D’anthologie…

« Trente-trois ans, et toujours à mater et à se monter le bourrichon sur chaque fille qui croise les jambes en face de lui dans le métro. Toujours à se maudire de ne pas avoir adressé la parole à la succulente paire de nichons qui monta vingt-cinq étages seule avec lui dans l’ascenseur ! Puis à se maudire aussi bien pour le motif inverse ! Car il est bien connu qu’il a abordé dans la rue des filles d’aspect en tous points respectable et, en dépit du fait que depuis son apparition sur l’écran de la télé, un dimanche matin, son visage n’est pas totalement inconnu d’une fraction éclairée du public – en dépit du fait qu’il se rend peut-être à l’appartement de sa maîtresse du moment pour y dîner – il est bien connu qu’en telle ou telle occasion, il a murmuré, « Dites donc, vous ne voulez pas venir chez moi ? » Bien entendu, elle va répondre, « Non ». Bien entendu, elle va hurler, « Fichez-moi le camp, espèce de… ! » ou répondre d’un ton sec, « J’ai déjà un charmant chez moi, merci, avec un mari dedans. » Que fait-il de lui-même, cet imbécile ? Ce crétin ! Ce sournois ! Cet obsédé sexuel ! Tout simplement il ne peut pas – ne veut pas – réprimer le feu qui lui ronge le chibre, la fièvre qui lui délabre le cerveau, le désir qui le dévore en permanence, de l’inédit, du neuf, de l’extravagant, du jamais conçu et, si vous êtes capable d’imaginer une chose pareille, du jamais rêvé. En matière de con, il continue à vivre dans un état qui ne s’est jamais démenti et n’a subi aucun raffinement possible depuis qu’il avait quinze ans et ne pouvait se lever de son banc en classe sans cacher sa trique derrière son cahier à trois anneaux. Chaque fille qu’il voit s’avère (tenez-vous bien) pourvue entre les jambes – d’un con véritable. Stupéfiant ! Epoustouflant ! Il n’arrive pas encore à se débarrasser de l’idée fantastique que, lorsqu’on regarde une fille, on regarde quelqu’un qui possède, c’est absolument garanti – un con ! Elles ont toutes des cons ! Juste là sous leur robe ! Des cons – pour baiser ! Et, Docteur, Votre Honneur, quel que soit votre titre, peu importe semble-t-il ce que se tape en fait ce pauvre minable puisqu’il rêve déjà de la chatte de demain alors qu’il est en train de tringler celle d’aujourd’hui. »

Philip Roth, Portnoy et son complexe (1967)

« Le directeur ouvrit une porte qui donnait sur un bureau : les deux messieurs regardèrent discrètement et moi aussi. Je fus effrayé pour de bon ! Les enseignants étaient attablés dans cette grande pièce et buvaient du thé en mangeant des croissants. Jamais je n’avais vu tant de petits vieux si lamentables. La plupart d’entre eux aspiraient le liquide à grand bruit, l’un mastiquait, l’autre mâchonnait, un troisième ingurgitait, un quatrième déglutissait, le cinquième était triste et chauve, et la maîtresse de français avait les yeux chassieux qu’elle essuyait avec le coin de son mouchoir.
–       Oui, M. le Professeur, dit le directeur avec fierté, ce corps enseignant recruté avec soin est exceptionnellement pénible et désagréable. Vous ne trouverez pas ici un seul corps agréable, ce ne sont que des corps pédagogiques, et si la nécessité me contraint parfois à engager un maître assez jeune, je veille toujours à ce qu’il possède au moins une particularité repoussante. Par exemple, le professeur d’histoire est malheureusement dans la force de l’âge et il semble supportable de prime abord, mais regardez-le bien et vous verrez comme il louche.
–       En effet, dit Pimko d’un ton familier, mais la maîtresse de français a l’air sympathique.
–       Elle bégaye et elle larmoie.
–       Ah bon ! C’est vrai, je n’avais pas remarqué. Mais ne serait-elle pas attachante par hasard ?
–       Jamais de la vie ! Moi-même, je ne peux pas parler avec elle une minute sans bailler deux fois.
–       Bon, mais sont-ils assez fiers, assez expérimentés et assez conscients de leur mission pour bien enseigner ?
–       Ce sont les cerveaux les plus solides de la capitale. Aucun d’eux n’a une seule idée personnelle et si le cas venait à se présenter, je chasserais aussitôt ladite pensée ou son penseur. Ce sont des imbéciles tout à fait inoffensifs, ils n’enseignent que ce qu’il y a dans les programmes. Vraiment, ils n’ont et ne peuvent avoir aucune pensée personnelle.
–       Cucul, cucul, dit Pimko, je vois que mon petit Jojo sera en bonnes mains. Il n’y a rien de pire que des maîtres à la personnalité sympathique, surtout si, par hasard, ils ont des idées à eux. C’est seulement un enseignant désagréable qui peut inculquer aux élèves cette bonne immaturité, cette sympathique maladresse ou impuissance, cette ignorance de la vie qui doivent marquer la jeunesse pour qu’elle reste dépendante des gens honnêtes comme nous, pédagogues par vocation. C’est seulement à l’aide d’un personnel adéquat que nous pourrons faire retomber le monde entier en enfance.
–       Chut, chut ! fit le directeur Piorkowski en le tirant par la manche. Bien sûr, le cucul, mais pas si fort, il ne faut pas en parler tout haut. »

