L’ouistiti

Une histoire simple comme celle d’un type qui parle à un autre d’un troisième :

« Il est tombé sous le charme d’un ouistiti lors d’un de ses voyages. Me demande pas comment il l’a ramené chez lui, l’essentiel étant qu’il a dû le sceller sous cage dans son petit appartement… Et à partir de là, ça a organisé tout son quotidien. Tu vois ce que c’est, tous les jours le nourrir, le gratter pour le faire sourire, nettoyer au petit matin sa cage, et doucement, pour ne pas l’effrayer et le faire sortir. Mais, patatras, un petit matin qu’il était pressé par les engagements, il accélère la manœuvre, le ouistiti s’affole et s’enfuit par une fenêtre. Notre homme est de plus en plus pressé et décide de reporter à plus tard ses recherches. Mais tu connais les hommes, plus on les presse, plus ils deviennent citrons et plus ils ressemblent à des pigeons pour les patrons. Ce soir-là, il rentra donc pas loin de 22h dans un appartement sans ouistiti. À 22h05, un laborantin appelle : « Votre ouistiti est ici, on nous l’a confié… », « Dieu merci, il n’y a pas de hasard car je viens juste de rentrer ! », « Seulement il va rester avec nous désormais ! », « Et pourquoi, monsieur ? », « Cela tombe bien que vous posiez cette question, je crois savoir que l’explication va vous être fournie sous peu tant on attendait que vous rentriez ! ». Et là, ça résonne « toc, toc, toc ! » dans les communs de son immeuble, ça fait « Police ! » avec une grosse voix, ça gueule tant qu’il finit par ouvrir et se fait menotter par derrière. Il n’a plus que sa parole pour se défendre, mais on ne lui laisse que le choix d’écouter. Le laboratoire avait remarqué qu’il manquait une dent au ouistiti et avait interprété ce défaut de dent comme celui d’une dent de lait. D’où l’idée que le ouistiti devait être jeune et sûrement n’être qu’un jeune parmi tout un tas d’autres dans un élevage illégal ! D’où la venue de la police, tapie sous l’illégal. « Illégal ! », s’emporta notre homme, « Mais vous voyez bien que… », s’arrêta-t-il très vite, persuadé que la Police était venue pour voir et que, si elle ne voyait rien, elle serait au mieux déçue, mais jamais convaincue. « Venez donc voir… ». Notre homme se révéla honnête citoyen, un de ces hommes de bonne volonté qui ouvrent leur fenêtre sur les autres pour que les autres fassent de même avec eux, et parmi ces autres, Justice, Démocratie. « à l’extrême rigueur, je ne vois qu’une chose illégale chez moi… » et il ouvrit la porte d’une pièce dans laquelle bruissaient les feuilles de nombreux plants de marijuana sous les caresses de projecteurs et de brasseurs d’air d’ambiance. « Alors, où voyez-vous des dents de lait ?… », « Ah, si tous les délinquants étaient d’aussi bonne foi que vous… ». Bien sûr, on l’emporta avec tous ses plants, il dut s’acquitter d’une belle amende pour sa bonne foi, mais on ne l’emprisonna pas. On ne lui rendit pas néanmoins son ouistiti, pour cause de défaut de papiers en règle le concernant et je crois savoir que notre homme se morfond à l’idée de son ouistiti dans un labo avec piqûres et tous les tremblements, un labo d’essai pour nos médicaments. Notre homme a beau refuser de se soigner désormais s’il tombe malade, il ne peut s’empêcher de penser à son ouistiti seul et abandonné…

  • Et pourquoi tu me racontes ça, c’est quoi cette histoire, l’ami ?

  • L’ami ? Oh, non, je ne suis qu’une personne de bonne foi, alors je ne peux te mentir : je ne suis pas ton ami !

  • Pourquoi me raconter cette histoire ?

  • Je voulais juste te prouver que certaines personnes n’ont pas de chance…

  • Pour ça, je sais !

  • Mais sais-tu que cet homme qui n’a pas de chance avec son défaut de ouistiti est justement le serveur de ce bar, celui qui nous écoute avec son air de défaut de ouistiti ? »

Là, il parlait de moi.

« Non, je savais pas. Et qu’est-ce que ça me fait ?

  • Il a envie de revoir son ouistiti, tu comprends. Pas difficile d’imaginer en pareille circonstance que toi non plus tu n’as pas beaucoup de chance, espèce de trou du cul ! »

Alors il siffla et surgirent de toutes les ombres tous les flics que l’obscurité pouvait contenir, cinq vinrent le ceinturer, un seul suffit pour le déposer au sol et le contraindre par les reins, le souffle et la parole. Oui, deux ans maintenant que durait mon défaut de ouistiti, ça valait bien un défaut de parole.

