Magny-Lès-Aubigny, 1948

Toutes ces persoCette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est magny-aubigny_5d32f75f43ef0.jpgnnes que je ne verrai plus me procurent un immense vertige, le vide qu’elles laissent tourne sur lui-même. Ou est-ce l’addition des morts qui n’en finit plus d’augmenter son résultat ? Ceux qui sont morts d’avoir vécu terrassent en nombre ceux qui vivent et il ne faut pas se fier au temps pour arranger les comptes. Mais cela ne tient peut-être qu’à soi de se préserver un peu de vie sous la dent. Et pourquoi ne pas manger les vivants pour qu’ils survivent en nous ?

Il y a quelques temps, l’immense vertige gagna aussi notre commune. « Des meurtres sévissent ! », écrivaient les journalistes au détriment de leur grammaire. À défaut d’un meurtrier identifié, les meurtres eux-mêmes constituaient la seule force agissante.

Les autorités municipales engagèrent, pour traquer le tueur, un ancien colonel de l’armée française qui devait encadrer le travail de notre maréchaussée locale plus habituée, il est vrai, à la gestion des clous. Cet homme avait connu la grande déroute et quelques camps de travail dans les Sudètes, disait-on, son corps était râblé et son visage en effet n’exprimait qu’une compromission à la survie, avec laquelle il avait dû passer un contrat qui lui avait coûté l’expression de ses traits.

Sous ce masque figé néanmoins, un rien de trémolo dans sa voix, car il arrivait à cet homme de vous interroger lorsqu’il arpentait les rues en quête d’indices, vous perçait les défenses en même temps que les siennes et on pouvait sentir une infinie pitié se diffuser entre vous et lui. Cet homme était presque trop beau pour être vrai et je me surpris à me poser la question dès notre première rencontre de son goût sous la dent pour en avoir le cœur net. Mais revenons.

L’armée française venait d’être débitée en tranches par les allemands, des tranches que j’aurais presque pu saisir de ma main depuis la niche de matériaux où une explosion m’avait à demi enterré. Mais qu’aurais-je fait d’une tranche d’armée décimée ? La voix du Vieux m’apparut en réponse, comme sortie d’un bigophone qu’un de mes camarades m’aurait tendu et appliqué sur l’oreille. Une voix qui ne m’a plus quittée pendant des années, une voix rocailleuse de ses glaires volcaniques, et une douceur si pure à la fois, si pleine de la seule promesse patiemment formulée de pouvoir épancher ma soif de sang directement avec des tranches humaines. Ma bouche remplie de sang appelait justement un autre sang pour effacer son goût. L’expérience manifeste de mon Vieux, la puissance de sa voix, on aurait pu croire celles de Laval ou du Maréchal. À l’écouter encore et encore à mon retour dans notre commune, je me mis à me nourrir des survivants, mes dents, mes gencives se gonflèrent de leur sang. Après chacun de ces repas en tête-à-tête, mon sourire dans mon miroir était celui du coupable et de la victime réunis, et je me sentais le plus honnête des hommes. Le conseil de mon Vieux était en tout un bon conseil.

L’homme arpentait ainsi les rues à ma suite sans le savoir, nous nous recherchions mutuellement. La voix de mon Vieux se fit martiale à mesure de notre quête, se donna mission de décortiquer les techniques d’approche de l’homme.

L’homme est un lutteur, disait la voix, mais, au cœur de sa lutte, les clés de bras et autres prises ne constituent pas les principaux battements, son tempo principal tient plutôt dans un contact à maintenir en permanence avec l’adversaire, par crochets des pieds, des mains, son adversaire ne doit pas pouvoir s’éloigner, chacun de ses morceaux de viande est l’objet potentiel d’une accroche fatale.

Pour l’homme, les rues de notre commune inlassablement parcourues étaient donc mes pieds, mes mains, avec lesquelles il pourrait me renverser dès lors que le moindre de mes faux pas me ferait l’approcher. Alors entamerait-il son propre refrain d’humanité, une mélodie qu’il inscrirait en moi avec un poinçon tapé par un marteau de justice et je n’aurais plus qu’à tarir ma soif de sang dans une prison au lieu de l’épancher dans les rues. Par amour, la voix du Vieux m’enjoignit de retourner sa technique contre l’homme.

Je le suivis donc à pas feutrés dans une rue isolée, fondis toutes dents dehors sur sa carotide, la vie est une guerre qui ne connaît aucun armistice, me dit mon Vieux pour m’absoudre, la vie gagna en profondeur à mesure que j’enfonçais mes dents dans la chair du cou et je m’attendais déjà à ce qu’une fontaine de jouissance s’en échappe lorsque je remarquai qu’une écharpe couleur chair la protégeait. L’homme avait opté pour une technique de lutte que la voix du Vieux n’avait sans doute pas soupçonnée, l’homme s’était constitué comme appât pour me leurrer. Derrière lui, nombre d’acolytes me tombèrent sur le paletot et tout sauta comme lors d’un saccage d’armée, pieds, jambes, mains, bras, oreilles, joues, yeux, tout sauf mes dents et comprenez bien que tout cela n’appartenait qu’à moi.

Le verdict est donc tombé malgré l’absence de tout procès. Je trône maintenant, simples mâchoires pourvues de dents jaunies, sur une étagère dans le hall de la mairie et cela fait des générations que je ne suis plus qu’un symbole oublié dans une institution publique. La voix de mon Vieux s’est éteinte tout naturellement.

Mais réduire quelqu’un à l’essentiel de sa personne, comme moi à mes dents, clarifie son message, véritable concentré dès lors de sa destinée comme une goutte d’eau bénite de la Divinité. Sous les couches de sang accumulées sur mes dents, qui ne devinerait pas un vernis de soupçons persistant ?

Le soupçon que le Vieux m’a trahi, car comment croire qu’il n’était pas au courant du piège que l’homme me tendait ? Et n’a-t-il pas conseillé en parallèle l’homme pour le tenir au courant de mes agissements ? Mais pourquoi le Vieux aurait-il voulu me trahir après m’avoir tant guidé vers le sang des hommes ? Pour me faire disparaître, et faire disparaître là toute trace de sa propre participation ?

En tout état de cause, cette voix que vous entendez aujourd’hui est exclusivement la mienne, capable de conseiller tout autant. Alors continuez donc, bonnes gens, de débiter des tranches humaines, de les débiter elles-mêmes en morceaux toujours plus réduits. Comprenez que l’Homme est sa seule proie et son seul prédateur, qu’Il doit être réintégré à la chaîne alimentaire pour épancher sa soif de sang.

Cet article a été publié dans 11. Ecrire depuis son enfance, Saison 6 (2020-2021). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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