Têtes de pipe

Je venais de me faire agresser par un homme à tête-de-cul. J’avais cru tout d’abord qu’il avait posé ses fesses sur ma tête pour me maintenir au sol et lui laisser toute liberté de mouvement pour me faire les poches. Mais alors il avait hurlé et ce n’était pas tout à fait un bruit de pet. Voilà tout de même des hommes qui ne facilitent pas les choses pour être reconnus, m’étais-je dit.

J’espérai sur le chemin du commissariat que ce ne fût qu’un cauchemar, que l’agent qui m’ouvrirait les portes de son administration se révélerait être ma vieille institutrice de cm2 qui me hantait encore de sa voix rauque en me réveillant chaque petit matin à la même heure, 6h30 très précisément.

Au lieu de quoi, l’agent me dit : « Entrez vite, il est bientôt midi, notre pause est imminente ! », avant de me diriger presto dans le bureau du commissaire en chef dont le titre prévoyait sans doute repas avortés et siestes abandonnées. Je lui racontai tout :

« Bien entendu, une tête-de-cul… Mais cela tombe mal, voyez-vous, car nous n’avons arrêté aujourd’hui que des têtes-de-pine, deux très précisément. Mais sait-on jamais ? Un seul mot les distingue de votre tête-de-cul. »

Il m’exposa donc leurs photos respectives. L’un avait effectivement le nez qui pendouille dangereusement en direction du sol et l’autre deux excroissances flasques de chaque côté de sa mâchoire. Je hochai la tête négativement. Le mot qui distinguait une tête-de-cul d’une tête-de-pine faisait bien toute la différence.

« Bien, je vois, alors dites m’en plus… »

J’établis oralement une description détaillée en restant dans le cadre strict qu’offrait une tête-de-cul, afin de ne pas orienter éventuellement notre commissaire vers d’autres types de têtes. Je me contentai ainsi de la description de ses rondeurs et du duvet léger de sa barbe.

Tout le long, le commissaire se pencha sur une feuille et établit lui-même un croquis du coupable en guise de portrait robot. Je dois dire ici que son talent me subjugua. Ou était-ce que toute sa clientèle habituelle avait un physique pareillement disgracieux ? Il sembla vouloir alors se justifier devant mon air ahuri :

« Vous aviez raison, celui-là a vraiment une tête-de-cul ! Détrompez-vous, les têtes-de-pine d’aujourd’hui ne sont pas représentatives, notre métier nous fait rencontrer particulièrement des têtes-de-cul. Je n’ai donc aucun mérite…

  • Je voulais aussi vous dire que ma tête-de-cul avait une voix singulière…

  • Sa voix, dites-vous ?

  • Oui, une trompette qui s’attarderait dans les basses…

  • Un basson peut-être ?

  • Je ne sais pas, un instrument à vent en tout cas…

  • Laissez-moi essayer ! »

Notre commissaire se concentra et émit un grognement sourd avec sa bouche en même temps qu’il laissa flageoler ses lèvres. Je félicitai cette fois notre commissaire pour ce talent qui ne cessait de s’étaler, puis il appela dans la foulée son adjoint, une belle tête-de-gland pour changer :

« René, un visage comme celui-ci – il montra le portrait-robot – avec une voix comme celle-là – il réitéra sa performance avec sa bouche – cela vous parle ?

  • Commissaire, cette tête-de-cul a tout de celle de Marciano, le Marciano de la mafia italienne… »

Le commissaire réfléchit alors gravement, de longues secondes, aidant son cerveau à s’activer sur l’essentiel en lâchant quelques paroles inarticulées avec sa bouche à la manière de ce Marciano :

« Monsieur, j’ai bien peur que vous ayez eu affaire à un gros bonnet.

  • Un gros bonnet ?

