Jeu de fléchettes

Sa gaule naissante vira braquemart turgescent le temps de le dire, à la vitesse folle d’une flèche en plein vol, à tel point qu’on put presque distinguer en fin de course le bruit caractéristique d’une cible atteinte. Schtong ! Belelelele !

Il n’y avait pourtant dans l’air aucune mélodie guerrière. Bien au contraire ce qui aurait pu passer pour le seul ennemi à disposition, cette jolie femme accroupie sur son lit, lui malaxait d’une douce main sa seule éventuelle arme à disposition, afin de surcroît de se la retourner contre elle-même. À tout semblant, la jolie femme à la poigne de fée déployait déjà le même amour pour le même pays, ce lit précis.

Lui n’avait que l’amour des cibles atteintes à proposer. Un bon mot qui porte, un regard qui pénètre au fond d’un attendrissant minois, une seule caresse qui adoucit les contractures sociales etc., la liste pouvait être longue. Alors il préférait par paresse ne retenir que les fois où le cœur de la jolie proie en-deçà vacillait et s’écartelait, comme une bouche amoureuse laisse voir de blanches dents pour refléter parfaitement l’éclat de votre propre amour.

Elle apposa la pulpe de sa bouche sur la muqueuse humide de son gland et il put sentir le froid de ses dents attiser le mordant d’un sentiment farouche : « Monsieur, vous ne m’échapperez pas ! »

Comme un fait exprès, ces deux-là se marièrent six mois plus tard.


Seulement l’amour des cibles atteintes d’un côté et celui des sexes guerriers à sucer de l’autre ne purent que provoquer une véritable course la montre entre eux deux. Ce serait à celui qui découvrirait les turpitudes de l’autre le premier.

Contre toute attente, les deux perdirent en même temps, ou ils gagnèrent ensemble, c’est au choix. Un soir que chacun s’était aménagé un dîner avec un autre partenaire dans un restaurant de son côté, ils eurent la surprise d’avoir tous deux opté pour le même restaurant. Avant même de s’émouvoir devant la coïncidence et ses conséquences, leurs deux partenaires du soir s’extasièrent d’une même voix : « Toi ! ». Ces deux-là n’étaient autres que mari et femme de leur côté.

Réunis les quatre autour d’une même table, chacun y alla, puisqu’on en était là, de la révélation de sa singularité. C’est alors qu’on apprit, en sus de ce qu’on connaissait de notre homme et de notre femme, de l’autre mari qu’il avait un obus de guerre entre les jambes, une sorte d’artillerie lourde indétrônable qui n’abandonnait jamais son poste ; de l’autre femme qu’elle aspirait à des hommes désarmés, « J’aime ta manière de décocher toutes ces flèches dans toutes les directions, s’adressa-t-elle à notre homme amoureux des cibles atteintes, j’aime quand elles se plantent car ton carquois est vide alors, j’aime ton air penaud ! »

Chacun découvrit n’avoir jamais compris son propre concubin ou sa propre concubine, délicieux sentiment identique à celui que procure un biscuit sablé en fond de tarte sous la dent. La question du goût de chacun pour son partenaire du soir ne se posait évidemment pas, car on ne décidait pas de partager un repas dans un restaurant impunément, mais renfermait une autre question vis-à-vis du concubin ou de la concubine de celle-ci ou de celui-ci. Et en effet notre homme saliva d’avance d’envie pour la puissance définitive de l’obus, notre femme pour le mystère qui planait dans le regard de l’autre femme, ainsi dénué d’appétit pour les glands, l’autre homme rêva déjà de l’objet métaphorique entre les jambes de notre homme, plus présent dans les airs que dans ses caleçons, l’autre femme de ce point rouge précis dans les yeux de notre femme, véritable viseur avant l’assaut.

Comme un fait exprès là encore, ils tombèrent donc tous amoureux les uns des autres.


Tout cela se noua, se dénoua à l’usage. Par deux, par trois ou tous ensemble à l’envi et tour à tour. Puis il y eut bien des fois où ils furent bien plus encore, et ce ne fut pas que de leur fait. Je peux seulement affirmer que, les fois suivantes encore où ils se mélangèrent douzaines par douzaines, ce fut de leur faute, si jamais il y eut faute. Dans toutes ces masses enlacées, c’est embêtant, je finis par perdre leurs traces. Sans doute les ai-je égarés en m’aveuglant, me suis-je fourré les doigts au fond des yeux, n’en pouvant plus devant l’éclat de tout cette félicité intimement partagée. Néanmoins, j’imagine que la formule s’imposera, qu’ils vécurent heureux, eurent beaucoup d’enfants.

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