« Et j’attends maintenant que tu sois d’aussi bonne foi que lui et moi… »

Deux ans que je travaillais dans ce bar, que je servais mes clients dans l’attente qu’ils me servent en retour des histoires d’animaux, car je savais que la Police en est friande et saurait peut-être me le rendre par un excès de ouistiti. Et quel trou de bar ! Et je parle bien du bar, pas du trou du cul contraint par les reins, qui m’avait tout raconté justement de son python adoré.

« Tu as un python adoré, à ce qu’il paraît ?

  • Oui… et alors ?… Le flic desserra légèrement sa contrainte aux reins pour y laisser rentrer un peu de Démocratie.

  • Et alors, qu’y dit ! Et alors il perd ses dents à ce qu’il paraît !! »

Là, le trou du cul pouvait pas mentir, il m’en avait offert une que j’arborais maintenant comme preuve en pendentif autour de mon cou. Mais, satanée Démocratie, véritable boîte de Pandore ouverte à toutes les explications.

« Faut comprendre qu’un python perd tout régulièrement, ça mue, une véritable raison d’être… Sans parler des pertes de dents, qui sont notre lot à chacun, et pourquoi pas aux pythons, chef ?

  • M’appelle pas chef, trou du cul !

  • Chef, parlez-lui des dents de lait !

  • Ta gueule, toi, si tu veux revoir ton ouistiti ! »

Toi, c’était moi, vous l’aurez compris. Mais comment faire comprendre au chef sans le dire que, sans l’histoire des dents de lait plutôt que celle des dents tout court, on n’accéderait pas au reste ?

« Mais, Chef, c’est que sans dents de lait, on n’arrivera jamais au reste !

  • Quel reste ?!?

  • Son élevage de marijuana, chef ! Et moi, j’aurai pas mon ouistiti par l’effet de la mécanique des choses…

  • Qui te dit qu’il y a marijuana ?

  • Avec moi, y a eu dents de lait et après, presque dans la même inhalation, il y a eu marijuana. La mécanique des choses, chef ! »

Le chef me comprit et parcourut le trou de bar de son regard de Justice pour transmettre sa nouvelle compréhension de la mécanique des choses jusqu’aux plus sombres obscurités. Alors il ordonna à son compère de relâcher son étreinte totalement pour relever le propriétaire du python.

« Monsieur, nous sommes bien désolés pour le souffle coupé. Notre indicateur a un défaut de ouistiti proverbial, mais je ne pensais pas qu’il irait jusque-là.

  • Jusqu’où, chef ?

  • Jusqu’à penser que derrière tout défaut de dents de lait, il y a marijuana. Il faut bien faire attention de ne pas trop généraliser !

  • Mais j’élève effectivement de la marijuana, chef !

  • Alors pourquoi que t’as nié un problème de dents de lait alors, trou du cul ?!?

  • Mais c’est que je pense que la mécanique des choses ne tourne pas dans ce sens-là, chef. Pour tout vous dire, selon moi, notre jeune ami à défaut de ouistiti s’est emmêlé les pinceaux. À chacun ses convictions, je vous le dis tout net. Selon les miennes, c’est la marijuana qui fait tomber les dents de lait, pas le contraire. Sur ce sujet, je ne suis pas prêt à me renier !

  • Je comprends pas, trou du cul…

  • C’est que sans doute vous n’élevez pas de marijuana, chef !

  • Quelle drôle de mécanique des choses tout de même qui empêcherait un chef d’élever de la marijuana !… J’en élève comme tout le monde, oui, trou du cul ! Alors ça me fait des défauts comme à tout le monde, regardez ! »

Le chef sourit pour exposer ses défauts en vitrine, toutes ses jolies dents de lait qu’aucune définitive n’avait jamais remplacées. Et ça nous fit comme de l’engrais aux fleurs, ou une bonne grosse bouse au potager, un nouvel élan, un bonheur durable et véritable. Nos défauts de ouistiti et de python – le trou du cul n’avait certes pas de défaut de python, mais la possibilité de défaut un jour suffit en l’espèce – nous semblèrent là, devant nous, exposées à titre d’hommage. Bien sûr, nous tombâmes tous les trois dans les bras l’un de l’autre.

Le chef pleura à larmes nationales, à température démocratique, nos langues s’empâtèrent sous les défauts de salive, car l’émotion d’une justice humaine nous saigna toute la production. Même le chef en bafouilla sa bonne foi, qui ne manquerait pourtant pas.

« Pour ton histoire d’ouistiti, toi, et d’python, trou du cul…

  • Oui…

  • Oui…

  • Si tu t’imagines…

  • Quoi ?

  • Oui, quoi ?

  • Si tu t’imagines qu’ça va…

  • J’comprends pas…

  • Si t’imagines xava ?!?

  • Hé ben, justement, xava mieux, va !

  • J’comprends toujours pas…

  • En imaginant xava, là, comme ça ?!? »

Oui, une histoire simple avec sa morale simple :

« Si t’imagines xava, xava, va ! »

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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