Entre règles et relativité

C’est à un endroit de la vallée de l’Ouche où sa plaine s’élargit en une permanente monotonie que Monsieur Pierre rend bel hommage à ces dames.

L’entrée du château de Monsieur Pierre dans le dos, laissez aller vos pas au-delà des dépendances, puis levez la tête. Quelques bergeronnettes vous siffleront la bonne direction et, après trois amples brassées de leurs ailes tout au plus, feront traîner de langoureux trilles au contact de leurs pattes posées sur les produits d’un champ par moi bichonné : de frêles salades duveteuses, disséminées çà et là par une germination hasardeuse, ouvrent leurs petites et grandes corolles timidement afin de ne pas risquer regarder trop droit les yeux implacables du soleil.

Le château de Monsieur Pierre s’habite de fantômes vivants, de toutes les rencontres féminines qu’il a pu faire dans son existence, d’une population parallèle à celle du monde.

Un jour qu’il est jeune, pas encore Monsieur, Pierre ouvre grand ses yeux lorsqu’il croise une jeune fille au regard outré de promesses. Alors qu’elle est déjà dans son dos, Pierre se retourne, emporté par le courant de promesses, véritable traîne à la suite de la jeune fille. La jeune fille, étonnamment, le regarde déjà. A-t-elle perçu dans son regard à lui l’équivalent de promesses ? En tout cas, une tension nouvelle noie ses propres promesses dans son regard. Pierre s’éloigne à reculons. Pierre sait-il déjà qu’il s’éloignera à chaque fois désormais ? Que, ses yeux grand fermés après l’avoir croisée, il laissera chaque jeune fille, puis chaque femme, éprouver deux existences dès lors ? La sienne dans le monde comme si elle n’avait jamais croisé Pierre et celle qu’elle partagera avec lui dans l’immense intérieur de son château ?

Monsieur Pierre dit que, oui, il le savait, que la cause était déjà entendue : tout éloignement est une nécessité pour la survie des promesses et toute nécessité est un choix pour la vie. Dès ce premier échange de regards, Pierre, devenu Monsieur Pierre, avait mesuré cet enchaînement de principes et s’était décidé à en subir le poids, persuadé qu’il serait tout relatif.

Le château de Monsieur Pierre n’a pas trop de son immensité pour héberger toutes les vies parallèles de ces femmes, avec leurs enfants et les enfants de leurs enfants. Affalé sur un fauteuil depuis qu’il est honorable, Monsieur Pierre admire toute cette communauté réaliser les promesses engagées lors de chaque premier regard. Qui sait même si, dans le gros dictionnaire Larousse posé sur son immense bibliothèque, des mots comme jalousie ou possession ne se sont pas d’eux-mêmes effacés ?

« Docteur, je sais que je suis fou ! »

Monsieur Pierre m’appelle Docteur, mais je suis seulement son jardinier. Je sens que c’est une nécessité pour lui. D’ailleurs, il m’a engagé pour la vie. Une seule parole alors et je suis aussi vieux que lui maintenant.

« Docteur, je suis fou, mais admettez que je ne suis pas ingrat… »

Sa gratitude, il me donne mission de la cultiver dans son champ avec lui.

Monsieur Pierre voyage. À ses retours, il installe dignement dans son château les promesses rencontrées sur le chemin, puis s’en va ci-fait poser son regard sur un coin vierge de son champ, d’où pointe instantanément une jeune pousse de salade, rousse, blonde, brune ou châtain. Une pousse à laquelle la vie appartient, que personne ne viendra jamais croquer.

Ces pousses sont drôles, croyez-moi, qui ne s’ouvrent qu’aux bontés manifestes et se dérobent sous les obligations. Lorsque je les arrose d’une rosée que j’ai raclée du petit matin, elles bruissent d’un plaisir équivoque. Monsieur Pierre et moi nous éloignons alors pour leur laisser tout loisir d’éventuellement rugir. Depuis la terrasse du château, nous jouissons du concert qui enfle parfois jusqu’aux aurores.

« Docteur, vous êtes aussi fou que moi ! », me dit alors Monsieur Pierre.

Je ne le crois pas. Quand bien même je le serais, je ne pourrais me laisser submerger au point de Monsieur Pierre. La seule femme que j’ai aimée n’a jamais voulu de moi malgré mes nombreuses tentatives. Il est vrai que son image vit aussi avec moi, avec l’image de nos deux enfants d’ailleurs qui ont chacun leur chambre dans la dépendance où je vis, mais elle vit loin de moi. Pour être exact, je vis loin d’elle en vertu du jugement arrêté par un tribunal à l’époque.

Depuis quelques mois, une femme d’un certain âge a installé une bien singulière production dans un champ contigu au nôtre. Ses légumes poussent toujours plus verticalement, comme s’ils n’étaient que tiges. Rendent-ils hommage au soleil ? Encore une chose que je ne sais pas. En tout cas, ils s’enfoncent haut au firmament et leurs ombres menacent déjà nos petites pousses. Je trouve pour ma part que le contraste entre nos deux productions est proprement intolérable.

Entre nos pousses s’établit un dialogue, une végétation naturelle facilitant la communication entre elles. Mauvaises herbes, fleurs et moutardes leur chatouillent la barbe, tandis que ces légumes semblent imberbes dans leur longueur et privilégient une raideur intransigeante.

De leur côté, nos pousses pullulent où bon leur semble en vue d’une parfaite harmonie ; du leur, les légumes se rangent en un treillis rectiligne semblable à un champ de tombes.

