Le Grand Maître du jeu

Sa fille entra, poussée par Justine, la gouvernante de maison au visage si angélique. Son fauteuil roulant à assise de bois rivalisa de grincement avec le parquet. Tout ce bois qui soutenait sa fille rendait par contraste plus fragile encore son frêle corps torturé par cet accident jadis et…

Maude mit un frein à ses pensées dans l’instant et actionna celui du fauteuil de sa fille que Justine avait positionné juste en face d’elle. C’était l’heure pour sa leçon de Littérature contemporaine car Maude prodiguait elle-même les soins d’une bonne éducation à sa fille depuis l’accident. Son ancienne activité d’enseignante le lui permettait, tandis que la fragilité de sa fille l’exigeait. C’était également le seul moment d’intimité que leur situation actuelle autorisait.

« Justine, vous pouvez nous laisser seules… »

Justine referma la porte derrière elle. On entendit l’éloignement de ses pas, puis d’ultimes craquements des lattes dans le couloir nécessaires avant l’accalmie. Maude saisit les deux mains de sa fille dans les siennes, resserra toutes ses émotions et ne put que chuchoter par une contraction de sa mâchoire pour ne pas les laisser déborder :

« Lili, ma chérie, je sais tout !… »

Lili en face ne laissa perler pour toute réaction qu’une iridescence inconsciente de son regard. Si Lili savait désormais que sa mère savait, elle calculait depuis que toutes les deux avaient emménagé dans cette maison. Et si Maude reconnaissait le talent de l’habile joueur en face d’elle, elle pouvait maintenant lire toute autre chose qu’un odieux chantage affectif adressé à sa mère dans les hématomes successivement noirs, violacés, verts, enfin jaunes qui essaimaient ses bras et son buste jusqu’à son cou. Lili, de toute évidence, s’était dit Maude jusqu’alors, ne supporte pas qu’une nouvelle vie remplace l’ancienne, que le décompte du temps l’emporte sur tout avec sa capacité à tout effacer. Il lui faut pourtant admettre les leçons de bonne éducation, quitte à accepter l’inacceptable, il me faut rester dans mon rôle d’enseignant face à Lili et ne pas flancher face à ses automutilations. De temps en temps, néanmoins, elle suppliait sa fille :

« Pourquoi t’infliges-tu cela ? »

Lili s’emmurait alors dans sa partie de poker et lui répétait quelques phrases d’un extrait de livre qu’elles venaient d’analyser, alors que sa mère pensait que Lili l’avait survolé. Maintenant Maude savait.

Elle savait que sa fille avait été capable de la juger telle qu’elle était, une femme incapable d’accepter l’inacceptable, une femme qui avait joué contre elle-même une bien triste tragédie. Après avoir emménagé dans ce grand hôtel particulier, Maude s’était empêchée de respirer en tirant ses cheveux en arrière, les contraignant en un chignon jusqu’à leur rupture, et en resserrant ses habits jusqu’à l’ultime souffle. Pour Maude, l’air d’avant n’existait plus et elle avait concédé de se nourrir par l’oxygène du nouveau qu’avec force restrictions.

Seulement, la nuit dernière, la dense bouffée d’un rêve l’avait littéralement étouffée et elle n’avait pu en sortir que grâce à une nécessaire survie. Pas la sienne, celle de sa fille. Elle s’était donc réveillée.

« Que sais-tu, maman ? »

Dans son rêve, elle rêvait à nouveau, le souffle printanier soulignait en passant le sourire chaleureux de Lucien, un sourire qui se partageait en se multipliant paradoxalement, entre elle-même, Maude, et leur petite fille Lili, laquelle ne se contentait plus désormais de marcher en ahanant de manière incompréhensible, mais courait à joie déployée, bras ouverts comme les branches des arbres au-dessus d’elle, regard au très loin d’un champ infini.

