Base de patate douce

« Bon dieu, tu es un savant mélange de chieuse et de pisseuse ! Et il a fallu que je tombe sur toi…

  • Un massage, je ne demande tout de même qu’un massage !

  • Mais que t’ai-je fait, Sainte Déesse de la créativité ?…

  • Et avec de l’huile, mon chéri, mon corps glissera mieux entre tes doigts…

  • Non ! J’ai à faire, à écrire !

  • Écrire, toujours écrire… L’huile est dans la salle de bains, mon chéri ! »


Mon livre a atteint 279 honorables pages en fin de semaine dernière. J’estime qu’il devrait en avoir 281 pages. Sa cohérence nécessite bien entendu ces 2 pages supplémentaires, mais je trouve surtout que c’est un bon nombre que 281.

Peu importe la raison de ce nombre de toute manière, ces 2 pages, je n’arrive pas à les rédiger. Deux étonnantes pages blanches au bout de toutes celles noircies sans accrocs jusque-là.


Le corps nu allongé sur le ventre, les jambes décollées à partir des genoux, ses pieds me considèrent à la manière de têtes de girafe cherchant à brouter les branches hautes d’un acacia.

« Mon chéri… Et après, je te préparerai un gâteau de patates douces. Tu aimes ça, pas vrai ?

– Oui, mais je dois noter une idée ! »

Putain, ce que j’aime le gâteau de patates douces au chocolat…


Et ce n’est pas nouveau.

Lorsque j’étais, plus jeune, ingénieur, j’avais même pondu un rapport sur la pratique de l’irrigation au goutte-à-goutte pour la culture de la patate douce au Mali. Le bureau d’études qui m’employait n’avait pas été tellement d’accord que je me commette dans un pays sans perspectives économiques. Mon chef de service m’avait dit néanmoins : « Roland, j’accepte, il faut bien que jeunesse se passe… ». Lui avait eu une passion de jeunesse pour la goyave et s’était même commis à son heure dans un petit village équatorien pour une étude. Il y avait rencontré sa femme et l’avait ramenée en France. Sans doute me souhaita-t-il le même destin. Ce ne fut pas le cas.

Je me contentai au Mali de lire jour et nuit toutes les études que j’avais pu dénicher sur l’irrigation au goutte-à-goutte et d’en faire une synthèse. Les clients, une ONG française implantée au Mali, goûtèrent peu à vrai dire que je ne réalise aucun essai in situ, me contentant selon eux de quelques conseils de bonnes pratiques à l’intention des paysans maliens, des conseils déconnectés, toujours selon eux. Pourtant, les rendements des productions augmentèrent drastiquement. Je reçois encore aujourd’hui des sacs de patates douces de gratitude en provenance directe du Mali.

La plupart des études existantes étant israéliennes, je dus perfectionner mon anglais, ce qui ne fut pas une mince affaire. Encore heureux qu’elles ne fussent pas rédigées en hébreu. J’ai rencontré il y a peu un ancien collègue de l’époque, qui me révéla avoir côtoyé depuis nombre de chercheurs israéliens dans des colloques en France. Ils avaient tous appris à parler français pour pouvoir lire dans les plus infimes nuances mon étude et trouver une cohérence dans les conclusions de leurs propres prédécesseurs. Tous étaient déçus de savoir que j’avais interrompu ma carrière, de ne pouvoir pas échanger avec moi.

Peut-être devrais-je faire pareil pour les deux dernières pages de mon livre, rajouter la longue liste des livres que j’ai lus pendant sa rédaction ? Peu m’importe un succès tardif. Peu m’importe le succès tout court.


« Ben, elle est bien longue, ton idée… Viens me la montrer !

  • Tiens, oui, pourquoi pas ? Lis et dis-moi… »

« Mais enfin, tu t’es contenté d’écrire tout ce que je viens de dire. Le gâteau de patates douces, c’est moi, ça !

  • Chieuse, pisseuse et une terrible égocentrique ! »


J’aimerais que les idées viennent de suite, et pré-rédigées par la même occasion. J’aimerais que la réalité nous montre son image et que son sous-titre littéraire s’écrive naturellement en incrustation.

