Aimé

Je suis une concierge, voyez-vous.

C’est un sale métier que de devoir sans fin, n’étant coupeur de bourses, bonneteur, charlatan, monte-en-l’air, aigrefin, vous monter vos courses.

Petit hommage à Aragon et à Léo Ferré. Oui, je suis concierge par vocation, ce qui n’interdit aucune culture.

Quand je chante « la solitude » à tue-tête dans ma loge, y a inexorablement René qui s’accoude depuis le trottoir sur ma fenêtre. Il fiche son gros nez entre deux barreaux, je m’approche en hurlant le refrain à pleins poumons. Son visage niché entre mes seins, René fait sans doute éloge de la vie. La culture nous fait nous sentir moins seuls.

Vous savez, leurs poubelles, contrairement à l’idée répandue, ne m’en disent pas beaucoup sur mes résidents. Il y a quelques exceptions notables et, comme je suis une concierge chanceuse, elles concernent souvent le beau Lucien. 50 ans, médecin, la santé débordante, une véritable déformation professionnelle. Il s’entretient tant qu’il semble reculer en âge. Son fils, lui, en est encore à l’âge des bamboulas permanentes, des poches de fatigue sous les yeux et de l’haleine de cave. Si bien que les deux, père et fils, ont fini par se croiser quelque part sur la ligne des âges. Et Lucien a pris quelques habitudes de son fils, tant qu’à faire. Il s’est rasé le pubis. Dit-on d’ailleurs « pubi » ou « pubisse » ? Je le sais, j’ai reconnu ses poils de castor dans sa poubelle, les mêmes que ceux de sa barbe de 3 jours, quoique légèrement frisottants. Mon beau Lucien, mon preux chevalier, brandis ton épée lisse ainsi que ma vertu depuis ton fourreau, viens me transpercer, oins-toi de ma pureté, lave-toi de toutes tes guenons habituelles.

Les vieilles de l’immeuble, je ne fouille pas leurs poubelles. À quoi servirait d’en savoir plus sur leur intimité ? Elles me disent déjà tout. « Voulez-vous, Thérèse ? ». Elles savent que j’ai de la Suze dans ma loge, ces vieilles carnes, puisqu’elles se relaient pour m’en acheter. Comment pourrais-je refuser ? Je les sers donc et elles me débitent tout sur leurs tracas. Je ne dirai rien. Vous ne voulez tout simplement pas savoir.

Il y a les mères au foyer, les mères au travail et les mères qui n’ont pas d’enfant. Elles, je les comprends, elles ont l’instinct maternel qui vivote en attendant la petite graine salvatrice d’un preux chevalier. Alors je ne leur en veux pas de lorgner sur mon Lucien. Il n’y a que moi qui connais son intimité. Moi et ses nombreuses guenons peut-être. Par contre, je ne connais à Lucien aucune autre concierge, donc…

Mais mon préféré, évidemment, c’est le vieil Aimé, un ancien artisan-tanneur. Fin connaisseur de tous les types de peaux, surtout de celles des femmes. Cela se voit. Des joues pleines du sang de ses sentiments, d’amours promis, de passions qui torturent, de duels contre soi, de jolis mots innocents auxquels succèdent déclarations éternelles. Une casquette sur la tête, son cœur sur la bouche, qui palpite et palpite comme une mélodie entêtante.

J’ai retrouvé dans notre immeuble une lettre en morceaux et j’ai tout de suite su que c’est Aimé qui l’avait déchirée. Comment je peux être certaine ? Un, les morceaux de la lettre étaient éparpillés devant sa porte ; deux, la lettre commençait par « Cher Aimé » ; trois, c’est moi qui la lui avais glissée sous sa porte… Attendez, je ne l’avais pas lue, n’allez pas croire ! J’ai ramassé tous les bouts de papier et j’ai frappé à sa porte. Lorsqu’il a ouvert, son regard baissé sur les morceaux dans ma main s’est fait tout apeuré, mais le temps de le relever lui a donné une nouvelle certitude : « Thérèse, pourriez-vous recoller tout ça et me redonner cette lettre ? ». Je me suis exécutée.