Puis Maude les laissa regagner leur jolie maison de l’autre côté de la route. Maude souhaitait regarder s’étaler ce rêve bien au-delà de la ligne d’horizon et profiter du moment où il se replierait en elle-même pour lui faire un foyer en toute circonstance. Ce point atteint, elle se retourna et vit, au bord de la route, une voiture arrêtée avec son propriétaire tout à côté, sur ses deux genoux en train de crier d’effroi devant les deux corps brisés de Lucien et de Lili. Si le corps de Lucien s’évanouit vite sous la chaleur implacable de l’été, le corps de Lili se trouvait déjà dans son fauteuil roulant poussé par Justine jusqu’à l’hôtel particulier, derrière les grands chênes, en lieu et place de leur jolie maison. L’automne s’installa, les feuilles jaunies tapissèrent le grand parterre devant l’hôtel particulier, la pluie fouetta les larges fenêtres, délavant la scène qui se déroulait derrière elles.

Maude ne pouvait concéder le moindre pas à ce cauchemar. Ses habits serrés l’empêcheraient de toute manière de l’effectuer. La pluie s’estompa. Une éclaircie temporaire sécha ses gouttes sur les fenêtres et, derrière l’une d’entre elles, éclaira le visage de son nouvel époux, qui se tourna vers elle en bougeant ses lèvres :

« Je suis là maintenant pour vous. »

Ses lèvres arrêtèrent là leurs mouvements et son regard poursuivit :

« Mais tu devras méconnaître le prix de cette nouvelle sécurité. »

Alors il leva son bras droit, un gourdin dans la main, se tourna vers l’intérieur de la pièce que deux rayons illuminaient sur deux visages précis, celui de Justine figée dans un sourire inhabité, celui de Lili effrayée, sur laquelle le gourdin s’abattit une fois, deux fois, jusqu’à ce que la pluie reprenne ses droits. Maintenant, Maude connaissait le droit exact dont se prévalait la pluie dans son dos, Maude connaissait le prix exact de la transaction qu’elle avait engagée avec son nouvel époux pour avoir le droit elle-même de ne plus rêver. Elle voulut l’interrompre bien entendu et tenta d’accourir de toute sa respiration en direction de l’hôtel particulier. Elle sut bien éviter quelques voitures qui tentèrent de l’écraser sur la route, mais son souffle se raccourcit sous les assauts du froid de l’hiver approchant, avec son lot de givre dont brûlèrent ses bronches et durcirent ses jambes au point d’en tomber à quatre pattes. Elle leva la tête en direction de la fenêtre qu’un même givre que dans ses poumons recouvrait. Tout à coup, une petite main de Lili s’abattit contre la vitre, qui ne put frémir que d’impuissance. Le souffle coupé, Maude s’était réveillée.

À côté d’elle, dans le lit glacé d’un hiver bien entamé, son nouvel époux, Justin Mahuzac, profitait des dernières minutes de sommeil pour tester le moteur puissant de son ronflement. Sous ce bruit, Maude put reprendre respiration normale sans éveiller le moindre soupçon. Elle ne devait en éveiller aucun pour reprendre leurs deux vies à Lili et elle, alors qu’il lui semblait ce matin que les yeux de l’hôtel particulier tentaient de la sonder de toute part.

Lili en face d’elle pressa légèrement ses deux mains dans les siennes, la question toujours en suspens :

« Que sais-tu, maman ? »

Maude savait que Lili n’avait plus aucun appui certain, pas même son fauteuil roulant qui nécessitait quelqu’un pour le pousser. Maude, avec ses habits enserrés, n’était devenue pour elle pas plus qu’un des joueurs de cette odieuse partie, à comprendre après l’avoir testé – d’où cette question, afin de détecter ses intentions immédiates, voir dans quelle mesure il pourrait la faire souffrir et tenter de s’en écarter si pareille chose était possible.