  • Ou à un gros caleçon dans notre cas précis… Et attention au retour d’élastique ! Bon, mais maintenant j’ai faim ! J’entends votre ventre s’exprimer aussi ! Ah, ne mentez pas, j’ai l’oreille absolue ! Je vous invite, allez, et nos ventres pourront s’entretenir pendant que nous tenterons de réfléchir ! »

Notre commissaire m’amena dans un restaurant où l’on pouvait manger sur un comptoir devant vitrine. Son portrait-robot à la main, notre commissaire gonflait ses joues avec la nourriture ingurgitée pour tenter sans doute de se mettre dans la peau du criminel, puis il leva son regard pour contempler la rue :

« Le voilà, regardez, c’est lui qui dodeline sa tête-de-cul à notre barbe ! Restez là, je vais l’appréhender seul ! »

Et il sortit précipitamment du restaurant pour aller exercer un autre de ses nombreux talents. Seulement mon téléphone m’empêcha de jouir du spectacle, qui se mit à sonner d’un numéro que je ne connaissais pas, auquel je répondis néanmoins, emporté par trop de politesse :

« Allô ?

  • Bonjour, monsieur, ne raccrochez pas, je vous en supplie !!! »

    Punaise, des manières de démarcheur qui me prouvaient bien que c’était un démarcheur.

« Vous allez tenter de me vendre de la merde, je me trompe ?

  • Oui ! »

Ne jamais contredire un client, s’abaisser sous tous les affronts, j’avais droit à un excellent démarcheur.

« Une belle merde, monsieur, je peux vous l’assurer !

  • En ce cas…

  • La plus grosse, la plus odorante, la plus…

  • N’exagérons pas !

  • Ah, monsieur, si vous saviez à quel point…

  • Attendez voir, vous m’intéressez ! En tant que vendeur de merde, sans doute avez-vous quelque connaissance en matière de tête-de-cul ?

  • Oui, j’écoute…

  • Attendez voir à nouveau : vous dites « oui », ou vous m’écoutez ?

  • Je dis « oui » pour vous écouter. Écouter est l’essentiel de mon métier. Le plus tard vous raccrocherez, le moins mon patron m’enguirlandera. Je vous écoute ! »

Je lui racontai donc tout de mes mésaventures jusqu’à son appel. Puis il cessa d’écouter :

« Écoutez, mon patron est lui-même une belle tête de con la plupart du temps, mais certaines de ses heures sont plus clémentes, pendant lesquelles il ne vous crache pas dessus pour vous imposer ses désirs, et ces heures sont pour tout dire délicieuses… Peut-être en est-il de même pour une tête-de-cul. Allez à sa rencontre dans la rue et faites confiance aux heures délicieuses : le bronze habituel de votre tête-de-cul pourrait bien s’être transformé en or ! »

Je raccrochai alors, riche d’une nouvelle allégresse, pour me précipiter dehors. Le commissaire, perplexe, y discutait avec la tête-de-cul et se tourna vers moi à mon approche :

« Écoutez, la situation est insolite, cette tête-de-cul soutient qu’elle est votre femme ! »

La tête-de-cul me fixait effectivement avec la même intensité que ma femme lorsque l’humeur était aux discussions sérieuses :

« Alors, mon cul ne t’intéresse plus ? »

Je fermai les yeux pour les rouvrir et me retrouver dans mon lit avec le croupion de ma femme qui s’agitait devant mon nez enchâssé dans son oreiller de nuit :

« C’est donc toi, la coupable ! Rends-moi tout d’abord mon argent et je verrai ce que je peux faire pour toi ! »

Je regardai l’heure sur mon réveil, 4 h, il nous restait 2h30 avant que ma vieille institutrice ne sonne sa charge habituelle.

Cet article a été publié dans 06 Une grossièreté élégante, Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Têtes de pipe

  1. FabaFalbala dit :

    Sa vieille institutrice sonne la charge, sa femme est mafieuse, criminelle et voleuse… la femme en sort grandie, à n’en pas douter ! Joli règlement de compte ! 😉

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    • guidru dit :

      C’est vrai que, vu comme ça… J’espérais sincèrement n’avoir écrit qu’une succession d’absurdités et me voilà à nouveau confronté à ma misogynie.
      #balancetonporcelet

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