Vortex

1C’est encore en novembre qu’on a les plus belles journées de brouillard, un voile épais, dense, gris à souhait, qui enveloppe tout, recouvre tout et enfume l’œil de celui qui regarde, tiens, sur les routes, pour ceux qui roulent, il ne s’ouvre pas soudain devant les feux anti-brouillard,

il ne s’ouvre pas pour se refermer soudain, comme les jours de brume, et surprendre le conducteur, non, là, par temps de vrai brouillard, l’intense, l’épais, les voitures s’y enfoncent à l’aveuglette, y disparaissent corps et bien, corps et âme, elles s’y engouffrent, s’y perdent, s’y abîment, s’y amalgament, s’y fondent, s’y naufragent, aspirées qu’elles sont par la grande marée grise nuageuse, mangeuse d’hommes, la grande dévoreuse assoiffée de matière et de chair, qui avale tout ce qu’elle recouvre, c’est la grande disparition du grand tout, pour peu qu’il s’agisse d’une vraie purée de pois comme disent les angliches, voilà le monde englouti, et mon mur n’y échappe pas, depuis ma fenêtre je ne le vois plus, il s’est dissout dans le gris pâle abstrait, l’ouate atmosphérique occultante, et ces jours-là, de deux choses l’une, ou je m’occupe comme je peux, ou je m’assieds dans mon fauteuil et visualise mon mur sans le voir, rien qu’en fermant les yeux, j’en connais tous les contours, les reliefs et la matière, la texture même, mais hier, jour de purée de pois exceptionnelle, je me suis assis dans mon fauteuil et j’ai fermé les yeux, je me suis retrouvé alors, c’est inédit, à pénétrer mon mur, à aller et venir en lui, dans sa structure la plus intime, la plus infime, pas le moindre atome du mur que je n’ai visité à cœur, fusionnant avec ses plus petites particules, je ne savais plus ce que j’étais moi-même, plus petit sans doute qu’un quark ou un fermions, à la nage que je le visitais, comme un protozoaire nagerait dans sa flaque, ce n’est que par temps de brouillard que peut se produire pareil miracle, je subis comme une désintégration complète qui fait de moi une entité qui transperce la matière, entité passeuse de mur, en lequel j’évolue sans difficulté, me déplaçant sans rencontrer d’obstacle, tournant autour des bosons et des leptons, dans une danse nuptiale avec la matière minérale, et toutes ces particules élémentaires, clignotent en rythme, s’effacent puis apparaissent sous mon regard plein de compassion, et c’est des heures plus tard que j’en sors épuisé, gris de béton, ivre de sable, d’eau et de ciment, cellule vivante au plus profond du minéral, proton ou neutron conscient et capable de revenir de cet étrange voyage pour retrouver mon corps physique, et je remercie le brouillard, je suis assis dans mon fauteuil où j’ai passé ces heures sans que le temps m’effleure, je connais maintenant mon mur jusque dans ses plis les plus infimes, les plus intimes, dans ses recoins intérieurs invisibles, je remercie le brouillard pour cette orgasme intemporel qui se joue de la matière, au gré d’un événement atmosphérique qui ouvre grand ses portes à l’impossible présence d’un homme dans un espace où jamais il n’est allé et où il est fort peu probable qu’il aille jamais. 

E.B.

Cet article a été publié dans 11. Anthropomorphe, Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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