Le pirate du photo maton

Elle a deux yeux asymétriques, mais son regard est franc. C’est dommage cette asymétrie, car elle aurait pu être belle. Enfin à ce que je peux en deviner. Elle est grande en tout cas, bien proportionnée il semblerait qu’il soit bien dessiné son corps, sa silhouette est admirable, une vraie belle femme de l’ombre. Elle a deux seins également, comme les yeux ces choses-là vont par paire, mais ils sont assez communs, rien à en dire, elle ne peut pas les mettre en valeur et il faut forcer le trait pour les deviner sous l’épais tissu noir.

Elle hurle, elle gueule maintenant, et tout le monde la regarde dans la gare, mais ça ne dure pas longtemps. Elle est en colère. Elle est en colère car elle s’est fait photomater dans le photomaton. Elle jure dans un drôle de jargon, peut-être est-ce une convertie de lointaine génération. Deux ou trois générations en arrière ? Deux c’est mieux que trois. Trois c’est pire que quatre. Trois n’est pas un bon chiffre. Elle a des yeux de blonde. Ou de rousse. C’est rare une rousse. On ne peut pas savoir. Le pirate sait.

Elle a deux yeux, elle a deux seins, elle a deux mains, elle les agite dans tous les sens, elle tape même sur la machine, comme si elle pouvait laver l’affront en tapant sur ce vulgaire automate de gare.

  • Ça ne sert à rien, dis-je, le pirate est déjà loin.

Elle me regarde, étonnée, ahurie même dirais-je, sans doute l’effet de la colère coupée dans son élan. Ses yeux sont vraiment asymétriques, un seul « s » à asymétrique, qui en aurait mérité deux cependant.

D’habitude, je n’interviens pas dans ce genre de situation, je laisse les gens à leur petite vie, à leur grand malheur, à leur petits vices ou à leur grande bizarrerie, mais elle m’a attirée sans que je ne sache pourquoi et les mots sont sortis de ma bouche, comme par mégarde.

  • Vous vous êtes fais piratée, je reprends, ce sont des choses qui arrivent, plus souvent qu’on ne le pense. Maintenant ils ont votre visage.
  • Oui, je sais, me répond-elle, pas la peine de remuer le couteau dans la plaie.

Elle a effectivement un regard dur, comme toutes les femmes d’ici. Mais au moins elle m’a répondu, même si je suis un homme. Sa colère semble redescendre et elle réalise la gravité de la situation.

  • Ils n’ont pas vu vos cheveux tout de même ?

J’ai posé la question fatale et j’ai peur qu’elle m’éconduise avec un froid mépris, mais au contraire elle semble touchée par ma sollicitude, je lis une certaine émotion dans son regard, ses yeux se troublent et une larme apparaît au coin de son œil droit. Qu’elle se mette à pleurer pour de bon… une larme je n’aime pas ça, deux passe encore, mais surtout pas trois. Et puis surtout on pourrait nous voir, cette proximité, comme ça, spontanée au milieu d’une gare traversée par une foule d’individus, curieux de nature, comme tous les individus, avides, comme toutes les foules.

  • Si, m’avoue-t-elle, on voyait mes cheveux sur la photo, c’était pour donner la photo à mon mari.

Elle se justifie presque, elle me fait pitié. Une photo érotique… pour son mari….

  • Si le pirate la met sur Internet, reprend-elle, et que mon mari la voit, il va me répudier.

Elle est presque en sanglots désormais, mais elle retient ses larmes, seul son corps se secoue, tremble, mais rien ne coule de ses yeux, la source en est peut-être tarie.

  • Il l’aurait vu de toute façon, la photo c’était pour lui vous me dîtes.
  • Oui, mais tout le monde va la voir.
  • Vous lui expliquerez, il comprendra.

C’est un peu gros, j’avoue, mais j’essaie de la consoler comme je peux.

  • Il ne va pas me croire !
  • Mais si voyons, il vous connaît mieux que quiconque.
  • Non, se désespère-t-elle, sa famille va me juger et il va me répudier.
  • Il n’ira pas sur Internet, ne vous en faîtes pas.
  • Tous les hommes vont sur Internet, lâche-t-elle dans un souffle.

Cette femme n’est pas née de la dernière pluie, à ses yeux je l’aurais jugée plus jeune, mais en la détaillant d’un peu plus près, je vois en effet sur ses paupières et autour de ses yeux les signes de la maturité.

  • Vous avez des enfants ?

A ces mots, elle fond véritablement en larmes.

Quelle question, bien sûr qu’elle a des enfants, la vraie question est combien elle en a.

  • Vous avez des enfants ? je répète ma question pour qu’elle me réponde.
  • Oui, trois.
  • Trois !