Sous les fesses de nos pousses, j’ai installé un bois légèrement pourri, répandu une terre fraîche dénichée là où les sangliers s’ébrouent la nuit venue et étalé un peu de paille, afin de leur garantir une humidité à peu de frais. D’odieux asperseurs distribuent sans compter aux légumes, gabegie dans les airs dont on finit par ne plus savoir si elle n’est pas produite par les têtes des légumes elles-mêmes.

Entraîné par sa politesse et la nécessité, Monsieur Pierre a rencontré la vieille femme il y a quelques jours et en est revenu le regard dépourvu de nouvel éclat.

« Je ne peux proposer à cette femme aucune vie parallèle dans mon château, Docteur. Cette femme-là ne m’a fait aucune promesse. Avez-vous déjà rencontré pareille affaire, Docteur ? »

Je n’ai rien dit à Monsieur Pierre, je ne lui ai jamais vraiment parlé de ma propre folie.

Le lendemain de leur rencontre, j’ai remarqué un nouveau de ces légumes apparu spontanément dans le champ de la vieille femme et, là encore, je n’ai rien dit à Monsieur Pierre. Mon silence n’y fait rien néanmoins, Monsieur Pierre dépérit à mesure que ce nouveau légume s’élève au ciel.

« Docteur, ma large famille rétrécit, mes enfants et leurs enfants ont décidé de quitter le bercail. Mes femmes hésitent déjà… »

Nos pousses rétrécissent, leur duvet jaunit sous l’absence de soleil.

« Docteur, je repense souvent ces jours-ci à cette première jeune fille, qu’est-elle devenue dans la réalité, est-elle encore vivante ? »

Je lui reconnais dans le regard une pointe que je ne lui avais pourtant jamais vue. Monsieur Pierre a extrait de sa bibliothèque le vieux dictionnaire Larousse, que je le vois parcourir à la recherche d’un mot.

« Docteur, comment cela s’appelle-t-il déjà ? Une notion, un sentiment,… Ah, le mot m’échappe. Aidez-moi ! Et je ne sais à quelle lettre le chercher… »

Monsieur Pierre s’acharne donc à lire toutes les définitions.

Aujourd’hui, Monsieur Pierre s’est endormi dans son jardin sur deux pages du dictionnaire ouvert entre ses mains. Son mot se trouve entre les deux mots-repères, entre Règles et Relativité, entre les menstrues de la femme et le caractère de ce qui est relatif, mais je risque de ne jamais le savoir, le corps de Monsieur Pierre commence à s’effacer.

Monsieur Pierre va beaucoup me manquer, je m’en rends compte. D’autres révélations flottent en suspens derrière cette prise de conscience. Je ne souhaite pourtant pas me perdre dans leur halo. L’idée tout de même que Monsieur Pierre fût une nécessité pour moi plutôt que le contraire surnage dans l’océan des mots des deux pages, avec un mot comme une balise marine que je susurre à l’oreille de Monsieur Pierre :

« Regret… »

Regretter quoi, alors que je vis déjà dans le remords ?

Mais, en effet, le regret révélé bien qu’inconnu, plus rien n’a de nécessité. Monsieur Pierre s’évanouit totalement, son château disparaît derrière lui, toute ma petite famille s’envole avec ses dépendances et l’on peut voir au loin notre champ vide et totalement desséché par manque d’entretien.

Sa terre s’effrite entre mes doigts et je lève la tête.

La récolte des légumes est en cours dans le champ contigu. Des machines agricoles peu regardantes coupent les longs légumes à leurs bases avant de les jeter dans de grandes bennes à leur taille, lesquelles rejoindront sans doute de grands entrepôts avant distribution. Tous les chauffeurs sont des femmes aux mâchoires serrées, signifiant là l’importance de leur tâche.

Derrière, la femme d’un certain âge veille au grain de son regard froid, m’aperçoit et me fait signe de la rejoindre.

« Vouliez-vous me toucher un mot, Docteur ?

  • Docteur n’est pas nécessaire, je suis jardinier depuis bien longtemps, Madame.

  • Tout le monde au village parle pourtant de vous comme du Docteur…

  • Et que dit-on d’autre sur moi ?

  • Rien que vous ne sachiez déjà…

  • Sans doute… »

Un silence.

« Et puis-je savoir ce que vous avez cultivé dans votre champ ces derniers mois ?

  • De longues tiges, Docteur, vous voyez bien !

  • De longues tiges de quoi ?

  • À vrai dire, je ne sais pas, il suffisait que ma production pousse en verticalité, et avec grande longueur. Quant à savoir qui va vouloir acheter ces longues tiges… Je voulais seulement les voir coupées un jour, puis les expédier loin dans de grands entrepôts, comprenez-vous ?

  • Oui, bien entendu… »

Pourtant, non, je ne comprends pas, mais j’ai appris que les nécessités s’accompagnent systématiquement d’un éloignement. Pourquoi les longues tiges échapperaient à ce principe ? La femme d’un certain âge réfléchit.

« Qui sait ? Peut-être constituer un stock de ces longues tiges nous sera utile lors d’une prochaine guerre ? On méconnaît toujours l’importance des choses a priori.

  • Madame, puis-je vous aider dans cette tâche ? Puis-je travailler pour vous ?

  • Ceci est bien singulier ! Un homme qui… ?

  • Je vous promets de…

  • Allons, allons, pas de promesse !!! Si vous voulez travailler pour moi, il nous faudra signer ensemble un contrat équilibré, cela nous évitera d’inutiles promesses que personne ne pourra tenir. »

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