’équipage indigène négligeait de se mutiner. Autant dire qu’il n’y avait pas de temps à perdre. »

Antoine Blondin, Un Singe en hiver (1959)

« Je suis dans la chambre de ma mère. C’est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j’y suis arrivé. »

Samuel Beckett, Molloy (1951)