Mais cette pression que Lili avait exercée dans ses mains était si légère qu’elle ne témoignait que de son immense faiblesse. L’accident bien sûr, mais surtout… Alors que Maude tenta une nouvelle fois de resserrer ses émotions, elle vit se superposer instantanément la main posée sur la vitre givrée au corps frêle de Lili en face d’elle. Les yeux de Maude s’ouvrirent à l’extrême en prévision, une émotion plus grosse que le vide qu’elle avait créé en elle se forma pour le combler et le coup partit comme une flèche tirée, vol forcément transitoire, le temps d’atteindre une cible, avec des phénomènes transitoires, suspendus, inattendus, un air frémit les plumes, un vent fait des caprices, l’extrême probabilité de rater la cible si rien n’a été visé, ce qui était le cas. Maude se vida plus qu’elle ne pleura, par hoquets, par petits cris qui se voyaient pourtant grands sous tel désespoir, renifla, se moucha aussitôt, avec l’intention dérisoire d’en recouvrir aussi son cœur pour l’empêcher de se déloger. La douleur était immense, qui la prenait ainsi par assauts dépourvus d’une fréquence prévisible. Malgré telle précarité et le parcours sinueux de la flèche, la cause de tout cela se révéla en un éclair, la douleur de sa fille et elle se jeta tout droit dans ses bras. La flèche avait regagné son carquois et pouvait être à nouveau armée en cas de besoin.

Lili n’avait jamais connu de flèches tirées contre elle qui eussent regagné leur carquois sans dégâts. Avant l’accident, aucune flèche n’avait jamais été tirée contre elle. Après… Et puis cette flèche-là n’avait pas été tirée contre elle, d’autant que le tireur n’avait eu aucune intention avant de la tirer. Dans l’opération, sa mère avait perdu le contrôle de son chignon, ses cheveux s’alanguissaient désormais le long du dos de Lili. Sa mère était revenue, supplantant de sensibilité l’austérité de l’enseignante. Lili laissa l’instant outrer ses fibres d’une joie qu’elle n’avait plus connue depuis qu’elle ne pouvait plus courir. La surface de sa peau redevint une couche sensible, plus cette substance morte, aussi dure que le bois sous ses fesses qu’elle ne pouvait même pas sentir.

« Mais sais-tu, maman, qui est le Grand Maître du jeu en cours ? »

Lili venait selon toute apparence d’accepter de dévoiler tout ce qu’elle même savait. Le grand jeu se jouerait désormais à elles deux réunies. Maude serra plus fort encore le petit corps de Lili et elle s’en écarta pour se concentrer sur le jeu.

Pour Maude, le Grand Maître était évidemment celui qui tenait le gourdin, dans un rêve comme dans la réalité. Elle leva le bras droit, ne pouvant déjà s’exprimer par les mots sous l’émotion qui déréglait encore sa mesure. Mais peut-être allait-elle essayer de parler, et avec quelle intensité ? Lili l’arrêta tout net en plaçant un de ses index devant sa bouche scellée.

« Maman, doucement… J’ai vu faire le Grand Maître, il faut être plus silencieux que lui. Il connaît chaque bruit ici, la nature de chaque respiration, le son de chaque émotion. Heureusement, le Grand Maître laisse de temps en temps des traces, un peu de chaleur parfois, ou un parfum, pour trahir sa présence. Le Grand Maître est de cette sorte de sournoiserie, maman. Pour l’heure, on croit qu’il n’est pas là, mais le Grand Maître connaît parfaitement le son de toutes les lattes de son parquet dans son intérieur. Lorsqu’il s’éloigne bruyamment, il est capable de revenir sans le faire savoir, en empruntant les lattes silencieuses. Alors il écoute aux portes. Des portes comme celle-ci, maman… »

Maude ingurgita toutes ces nouvelles informations aussi maladroitement qu’elle avait tiré sa flèche, en laissant le tout-venant la pénétrer, entremêlé de sensations et de souvenirs.

Le lit déjà chaud à sa place au moment de se coucher à côté de son époux, et ce parfum, étaient-ce les traces sournoises laissées par le Grand Maître dans leurs couches d’époux ? Son époux n’était donc qu’un Petit Maître.