J’aimerais n’avoir qu’à recopier ces deux dernières pages, leur immense clarté actuelle m’effraie. Mon éditeur m’appelle tous les jours pour connaître l’avancée de mon livre. Je suis encore un écrivain novice, sa responsabilité est engagée. Le pauvre n’aime pas se montrer obligeant et cela fait un an que je l’oblige à l’être avec moi.

281 pages, c’est pourtant moins que 365 jours.


« De toute façon, ce n’est pas ta longue idée qui m’intéresse… »

Ses deux têtes de girafe se dirigent ensemble en direction de mon acacia.


Un jour, j’ai consulté une voyante à la demande de ma compagne, qui voulait en savoir plus sur mon avenir. Il est vrai que ses tenants sont obscurs sous l’écheveau de ses possibilités. Il est vrai aussi que mes motivations suivent un cours peut-être inexistant.

La voyante me prédit alors deux choses :

  1. J’aurais dans un avenir proche une fille.

  2. Je ne vivrais jamais de ma pratique d’écrivain.

C’était une voyante tout ce qu’il y a de plus gentille et je voulus absolument lui donner raison a posteriori.

  1. J’achetai dans l’année une jolie petite chienne en guise de petite fille. Il était hors de question pour moi d’avoir un deuxième enfant.

  2. J’adopterais un nom de plume. C’est ce pseudonyme qui me ferait vivre, non mon propre nom.


Et me voilà à faire cuire moi-même le kilo de patates douces à feu doux dans un demi-litre de lait, à préparer le gâteau au chocolat pour tout dire.

« Et quand ai-je le temps d’écrire dans tout ça ? », avais-je pourtant seulement demandé à ma compagne.

Elle s’était fichée sur le dos, avait écarté ses jambes juste ce qu’il faut et enroulé légèrement son corps tout nu pour pouvoir relever son buste. Puis elle avait décidé d’appréhender de sa bouche les longueurs successives de ma douce patate entre mes jambes. Dans l’opération, un jus goutta de sa bouche qu’elle récupéra d’un bout de doigt pour tracer une ligne claire dans sa toison entre les siennes. Mes motivations ne sont jamais aussi claires que dans ces moments-là et ma compagne lit en elles sans m’obliger dès lors à consulter de voyante.

« Mon chéri, voilà ce qui va se passer dans l’immédiat : quand tu auras fini de préparer un bon gâteau de patates douces au chocolat, tu auras le droit de me faire un massage ! Et après…

  • Hum…

  • Allez, au travail ! J’ai sorti le sac de patates douces sur la terrasse. Et 1 kg, pas plus, je te connais ! »


Avant l’école primaire, la patate douce m’était totalement inconnue.

Un jour de CP, un remplaçant, M. Zakaria Konate, s’était assis au bureau de Mme Petitarmand et avait considéré sur le grand cahier où nous en étions dans le programme de Mathématiques :

« Bien, puisque nous en sommes à la notion de masse, rentrons sans tarder, mes chers petits, dans les affres du quotidien ! »

Son accent inimitable ne me prépara pourtant pas à la suite :

« Un marchand de légumes vous sert 3 kilogrammes de carottes et 2 kilogrammes de… patates douces. Quel est le poids total de légumes dans votre sac ? »

Des patates douces, qu’était-ce ? Étaient-ce des patates duveteuses comme les poussins dans la basse-cour de ma grand-mère ? J’avais déjà conscience des faux amis de la langue française : était-ce même un tubercule ? Mais le sourire blanc de M. Konate sur fond noir était dénué de fausseté, ce n’était pas dans cette direction qu’il fallait chercher.

J’avais pourtant compris avec Mme Petitarmand qu’un kilo de plume et un kilo de plomb avaient le même poids, mais le kilo de patates douces me sembla dépourvu de toute substance.

Le soir-même, ma mère me prépara un gâteau de patates douces au chocolat pour me faire goûter aux affres de la réalité.


« L’Anoranza, c’est fou ce genre de morceau. Écoute ça ! »

Après tout le repas qu’elle vient d’ingurgiter, le gâteau de patates douces pour finir d’éclat, son corps se délasse sous mes doigts et de la musique classique espagnole.

