La symphonie de Lucie (5)

La maison de l’écrivain ressemblerait plutôt à une cabane toute de bois vêtue, frôlerait une forêt par son orée plutôt qu’elle s’y nicherait.

À l’intérieur, une cheminée rustique attendrait que le tas de bois bien sec à ses côtés daigne se laisser brûler. Des livres parsèmeraient l’ensemble des reposoirs possibles, des vinyles se rangeraient bien sagement entre un vieux tourne-disque Phillips et une grosse pierre de granite sur une immense étagère. Partout, Jaubert reconnaîtrait des objets, des meubles de récupération d’époques qu’il aurait vécues et d’autres qui auraient dû malgré tout exister.

Son hobby des objets récupérés n’est pas innocent, se dirait Jaubert, qui remplit la vie de cet écrivain entre deux livres écrits. Avec ces objets de récupération, l’écrivain remplit les pages d’un monde dévasté. Il fait des recherches régulières sur Le Bon Coin, contacte les vendeurs, va à leur rencontre lorsqu’il est intéressé, que le prix est bon, il voyage, voit du paysage, fait des rencontres, tout alimente ses réflexions au passage. Alors il ramène les objets récupérés dans sa cabane qui ressemble étrangement à ce lieu unique en perpétuel changement, seul décor de ses étranges livres expérimentaux. Il les pose à la place qu’il juge la plus adéquate. Mais, par la suite, il en rapportera d’autres qui viendront s’ajouter aux ou remplaceront carrément les anciens. Voilà comment cet écrivain remplit et écrit tout à la fois son intérieur. Quel cliché…

Mais Jaubert passerait une vitesse supérieure, car lui-même aurait dépassé un cliché, et même deux, celui de l’alcoolique repenti et du veuf éploré. Il se rappellerait avoir eu, à la mort de sa femme, l’étrange impression de n’avoir plus aucun vide à remplir, et qu’était un monde vide dépourvu même de vide ? Ses dialogues avec Maud auraient justement reconstitué les vides, puis il se serait remis au travail pour les remplir des vies des victimes.

« Vous essayez ici de récupérer Lucie, n’est-ce pas ?

  • Non, une époque, commissaire…

  • Laquelle ?

  • Mon époque, une époque où rien ne se perd, pas même les êtres chers…

  • Pas même Lucie.

  • Non, Lucie, c’est différent, j’essaie de la prolonger. Mon époque à moi est bel et bien morte…

  • Cela fait longtemps que cela est terminé avec Lucie ?

  • Seule mon époque est morte, je vous l’ai dit. Si je la réagence régulièrement pour me donner l’illusion du contraire, elle est tout ce qu’il y a de plus révolue. Mais avec Lucie, c’est différent. Aussi vivante qu’une symphonie en cours d’interprétation ! »

Jaubert se promettrait alors de ne pas embrayer sur le moelleux, sans doute serait-ce trop tôt. Il remarquerait tout à coup la lumière rouge dans le fond des yeux de l’écrivain.

« Il l’a mangée, n’est-ce pas, commissaire ?

  • Nul besoin de parler du tueur, ni de ce qu’il a fait…

  • Il le faut bien, Jaubert, vous êtes venu pour cela, même si vous ne le savez peut-être pas.

  • Comment connaissez-vous mon nom ?

  • C’est comme ça que je vous appellerais si on me demandait mon avis. C’est un nom qui vous irait bien ! Tiens, d’ailleurs, cherchez vous-même : quel est mon nom ?

  • Guillaume Chateau…

  • Pile-poil ! Remarquez que n’importe quel nom aurait fait l’affaire… Alors, Jaubert ?

  • Oui, il l’a mangée…

  • Et comment ?

  • Après l’avoir découpée en tranches d’épaisseurs égales de 5 cm…

  • C’est une bonne chose !

  • Une bonne chose ?