Je me recule d’un bond, pauvre femme, elle est fichue. Quelle tragédie. Elle m’aurait dit deux, elle m’aurait dit quatre, on passait au travers du drame, même cinq ou six, on aurait eu de la casse, mais on en réchappait, sept et tout était résolu, son mari n’aurait rien su. Sept est un chiffre magique, le chiffre maître, mais trois on ne peut rien faire, tout est déjà joué, mektoub.

  • Je suis désolé pour vous, fais-je, mais déjà je m’écarte. Pauvre femme, femme de mauvaise vie. Tu t’es fait piratée ton visage, mais qu’avais-tu espéré en allant baisser ton foulard ? En allant te faire tirer le portrait en souriant sur la photo. Sans doute, avait-elle maquillé son visage, mis du rouge à ses lèvres, du fard à ses paupières. Pauvre femme. On devine en effet sur ses paupières qu’elle s’était fardée et qu’elle s’est essuyée à la hâte, une fois qu’elle s’est aperçue du subterfuge. Certains pirates envoient un message à leur victime, un rire sardonique ou un verset du Coran. C’est comme ça qu’on sait qu’on s’est fait photomater. Pauvre femme, pauvre pécheresse, je ne peux rien pour elle. Elle a deux yeux, deux seins, deux mains, deux pieds, qu’elle parte en courant, elle a trois enfants, qu’elle n’essaie pas de rentrer à la maison. Son mari ne lui ouvrira pas la porte, il a sans doute déjà reconnu son visage sur Internet, car lui le connaît ce visage, mais la famille aussi. La honte sur la maison. Elle sera répudiée et elle le sait. Elle l’a mérité.
  • Mon train arrive, dis-je pour couper la conversation.
  • Vous ne savez pas ce que je peux faire ? me demande-t-elle dans un dernier espoir. Peut-être peuvent-ils me rendre la photo en échange d’une rançon ?

La pauvre fille, elle s’accroche.

  • Vous avez de quoi payer ? je la coupe, assez sèchement, mais restons lucide.

Elle me fait non de la tête.

  • Alors ils vont vous demander de payer avec d’autres moyens.

Elle ne comprend pas de suite.

  • Vous allez devoir passer dans la chambre avec leur chef, voire avec plusieurs de leur bande.
  • Je le ferais ! m’implore-t-elle, tant que mon mari ne sait rien, tant que je peux sauver ma réputation, je le ferais, tout ce qu’ils me diront.

Je suis embêté pour elle, avec trois enfants, je ne sais pas ce qu’elle espère, si elle en avait deux ou quatre, je ne dis pas, mais trois, il vaudrait mieux qu’elle se résigne.

  • Dîtes-moi à qui je dois m’adresser ? me demande-t-elle avec insistance.
  • A qui ? Mais je ne sais pas madame !

Je m’en veux de lui avoir adressé la parole, comme ça, suivant mon impulsion, ça m’apprendra, il ne faut pas se mêler de la vie des gens, surtout de leur problèmes. Je n’arrive plus à m’en défaire maintenant, elle m’attrape par la manche, elle n’a plus aucune retenue. Elle a perdu toute dignité.

  • Allez-voir au bureau du Ministère, je lui conseille, pour qu’elle me lâche.
  • Au bureau du Ministère ?! Quel bureau ?
  • Quel bureau ?! Je ne sais pas madame, allez-voir, demandez, cherchez, je ne peux pas vous aider plus, aller au deuxième étage, demander le porte-parole des Talibans, au deuxième étage, pas au troisième, surtout pas au troisième, c’est le bureau du juge, restez au deuxième et demandez le délégué des affaires de mœurs, remuez ciel et terre pour qu’il vous reçoive et essayez de monnayer vos charmes, si vous tenez tant à votre mari et à votre réputation.
  • Je vais le faire, me dit-elle et je vois dans ses yeux asymétriques combien elle est déterminée.
  • Agissez vite, je lui lance en m’éloignant.

Mais elle me rattrape et me baise la main.

  • Vous êtes bon, me dit-elle, je vous remercie. Que Dieu vous bénisse.

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4 commentaires pour Le pirate du photo maton

  1. guidru dit :

    Le point de vue adopté est exactement celui qu’il fallait pour ne pas tomber dans la dénonciation vaine. Celui d’un homme que tu peux démonter par touches ironiques. Je ne sais pas pourquoi je t’écris ça, tu le sais mieux que moi vu que tu en es l’auteur. Sans doute le plaisir de t’écrire un commentaire.
    À très bientôt, Granmocassin

    Aimé par 1 personne

  2. granmocassin dit :

    Merci Guidru! Je n’avais pas vu ton commentaire!
    Est-ce la raison pour laquelle tu n’as pas répondu à mes trois petits posts sur ton dernier texte?

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    • guidru dit :

      Non, c’est que je me suis laissé submerger par les mails sur ma messagerie. Un classique chez moi…
      J’ai énormément de défauts, mais je crois que l’aigreur ne fait pas partie de ma longue panoplie d’affects négatifs. Mais bon, rien n’est moins sûr.

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