Le reste n’est que rock et littérature

La littérature et le rock se sont partagés ma carcasse. À croire que j’étais un rêve inatteignable à briser avant qu’il ne se réalise. Le bon goût de l’une hurlait aux fenêtres avec la rage de l’autre, des mots, oui, des mots aux intonations de vomi ; partout, dans les soirées, dans mes études, dans mes métiers, dans les rues, partout, dans les rues surtout.

J’ai fini aujourd’hui par évacuer la crasse autour de mes yeux et ça m’a fait un masque de super-héros. Anonyme, je le suis depuis longtemps, je n’ai fait que révéler mes supers pouvoirs avec lesquels je sauve mon prochain et ses concitoyens, devant le Monop’, en le faisant rire de mon absence de dents. Le pauvre peut aussi pleurer s’il lui chante, mais ça dépend de quelle tragédie, attention !

Et pourquoi rirait-il ?

Je ne suis que méthode. Si mon caleçon est fiché par-dessus mon pantalon comme le slip de Superman par-dessus le sien, il n’y a là qu’un aspect pratique à souligner : je ne salis plus l’intérieur de mon caleçon. Et j’envisage déjà sérieusement de remettre mon pantalon par-dessus mon caleçon pour ne plus le salir, lui.

Ma cape est un courant d’air déguisé en habit et, avec ce grand vide que ça me fait au dos, je donne froid au badaud en lui enseignant par-dessus le marché l’empathie. Le pauvre ne sait plus de quel corps il frémit. C’est beau…

Mes chaussettes sont des bottes de mille lieues qui me portent loin de moi-même. Quelques souvenirs m’alourdissent un peu, c’est vrai, mais mes souvenirs ne s’attachent à aucun terrain particulier, pas plus qu’ils ne m’ancrent au sol. S’ils s’accrochent à moi, c’est comme une vigie à son seul mât. Alors nous voyageons gaiement tous ensemble, ma proue brise les glaces de l’hiver, je navigue le bras tendu vers un but inexistant.

Mes pieds ne sont pas des pièces rapportées comme tout ce que j’ai évoqué, ce sont les miens, mes petits boudins à moi, presque des bijoux de femme, et rappelle-toi tous les pays par-dessus lesquels j’ai lévité avec nos cœurs, il y eut même un immense océan, mes pieds étaient nus et nous avions un coussinet d’air qui nous élevait, un vrai ascenseur avec son bouton « vertige » maintenu enfoncé, juste au-dessus du bouton du bureau du patron.

Évidemment, tu as traversé un jour le toit du gratte-ciel, évidemment que tu es tout là-haut !

Et c’est à ce moment-là que j’ai enfilé ces chaussettes pour ne plus les enlever, c’est à partir de là qu’elles se sont mouillées sous les assauts de ma sueur et des intempéries entremêlées. Alors elles ont séché, craquelé en même temps que ma crasse sous mes yeux. Sous tout cela, il n’y aurait eu plus que moi sans toi. Je me suis donc fait ce masque de super-héros, j’ai tendu le bras et j’ai fait pleurer mon prochain de ma seule tragédie, j’ai enfoncé la porte du Monop’, ses stocks de chaussettes et je me suis constitué des tonnes d’étrennes pour mon restant d’hiver.

On m’a arrêté, je suis propre et pris en charge maintenant, je me sens plus léger aussi, les pieds posés sur ce rebord de fenêtre. On a beau me hurler par-derrière, je sais que c’est par mauvais goût. Ce policier a certes une haleine de rockeur décadent, son sens des histoires l’oriente vers les seules conclusions légales. S’il veut me voir redescendre, c’est dans son bureau, pas directement sur le trottoir trois étages plus bas.

J’ouvre mes deux bras, littérature et rock, pour les battre symétriquement et m’envoler. Mon plan s’écrit déjà, je le perçois très clairement. Le piquant de l’air sur mes yeux, mes pleurs en réaction ; la plongée dans l’immense océan, la descente au fond.

Le reste n’est que supposition.

Cet article a été publié dans Saison 6 (2020-2021). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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