Les rigueurs du temps

Je ne sais pas quel produit ils m’ont injecté, ces extraterrestres.

Ça s’est passé en une nuit. Je me souviens de ce qu’avant de nous coucher nous avons eu une discussion avec ma femme, puis plus rien. À mon réveil, j’ai senti le produit dans mes veines éclabousser tout mon corps de toutes ses sales couleurs, jusqu’à la palette jusque-là si complète de mon cerveau. Le pauvre s’ouvre désormais au cosmos. Et pas en multipliant ses liens avec lui, non, en s’ouvrant sans contrepartie, de telle sorte que ma tête n’est plus habitée que par un horizon balayé par le souffle du vide, sans aucune possibilité de jouir du spectacle des planètes. Bon dieu, que m’ont-ils fait en me kidnappant cette nuit-là ?

Pourquoi ne m’ont-ils pas attaché dans un de leurs laboratoires, comme l’auraient fait d’honnêtes extraterrestres, afin de mener sur mon corps des expériences enrichissantes pour leur civilisation ?

Pourquoi n’ont-ils pas échangé alors certains de mes organes entre eux pour la blague ? Je pourrais du moins faire rire avec mon sexe à la place du nez, ou en applaudissant désormais avec mes pieds et en courant sur mes mains.

Ces salauds ne m’ont laissé aucun souvenir clair, qui pourrait me permettre d’en parler à cœur ouvert avec le tout-venant. Mais je sais quand même. Ma femme aussi, qui reconnaît aisément mon visage pour ce qu’il est désormais, une décomposition à ciel ouvert, après l’avoir connu comme il était il y a peu encore, d’un seul tenant imperturbable. Je me décompose maintenant, mon visage se morcelle en différentes rigueurs, toutes sous l’égide du seul temps. Chaque morceau réclame son indépendance, chaque œil son propre éclat, chaque joue l’administration de ses propres poils, la bouche le droit à ses propres expressions, le front à ses douleurs invariables. Entre tous, le temps creuse ses rides pour formaliser leurs juridictions respectives.

Ma femme me regarde en toute conscience et il faut bien que je la détourne de mes souffrances :

« Faut-il en parler à notre fils ?

  • Non, bien sûr ! Il est trop tôt, tu dois te remettre et t’organiser avant de le mettre au courant. Sinon, comment pourrait-il croire que c’est pour le mieux ? »

Ma femme a raison. Notre salaud de fils n’est pas une personne à prendre à la légère. À sa naissance, déjà chargé de lourdes valises de perspicacité. À ses 2 ans, impossible de lui faire admettre l’existence du Père Noël, alors comment voulez-vous qu’il avale à 12 ans mon enlèvement par des extraterrestres sans un peu d’enrobage ? C’est cela, il faudrait insérer cette épreuve que j’ai traversée dans un récit plus long pour la fondre dans la masse des histoires courantes, un peu comme lorsque je demandais avant l’âge légal des cigarettes au buraliste entre 2 magazines. Par exemple :

« Ta mère et moi nous sommes rencontrés il y a 20 ans. Le bonheur, quelques jalousies, je ne te le cache pas : bref, l’Amour, fiston ! Un jour, nous t’avons eu et, à tes 2 ans, le Père Noël a disparu. Tu as grandi, grandi et regarde comme tu es beau, drôle et intelligent, mon fils ! Je me suis fait enlever par des extraterrestres… Maintenant, je vais chercher un autre appartement.

  • Comment ça, papa, tu t’es fait enlever par des extraterrestres ? »

Évidemment, cela ne peut fonctionner avec des enchaînements aussi abrupts. J’ai donc décidé de prendre un rendez-vous, par Skype évidemment en raison du confinement actuel, avec la professeure principale de la classe de mon fils, Mme Colonel, pour la laisser me prodiguer des conseils éclairés :

« Madame, j’ai souhaité vous rencontrer pour une situation quelque peu délicate, qui pourrait toucher mon fils à l’avenir…

  • Oui, je comprends…

  • Vous comprenez vite, dites-moi ! Je n’ai encore rien dit !

  • Votre femme m’a déjà tout dit…

  • En ce cas, Madame, comment dois-je faire pour le mieux ?

  • Rassurez-vous tout d’abord, pareille situation n’est pas insolite de nos jours !

  • D’autres papas que moi vous ont donc déjà consultée pour la même mésaventure ?!?

  • Bien entendu ! »

J’hésite à lui demander si certains de ces papas ont à ce moment de son intervention applaudi des deux pieds devant telle compréhension de sa part, mais je me ravise :

« Faites confiance, Monsieur, faites-nous confiance, faites confiance à votre femme et à votre fils, et surtout faites-vous confiance ! Ne laissez pas le poison du remords vous miner !

  • Un poison de remords, c’était donc ça !

  • Oui, mais les poisons se dissipent, Monsieur… Et maintenant profitez de votre confinement ! Au revoir… »

Au fil des jours, le poison ne se dissipe malheureusement que très peu, même si mon esprit parvient à glisser derrière le vide la possibilité d’une suite. J’arrive aussi à maîtriser, tout du moins en apparence, l’écartèlement de mon visage en y laissant pousser une barbe qui en harmonise l’ensemble.