« Un même thème joué de tant de manières, tout cela réuni en une seule piste. Doux parfois, exalté tantôt, vif, piquant ! Comme le vent froid, comme le baiser d’un homme barbu sur la joue d’une femme, ou du barbu d’une femme sur la joue d’un homme rasé… C’est tout l’amour aussi dans un morceau, si tu veux mon avis. On aime l’amour et, par le fait, on aime tant de femmes. On aime la musique et, par le fait, on aime ce morceau. Tout dérive de cette seule logique et tout nous rend heureux. »

Faut vraiment que j’aie envie d’elle pour me laisser autant aller.

Elle doit vraiment m’aimer pour supporter tout ce ramassis. Ou s’est-elle endormie.


Tout autour de moi n’est plus que lambeaux. Ma chemise est toute rapiécée et j’écris à son image, de bric et de broc, mon style ne tient qu’à un fil. Allez, avec les premières ventes, je vais pouvoir m’acheter un peu de tenue.

L’entre-deux est ténu dans cette pénombre, à la pâle lueur d’une lampe oubliée du temps et de l’espace, son sexe velu dessine enfin une perspective ici-bas.

J’écris trois pages d’une traite. Il n’est pas si simple de raccourcir à deux après cela, mais les deux pages sont enfin là.


« Bonsoir, Mesdames, Messieurs !

Ce soir, 281 bonnes raisons de passer un excellent moment avec l’écrivain Roland Guidrus, soit le nombre exact de pages de son premier roman intitulé « À base de patate douce ».

Un roman frais, somme d’anecdotes, qui m’a rendu, oui, je dois vous le dire, chers téléspectateurs, heureux…

Alors, cher Roland Guidrus, en moins de 281 mots s’il vous plaît, quelle est votre recette du bonheur ?

  • Oh, je ne vais pas vous étonner, François : avez-vous de quoi noter, que je vous dicte la recette du gâteau de patates douces au chocolat ? »

Cet article a été publié dans Saison 6 (2020-2021). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

5 commentaires pour Base de patate douce

  1. granmocassin dit :

    J’aime bien Roland Guidrus. C’est un bon écrivain de langue française, malgré ses origines costaloriennes mâtinées de slavon bulgaro-valaque, tellement loin de la tubercule tropicale dont il maitrise pourtant toutes les subtilités, c’est dire le caractère profondément explorateur de son talent. Un éclaireur dans le sens premier du terme.

    J'aime

    • guidru dit :

      Sur youtube, je suis tombé l’autre jour sur son fameux passage à La Grande Librairie. Et, à ce moment-là, 1 seule vue. Je lui ai mis un pouce, tu penses bien, faut les aider, les jeunes écrivains. Le lendemain, je suis repassé et la vidéo avait été retirée, faute de vues sans doute.
      Je me suis précipité dans toutes les librairies que je connaisse, aucune trace de « à base de patate douce ».
      Je ne sais plus quoi faire pour ce pauvre Roland…
      Espérons qu’il tombera sur ton commentaire, ça lui réchauffera le cœur.
      PS. Moi aussi, ses origines slavones m’ont interpelé ! Slavon un jour, slavon toujours !

      J'aime

  2. granmocassin dit :

    Gageons que la postérité saura reconnaître son talent! Il ne sera pas le premier et non des moindres, Franz Kafka, Fernando Pessoa! Qu’il songe au pauvre Villiers de L’Isle Adam, sur son lit de mort, ayant cette phrase d’une douloureuse lucidité: « je m’en souviendrai de cette planète… »
    Quant à Walter Lemut-wilson, on put graver sur sa stèle, « dramaturge, inconnu de son vivant, encore moins connu après sa mort. » Qu’il se rassure en devenant hindouiste, chaque phrase écrite avec cœur et laissée sans lecteur vient incrémenter son bon karma, il risque fort de connaître la célébrité dans une prochaine vie ! Question de patience.
    Puisse Roland passer sur cette page et lire mon message.

    J'aime

    • guidru dit :

      S’il ne le lit pas dans cette vie-là, il n’y a pas à douter que Roland Guidrus lira ton message dans une autre.
      Mais peut-être est-ce plus simple encore et l’as-tu déjà rencontré dans une vie précédente. Te connaissant, tu as dû lui dire tout le bien que tu pensais de lui. Vraiment, ça ne m’étonnerait pas de toi…

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s