  • Enfin, un bon début… Faire cela, ce n’est encore que retranscrire la symphonie de Lucie, en la décomposant en autant de mesures que de tranches, mais c’est un bon début. Vous allez comprendre… »

L’écrivain agripperait un vinyle, le ficherait sur le tourne-disque avant de déposer délicatement le diamant sur le premier sillon. Il n’y aurait pas, belle acoustique que celle du bois, avec une intro reconnaissable entre toute.

« Le requiem de Mozart ?

  • Exactement !

  • Je ne comprends pas… Vous disiez Lucie vivante !

  • C’est que vous n’avez jamais rencontré Lucie. Lucie n’est pas exactement ce que vous entendez, elle n’est pas toute la symphonie, elle est comme l’ébauche qu’avait faite Mozart de son requiem, avant d’être emporté par la mort. Sa femme Constance avait alors demandé à Franz Xaver Süssmayer d’achever l’œuvre à partir d’indications délivrées par le Maître le jour-même de sa mort. Ce Süssmayer n’était pas le plus doué des élèves de Mozart, mais les plus grands spécialistes ont pourtant eu du mal à distinguer les parties qu’il a rédigées de celles composées par son Maître. Certains ont même soupçonné Joseph Eybler, un autre élève de Mozart, plus doué celui-là, d’avoir composé ces parties. Mais je ne le crois pas…

  • Vous pensez que la simple ébauche de Mozart a permis à Süssmayer de se dépasser ?

  • Même si Joseph Eybler avait composé ces parties, on aurait pu dire que Joseph Eybler s’était dépassé. Alors Süssmayer ou un autre… Oui, partons donc du principe que c’est Süssmayer. Je pense que l’ébauche de Mozart s’est introduite en Süssmayer et a continué à s’écrire en lui. Et, en bout de chaîne, le même génie en est sorti.

  • Lucie s’est introduite en vous ?

  • L’ébauche de sa symphonie, oui. Seulement, je ne suis pas compositeur, j’écris et je récupère des meubles, alors le résultat est un peu bâtard jusqu’à maintenant. En outre, j’espère que cette symphonie ne s’achèvera jamais.

  • Et que ressentez-vous avec cette ébauche à l’intérieur ?

  • Pour tout dire, il y a comme un faon en moi qui gambade sur un air pastoral et sautille sur mes lourdeurs passées les unes après les autres en les ignorant aussi simplement que ça.

  • C’est sans doute ce que le tueur a cherché en choisissant Lucie…

  • Mais le faon continue ses bonds et traverse les territoires intérieures. Il perce les résistances par couches successives, puis un jour il se retourne, notre petit faon, et nous voyons avec lui : les couches amoncelées ont constitué un fabuleux moelleux. Un moelleux…

  • idéal…

  • Vous avez déjà croisé un moelleux idéal, n’est-ce pas, Jaubert ?

  • Oui… Celui de ma femme…

  • A-t-il été emporté avec sa mort ?

  • Comment savez-vous que… Non…

  • Bien sûr que non !

  • Il se précise…

  • Et c’est vous qui vous précisez !

  • Oui, j’aime ce que je vois…

  • Bien entendu, car vous vous êtes accepté, Jaubert… C’est la symphonie de votre femme. Avec Lucie qui court en moi comme un petit faon, moi aussi, je me suis accepté, mon époque est révolue et je l’aime comme cela.

  • Et vous voulez dire que notre tueur a fini par s’accepter lui aussi ?

  • Lui, c’est différent, Jaubert, il a avalé la symphonie de Lucie en la pensant achevée. Lucie ne peut gambader et doit se sentir étriquée. Mais, j’en suis sûr, Lucie mène désormais les opérations en lui sans qu’il ne s’en aperçoive. Le petit faon a dû se métamorphoser en chef d’orchestre, avec une baguette des plus cinglantes. Elle va l’obliger à s’accepter et elle va le faire avec son génie habituel ! »

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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