Après une semaine de confinement, j’invite ma femme et mon fils dans le salon pour une petite entrevue :

« Mon fils, ta mère moi nous sommes rencontrés il y a 20 ans. 20 années d’un amour partagé, tout d’abord à deux, puis avec toi dès ta naissance. Un garçon dont nous sommes si fiers, elle et moi, peu importent les raisons. Cet amour que nous te vouons évoluera sans doute, mais ne perdra jamais en intensité. C’est exactement la même chose entre ta mère et moi. Nous nous aimons encore, mais autrement. Et cette nouvelle forme de nos sentiments respectifs nécessite… que nous nous séparions. Mon fils, après le confinement, je m’installerai donc dans un nouvel appartement. Qu’en penses-tu ? »

Peu importe ce que mon fils en pense à vrai dire. Notre confinement ne fait que commencer et, quitte à faire confiance, autant que ce soit aux extraterrestres et à leur retour imminent, à leur injection du même poison de remords dans le corps de ma femme que dans le mien. Alors nous déciderons, j’espère, de ne plus nous séparer.

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

15 commentaires pour Les rigueurs du temps

  1. granmocassin dit :

    Sympa ton texte! Ton humour se déploie avec brio. Le confinement te réussit bien en somme.

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    • guidru dit :

      Merci, mon bon !
      Mais est-ce permis, en cette période de confinement, d’adresser ainsi des compliments ? J’espère que tu te seras lavé les mains au préalable…

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  2. granmocassin dit :

    C’est clair, c’est complètement indécent.
    A me relire, je le mesure entièrement, mais comme dit le poète: Si tu ne peux pas te relire, au moins tu peux signer.

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    • guidru dit :

      J’insiste tout de même : avec des gants, s’il te plaît !
      Merci beaucoup, Nico, ça me fait bien plaisir…
      D’autant que tu as souvent raison. Je pense ici au mauvais sort que tu avais annoncé levé et qui l’avait été effectivement !

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      • granmocassin dit :

        Et oui, la malédiction a été levée! Cette année, ils vont faire un tournoi pour déterminer le gagnant. Le PSG va le gagner, mais ils ne pourront jamais se vanter d’avoir gagné la coupe aux grandes oreilles, les puristes retiendront que c’est une année blanche et qu’elle ne vaut rien. Triste destin!

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  3. atelierlel dit :

    Nico porte un masque et deux paires de gants, l’une contaminée, sur laquelle il a enfilé une paire neuve (Nico ne jette rien). Tu peux donc recevoir ses compliments en toute confiance. Je t’envoie ce message de la soucoupe volante d’extraterrestres qui m’ont moi aussi enlevé, pour des expériences scientifiques et autres analyses (de mon petit anticorps) sur l’immunité au canarovirus de certains (rares) êtres humains que l’exposition extrême à la maladie dans des sites où elle afflue de partout ne semble pas pour autant fragiliser. Tu as mes compliments pour ce texte qui me semble toute fois (seul bémol, par rapport à la proposition) en grande partie autobiographique (j’ai reconnu Madame Colonel qui exerce dans un établissement de ma connaissance sous un nom tout aussi militaire) !

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    • guidru dit :

      Faudra dire à Nico que ça ne marche pas pour les capotes comme pour les gants !
      Merci pour les compliments !
      Bémol à ton bémol : pourquoi est-ce coupable par rapport à la proposition ?

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  4. granmocassin dit :

    C’est étonnant que tu évoques le fait que je ne jette rien, alors que justement je range ma cabane ! Une prescience qui ne peut venir que de ton voyage dans une soucoupe aussi extra-lucide qu’extra-terrestre. Ce soir, je vais aller me poster dans le jardin, sous les étoiles, j’ai bien envie d’être emporté moi aussi.

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  5. atelierlel dit :

    Guillaume, j’étais dans le trente-sixième degré… C’est Madame Adjudant qui me faisait délirer… Nico, on est en télépsychopatie toi et moi…

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  6. granmocassin dit :

    Télépsychopathie?! Waouh,ça me va, comme ça on pourra se soigner l’un et l’autre à distance!! (étant entendu que nous avons chacun des psychoses, névroses et pathologies bien différenciées)

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    • guidru dit :

      J’étais content de voir autant de commentaires sur mon texte. Mais je viens de comprendre qu’ils n’étaient motivés que par vos psychoses et névroses…
      Je vous rappelle que mon texte parle d’un type qui croit s’être fait enlever par des extraterrestres parce qu’il ne peut supporter de révéler à son fils leur séparation avec la mère de ce dernier. Je ne vois vraiment pas ce qu’on peut y trouver de névrotique ou de psychotique…
      Un peu de retenue, je vous en conjure !

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      • granmocassin dit :

        A un moment ou un autre, on devait en arriver là. C’était un point de la discussion que nous devions atteindre, peu importe par quel biais nous y viendrions.
        J’avoue qu’il convient de séparer l’oeuvre et l’artiste. La biographie de l’auteur ne doit pas nous éclairer sur les schémas thérapeutiques qui s’expriment au second-plan, mais l’écriture est une voie d’accès à l’inconscient autant qu’un puissant moyen de conjurer ses peurs, d’exprimer ses émotions les plus inavouables. Il fallait que ce soit dit.

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  7. atelierlel dit :

    J’aurais sans doute dû préciser, c’est fou ce que je suis oublieux, que l’atelier d’écriture du mercredi est un atelier thérapeutique dont l’objectif est de soigner les plus graves psychoses. Voilà qui est fait, j’en suis bien soulagé.

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  8. granmocassin dit :

    C’est dommage que je n’habite plus Nîmes, je l’aurais volontiers (re)fréquenté. Comme toujours, je suis parti sans avoir fini la thérapie. C’est ce que me reprochait déjà le pédopsy… (mais ça coûtait un bras et mes parents n’avaient plus de quoi payer, quelle plaie!)
    Profite Guillaume, profite.

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  9. atelierlel dit :

    Comme je suis un homme-chat, je prends sur moi les maladies de mes participants, pour mieux les en délivrer, du coup je commence à être sérieusement touché, moi aussi !

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