Witold Gombrowicz, Ferdydurke (1937)

« Touïa se tient accroupie dans ses draps jaunes et ses haillons. Sa grosse tête est hérissée de cheveux noirs. Son visage est mouvant comme le soufflet d’un accordéon. A tout moment une grimace douloureuse le fripe en mille plis diagonaux, puis l’étonnement les étire à nouveau, les étend, découvre les petites fentes des yeux et les gencives humides plantées de dents jaunes sous une lèvre charnue en forme de groin. Pendant des heures d’ennui et chaleur, Touïa bavarde à mi-voix, sommeille, marmonne et grogne. Les mouches recouvrent sa forme immobile d’une couche gluante. Et, tout à coup, ce tas de vieilles hardes, de haillons et de guenilles commence à remuer comme si toute une portée de rats s’y ébattait. Les mouches effarouchées s’envolent dans un grand nuage noir, plein d’un furieux bourdonnement, d’éclairs et d’étincelles. Et tandis que les haillons tombent par terre et s’éparpillent sur les épluchures comme des rats qui fuiraient en tout sens, une forme s’en dégage lentement, péniblement, la moelle même du tas d’ordure : une jeune idiote noire semblable à un dieu païen se dresse lentement sur ses courtes jambes, et son cou, enflé par la colère, son visage obscurci par la fureur où se dessinent, comme des peintures barbares, les arabesques des veines gonflées de sang, laissent échapper un cri rauque, animal, arraché à toutes les bronches, à tous les tuyaux d’orgue de cette poitrine mi-animale mi-divine. Les chardons hurlent au soleil, les bardanes enflent et exhibent leur air impudique, les grands plantains salivent une bave vénéneuse tandis que la jeune idiote, tout en poussant des cris étouffés, frotte convulsivement son flanc charnu contre le tronc du sureau qui grince silencieusement sous les attaques de sa concupiscence débile, l’incitant impérieusement à une fécondité dénaturée. »

Bruno Schulz, Les Boutiques de Cannelle (1934)

« Lucio regarde sa bibliothèque sous un rayon de lune. Une partie du crépi est tombée, c’est pourquoi sur la porte on lit seulement BIBLIOTHE. Les dernières lettres ont été retrouvées par terre, en miettes, après une nuit ordinaire, sans qu’une force particulière les ait fait tomber, si ce n’est le temps et l’abandon. Des lettres qu’il avait lui-même écrites avec un pinceau trempé dans du goudron et d’une main tremblante, le jour même où il avait reçu la première remise de livres, cinq cent sept exemplaires, dont seulement cent trente devaient finir sur les étagères, les autres ayant dû se contenter du tampon CENSURE. »

David Toscana, El ultimo lector (2005)

« Elle avait un éclat rose à cause des minerais que contenait la terre. Pour l’instant, parfaitement tranquille, elle semblait dormir dans les bras du désert. Je me souviens de la grâce transparente  de cette ville, comme si elle était faite de verre et non de briques. En fait, elle n’était pas transparente, mais la lumière qui se tissait à travers elle en créait l’illusion. Curieux, nous nous approchâmes. L’on y percevait le lancinement habituel des grandes villes, cette turbulence que l’on pressent dans la terre comme un trépignement de pieds d’une très grande foule, mais il y avait aussi autre chose que nous ne reconnûmes pas tout de suite pour l’avoir si longtemps oublié – le sens du bonheur. »

