Humeurs

humeurs

 

A l’homme qui se grattait les couilles d’un air contrit, ou contraint de l’être vu les circonstances, elle avait servi un sourire asymétrique, un coin des lèvres remontant du côté le plus contrôlé de sa figure marbrée, blanche, creusée, un geyser de mots contenus au fond de la gorge. Aigres, non, acides, mélangés à d’autres, brûlants, hurlants, ils ne franchiraient pas la barrière de la censure.

S’ils étaient sortis, le risque aurait été de tout dégueuler d’un coup, les mots, les rots d’indigestion, la bile verte et puante, la gerbe d’un dégueuli visqueux, la purée de morceaux à l’origine impossible à identifier, les tripes, toutes les tripes, chaudes et lourdes de leur merde. S’ils étaient sortis, tout aurait été lâché. Tout. Même son nez n’aurait pu retenir sa morve, ni ses yeux leurs eaux saumâtres. Elle aurait coulé avec, se serait noyée dans ses humeurs jusqu’à, sans aucun doute, aller au bout de ses entrailles et son sphincter n’aurait retenu aucune chiasse, pas plus que son vagin n’avait retenu les flaques grumeleuses de sang noir. Bouillie d’enfant à naître. Bouilli d’enfant non désiré. Encore beaucoup trop petit pour avoir une identité, ni même un sexe, mais suffisamment vivant pour que son cœur batte. Le micro était branché. Le son ample et profond avait résonné une minute, guère plus, et peut-être moins. Une minute avant de s’éteindre. Avant qu’il l’éteigne. Une minute c’est si peu que le connard qui avait fini de se gratter pour aller caresser le bout de son nez dans un geste de masturbation nerveuse n’aurait pas compris que cette minute-là ressemblait à celle qui précède les orgies sacrificielles. Celle du recueillement silencieux quand résonne le cœur dans la poitrine, quand s’installe la paralysie, l’apnée, la retenue avant la transgression fatale. Faire couler du sang jusqu’à la mort. Juste parce que c’est nécessaire. Raisonnable. Parce que la vie sera meilleure, après. Faire couler du sang, hurler, rouler des yeux, faire des grimaces, plonger les mains dans le sang, s’en barbouiller et enterrer les restes. S’en débarrasser. En faire un rituel, ou pas. Un sac poubelle peut suffire. Comment te dire tout cela, espèce de connard en blouse blanche, comment te dire tout ce que tu ne dis pas, jamais, mais que tu verses comme une potion amère dans le creux de l’oreille des femmes durant une minute de micro branché. Elle n’avait pas dégueulé, avait maîtrisé sa chiasse, essuyé une discrète trace humide au coin de l’œil et continué de ne rien dire dans un demi-sourire poli.

Trancher les couilles d’un homme pour les donner en pâture au crocodile lui traverse maintenant l’esprit. Elle éclate de rire.

FP

Cet article a été publié dans 06 Une grossièreté élégante. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Humeurs

  1. guidru dit :

    Je n’avais pas saisi lors de ta lecture que toute cette boue qui menace d’éclater tient au bouchon des mots dans sa gorge qu’elle maintient coûte que coûte. Une idée géniale !

    J'aime

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