Le jour suivant, il est descendu dans ma loge, la fameuse lettre à la main : « Thérèse, je vous ai vu lire de la poésie… », « Aragon ? », « Sans doute… Thérèse ? », « Aimé ? », « Vous sentiriez-vous capable de m’enseigner la lecture ? », « Je ne comprends pas, Aimé… », « Dans ma classe de CP, il y avait Marie à mes côtés et je n’arrivais pas à écouter le moindre mot du cours. Un jour, Marie est partie dans un autre pays pour suivre ses parents et je lui ai juré fidélité : je n’ai plus rien écouté dans toutes les classes qui ont suivi. Je ne sais pas lire, Thérèse… Je ne peux pas lire cette lettre. », « Marie, vous dites ? Je comprends, Aimé. ». Je comprenais tout maintenant.

3 mois passèrent dans ma loge. Étalés sur ma table, les premiers supports d’apprentissage très enfantins suivis des méthodes de lecture pour adultes, quelques livres de mon cru pour éveiller l’appétit d’Aimé à la littérature et, tout au bout, en équilibre précaire, la lettre rapiécée attendant que tout fût parcouru avant elle. La bouche en cœur d’Aimé délivrait désormais une mélodie nourrie de paroles écrites. Enfin, Aimé se sentit prêt à en lire le dernier couplet. Je lui servis une petite Suze et il attaqua la lettre :

« Cher Aimé,

seul vous pouviez recevoir cette dernière lettre.

J’avais, petite, les jambes arquées, vous souvenez-vous ? Et vous me suiviez comme une seconde peau en arquant les vôtres. Vous ne vous moquiez pas bien entendu. Vous m’écoutiez tout le temps. Arquer vos jambes n’était qu’une autre manière d’écouter la petite fille que j’étais. Vous avez toujours été mon unique cowboy. Je veux dire par là que personne ne m’a jamais écoutée depuis avec une attention aussi soutenue.

J’ai chéri toutes ces années cette photo de notre classe de CP. J’ai vieilli, comme vous de votre côté sans doute, mais pas vos traits sur la photo. Vous êtes donc devenu tour à tour, après avoir été mon petit amoureux, mon petit frère, mon enfant, mon petit-enfant et… Ah, arrêtons là, à quoi servirait de sauter une case supplémentaire ?

Je me suis souvent demandé ce qu’avaient pu être vos occupations, vos passions, vos amours aussi, mon cher Aimé. Je me doutais bien que vous n’aviez pas fait profession de cowboy, faisant attendre les femmes en grillant quelques marlboros sur votre cheval.

Vous avez une concierge formidable, le saviez-vous ? Je l’ai rencontrée au marché et nous avons de suite sympathisé. « Vous vous appelez Marie, quel joli prénom ! Un prénom prédestiné ! Moi, c’est Thérèse. Je suis une concierge, voyez-vous. » Elle m’a parlé de son métier et de tous ses résidents. J’ai beaucoup ri. Mais je me suis surtout étonnée de moi-même, à l’écouter aussi avidement. Aussi avidement que vous m’écoutiez il y a fort longtemps. Alors elle m’a dit : « Mais mon préféré, évidemment, c’est le vieil Aimé, un ancien artisan-tanneur. » Je lui ai demandé de ne pas en dire plus car je vous avais retrouvé. Vous n’aviez pas votre pareil pour suivre amoureusement les courbes de ma jeune main, pour me révéler à moi-même la douceur de ma peau. Il était certain que vous aviez su faire commerce de cette faculté dans bien des domaines. Aimé avait été tanneur bien entendu. Toutes mes questions sur vos occupations et vos passions trouvèrent leurs réponses. Mais il est trop tard pour nous revoir.

Je viens de rédiger cette lettre sur un étal du marché et de la remettre à Thérèse.

Demain, je pars pour l’hôpital pour mon dernier voyage – je ne vous ai même pas écrit que j’avais beaucoup voyagé dans cette vie. La mode actuelle est à la réduction d’une maladie à son nom. La mienne aura été longue, trop longue pour la rallonger d’un mot.

Aimé, seul votre prénom nous aura prédestinés.

Oui, je vous ai toujours aimé,

Votre Marie. »

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