Ananda Devi, Cette nuit-là, in L’Illusion poétique (2017)

mon-chien-stupide-john-fante-10-18« Après une demi-douzaine de charges, le match nul semblait inévitable, et il y a eu une pause momentanée dont les chiens ont profité pour se jauger. L’alerte Rommel était immobile comme une statue tandis que Stupide s’approchait de lui et commençait à décrire des cercles autour du berger allemand. Rommel observait cette manoeuvre d’un air soupçonneux, les oreilles dressées. Selon toutes les règles du combat de chiens classique, on aurait dû s’en tenir à un match nul, les deux animaux regagnant leurs pénates respectifs avec leur honneur intact.

Mais pas Stupide. Vers la fin du deuxième cercle, il a soudain levé ses pattes vers le dos de Rommel. Touché ! C’était un coup fantastique, sans précédent, osé, humiliant et si peu orthodoxe que Rommel s’est figé sur place, incrédule. On eût dit que Stupide préférait batifoler plutôt que lutter ; ça a jeté Rommel, ce noble chien qui croyait au fair-play, dans une confusion terrible.

Alors Stupide a révélé son but incroyable : il a dégainé son glaive orange en bondissant sur le dos de Rommel ; tel un ours, il a immobilisé Rommel de ses quatre pattes puissantes, puis entrepris de mettre son glaive au chaud. Quelle finesse ! Quelle astuce ! J’étais enchanté. Dieu, quel chien !

Grondant de dégoût, Rommel se débattait pour échapper à cet assaut obscène, son cou se tordait pour atteindre la gorge de Stupide, son arrière-train se plaquait au sol pour échapper aux coups de glaive. Il savait maintenant que son adversaire était un monstre pervers à l’esprit dépravé, et il se tordait en tous sens avec l’énergie du désespoir. Enfin libre, il s’est éloigné furtivement, la queue basse pour protéger ses parties. Stupide gambadait autour de lui pendant que Rommel battait en retraite vers sa pelouse où il s’est couché en montrant les crocs. Il y avait de l’écoeurement et du dégoût dans le gémissement qui est monté de sa gorge : il ne voulait plus entendre parler de cet adversaire révoltant, trop répugnant pour qu’on l’attaque.

Il était battu, écrasé. Il avait jeté l’éponge. »

John Fante, Mon chien Stupide (1985)

« Le mystérieux personnage s’arrêta juste devant la porte du logement de M. Goliadkine, frappa, et (ce qui n’eût pas manqué d’étonner M. Goliadkine en un autre temps) Piétrouchka, comme s’il avait attendu et ne s’était pas couché, ouvrit aussitôt la porte, fit entrer l’homme et le suivit une chandelle à la main. Le héros de notre récit entra tout hagard dans son logement ; sans quitter ni manteau ni chapeau, il traversa le couloir et, comme frappé de la foudre, s’arrêta sur le seuil de sa chambre. Tous ses pressentiments se trouvaient entièrement confirmés. Tout ce qu’il avait redouté et prévu en imagination se faisait maintenant réalité. Il se sentait perdre la respiration, la tête lui tournait. L’inconnu était assis devant lui, en manteau et chapeau lui aussi, sur son propre lit, souriant légèrement, et, en clignant un peu des yeux, il le saluait amicalement de la tête. M. Goliadkine voulut crier mais ne put… protester de quelque manière mais n’en trouva pas la force. Il sentait ses cheveux se dresser sur sa tête, et il se laissa tomber sur une chaise, presque évanoui d’épouvante. Et à vrai dire il y avait de quoi. M. Goliadkine avait tout à fait reconnu son nocturne compagnon. Son nocturne compagnon n’était autre que lui-même… M. Goliadkine lui-même, un autre M. Goliadkine, mais tout à fait identique à lui-même… en un mot ce qui s’appelle son double sous tous les rapports… »

Fédor Dostoïevski, Le Double (1845)