Justine. Son odieux sourire permanent inhabité n’avait sans doute jamais quitté son odieux visage angélique lorsque le Petit Maître du jeu abattait son gourdin inlassablement sur Lili.

Les yeux de la maison au réveil de Maude, ceux du Grand Maître encore, ceux de Justine qui avaient détecté dans la respiration agitée de Maude une anomalie.

Le Grand Maître était là, derrière la porte du bureau où Maude enseignait les leçons de bonne éducation, à épier d’éventuels autres signaux de l’anomalie qu’il avait repérée ce matin.

Maude s’arma d’une force, le gourdin sous sa robe en lieu et place de sa flèche maladroite l’aiderait bientôt à en user totalement. Cette force l’aida tout d’abord à s’exprimer à mi-voix.

« Lili, ma chérie, je sais vraiment tout désormais. Tu es…

  • Ma petite maman, tes leçons de littérature contemporaine ont porté leurs fruits !

  • Ma chérie… Bien, et maintenant, es-tu prête ?

  • Oui, maman ! »

Maude fit retentir la petite cloche. Le Grand Maître s’éloigna de la porte sans qu’on n’eût pu le soupçonner si on n’avait su qu’il s’y trouvait à proximité. Puis on entendit grincer les lattes les plus bruyantes.

« Madame ?

  • Entrez, Justine, nous en avons terminé pour aujourd’hui.

  • Mlle Lili a-t-elle bien travaillé ?

  • Oui, mes leçons commencent à porter leurs fruits, semble-t-il.

  • Autre chose, Madame ?

  • Non, Justine… Ou plutôt, si : j’aime votre parfum, Justine. Il m’évoque tant de choses.

  • Merci, Madame. Puis-je disposer maintenant ?

  • Oui, Justine. »

Le Grand Maître défit le frein du fauteuil roulant, tira Lili de son immobilité forcée, puis la poussa déjà à travers l’entrebâillement de la porte lorsque Maude libéra le gourdin de sous sa robe en s’extirpant de son assise et l’abattit sur le Grand Maître autant de fois que le valait le prix des peines qu’il avait infligées. Maude et Lili s’en assurèrent ensuite en vérifiant que le sourire avait déserté le visage au sol. À vrai dire, les traits du visage angélique du Grand Maître avaient totalement disparu sous tous les coups du gourdin qui n’avaient pas une seule fois manqué leur cible. L’ironie généralisée fit sourire Maude et Lili.

Alors Maude alla déposer silencieusement le gourdin ensanglanté sur la table de chevet du Petit Maître qui effectuait à cette heure, et pour une bonne heure encore, sa sieste après s’être douché comme à son habitude. Elle se déshabilla dans la salle de bains, fourra tous ses habits dans un grand sac en toile de jute, prit elle-même une douche en prenant soin de n’effacer aucune des traces de sang qui se projetèrent sur les murs de la cabine de douche, enfila de nouveaux habits sans les trop serrer et sortit avec Lili dans son fauteuil afin de faire avec elle une promenade. Sur l’un de leurs détours, au coin d’une rue franche et sans regards, une poubelle publique accueillit le sac de jute sans s’alarmer.

Au retour de leur promenade, Maude et Lili se regardèrent en riant déjà, avec toutefois une discrétion nécessaire, de la bonne farce à venir, pénétrèrent ostensiblement l’hôtel particulier, laissèrent passer une minute et poussèrent de concert d’affreux cris stridents dont tout le voisinage pourrait témoigner le moment venu. Enfin, elles sortirent du même air affolé et s’invitèrent précipitamment dans la demeure des voisins les plus proches pour profiter de leur téléphone et prévenir la police du malheureux fait divers qui s’était déroulé au moment de leur promenade.

Le Petit Maître, vieux déjà comme il était et malgré sa notoriété parmi les notables de la ville, fut naturellement condamné à perpétuité, soit à infiniment plus que si Maude avait simplement fait constater les blessures sur le corps de Lili.

Ainsi en irait-il des nouvelles règles du jeu.

Cet article a été publié dans 08. 7 Le grand maître. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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