« La seule chose sûre, c’est que je suis arrivée à Mexico en 1965 et je me suis pointée chez Leon Felipe et chez Pedro Garfias et je leur ai dit me voici, je suis à vos ordres. Et ils ont dû me trouver sympathique, car je ne suis pas antipathique, même si je peux parfois être chiante, mais jamais antipathique. Et la première chose que j’ai faite, ç’a été de prendre un balai et de commencer à nettoyer les planchers de leurs maisons et ensuite de laver les fenêtres et, chaque fois que je le pouvais, je leur demandais des sous et j’allais faire leurs courses. Et ils me disaient, avec ce ton espagnol si particulier, cette petite musique râpeuse qu’ils ont toujours gardée, comme s’ils encerclaient les z et les c et comme s’ils abandonnaient les s tels des orphelins libidineux, ils me disaient Auxilio, cesse de déranger tout l’appartement, Auxilio, laisse ces papiers tranquilles, voyons, la poussière et la littérature ont toujours fait bon ménage. Et moi, je les regardais et je pensais qu’ils avaient bien raison, la poussière toujours et la littérature toujours, et comme j’étais alors une chercheuse de nuances je m’imaginais des situations prodigieuses et tristes, j’imaginais les livres bien sages sur les tablettes et je m’imaginais la poussière du monde qui entrais dans les bibliothèques, lentement, avec persévérance, imparable, et je comprenais alors que les livres étaient une proie facile de la poussière (je le comprenais, mais je refusais de l’accepter), je voyais des tourbillons de poussière, des nuages de poussière qui se matérialisaient dans une pampa du fond de ma mémoire, et les nuages avançaient jusqu’au District Fédéral, les nuages de ma pampa personnelle qui était la pampa de tout le monde quoiqu’un grand nombre refusât de la voir, et alors tout restait couvert par la poussière, les livres que j’avais lus et les livres que je pensais lire, et il n’y avait plus rien à y faire, quel que soit l’usage que je fasse du balai et du torchon, la poussière n’allait jamais partir, parce que cette poussière était une partie consubstantielle des livres qui, en ce lieu et à leur manière, vivaient ou imitaient quelque chose qui ressemble à la vie. »

Roberto Bolano, Amuleto (1999)

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Elliott Erwitt, New York Dogs

« Le chien a une fâcheuse tendance à ne pas rester en place, ne serait-ce que dans son propre corps dont il change les plans à la légère, quitte à mal respirer du fait d’un museau écrasé en accordéon ou à frôler l’arrêt cardiaque à chaque pas à cause d’un organisme adapté aux seules dimensions des trottoirs et des deux-pièces. Le chien n’est constant que dans sa capacité de nuisance. Dans toutes ses versions il pisse et crotte avec ardeur, n’ayant pour concurrent sérieux que le pigeon, et aboie sans retenue, par quoi il surpasse ce dernier en nuisibilité. Il conjugue pollution sonore et pollution terrestre. Mouillé, il empeste. Sec, il pue. Jeune, il n’est pas joueur mais énervé. Adulte, il joue avec les nerfs du voisinage. Il agresse les facteurs mais ne remarque pas les cambrioleurs. Incapable d’évoluer, il déteste les chats mais n’a jamais appris à grimper aux arbres. Un Livre noir des canidés, un catalogue des troubles canins à l’ordre, à la sécurité, à la tranquillité et à la propreté publics comporteraient de nombreux tomes. Dans sa version sauvage, livré à lui-même, le chien tourne carrément dingo. Un chien sans puces reste un chien à naître. Le chien est le couteau suisse de la malfaisance. Il ne lui manque que la parole pour être encore pire. »

Joël Baqué, La Fonte des glaces (2017)

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« Il vit dans le désert un lapin qui avait l’air de faire la course avec le train. Derrière le premier lapin couraient cinq lapins. Le premier lapin, qu’il avait presque à côté de la fenêtre, avait les yeux très ouverts, comme si la course contre le train lui coûtait des efforts surhumains (ou surlapinesques, pensa l’avocat). Les lapins poursuivants, au contraire, semblaient courir en se relayant, comme les cyclistes poursuivants dans le Tour de France. Celui qui prenait la relève faisait deux bonds et celui qui était en tête rétrogradait jusqu’à la dernière place, le troisième se plaçait en deuxième position, le quatrième se plaçait en troisième position, et comme ça le groupe grignotait mètre à mètre l’avance du lapin solitaire qui courait sous la fenêtre de l’avocat. Des lapins, pensa ce dernier, magnifique ! Dans le désert, par ailleurs, on ne voyait rien, une énorme surface impossible à embrasser du regard de prairies pelées et de grands nuages bas qui faisaient douter que l’on pût se trouver à proximité d’une agglomération. »

Roberto Bolano, Le Gaucho insupportable (2003)