La symphonie de Lucie (4)

Aujourd’hui, toutes les femmes essentielles sont allongées en cercle sur leurs ventres, leurs têtes tournées vers le centre, blanches et pures sous la lumière. Elles palabrent, mutines, depuis quelques jours en trémoussant leurs moelleux, à croire des petits faons agitant leurs queues au moment d’organiser la prochaine bêtise.

« Mais seul mon moelleux est idéal ! », se répète Lucie.

Évidemment, si ce n’est rien d’autre que la condition du faon de frétiller ainsi d’aise pour un plaisir à venir, il est inexorable qu’un des petits faons tente un jour de la dépasser. Et qui d’autre que Lucie, devenue essentielle et plus que cela, avec cette symphonie qu’Il a prêtée à son corps ? Une molécule se singularise même des autres pour éclairer particulièrement son visage :

« Tout de même, cela manque de perspectives ici…

  • Mais regarde, la nouvelle, comme nous sommes belles ici ! L’étais-tu autant avant ? »

A errer inlassablement dans ce lieu cylindrique depuis qu’elle y est entrée, Lucie n’a pu que constater en effet. L’ingénierie de l’éclairage connaît ici un âge d’or, déformant tout à l’envi pour ménager des effets de mise en scène. Alors les organes de la rockeuse semblent à certaines heures scintiller dans les hauteurs comme des étoiles, le cœur de la chanteuse de Fado s’extraire de sa loge pour se recouvrir du sirop de son propre sang, celui de la crooner black prendre un contre-temps d’avance sur son visage pour sur-titrer d’amour chacune de ses expressions, les seins de la femme techno vrombissent comme des enceintes basses à vous filer la berlue, tandis que le déhanché de la diva latina s’adosse au Désir-même par un velcro imaginaire. Lucie n’est pas en reste, ou alors de très beaux : les tranches de son corps, savamment débitées par Lui en épaisseurs de 5 cm, s’écartent et se resserrent comme les ventaux d’un bandonéon, distillant la mélodie de sa superbe symphonie.

Mais chaque molécule s’accorde tout à coup avec elle-même pour surligner le visage de Lucie d’un fort tempérament :

« Détrompez-vous, les anciennes, nous ne sommes devenues que des caricatures, belles mais mensongères… »

« Nous ne sommes que les fruits de Ses propres traumatismes, nous ne poussons que pour Lui. Nous sommes Sa culpabilité qu’Il maquille en nous agençant comme des rêves. Mais cette culpabilité, à certaines heures sombres, abandonne tout fard et nous voilà devenues Son cauchemar auquel Il doit accoler d’autres rêves pour le rendre supportable. D’autres petits faons, toujours plus de jolis faons…

  • Oui, nous sommes Ses jolis faons !

  • Non, justement, nous ne sommes ni rêve ni cauchemar… Nous sommes désormais des souvenirs et c’est là notre seule responsabilité ! Imaginez ces gens que nous avons quittés depuis que nous sommes ici, nous ne pouvons laisser altérer ainsi le souvenir qu’ils ont de nous, eux n’ont que faire de jolis faons !

  • Quels ingrats… Et d’ailleurs, qui sont ces gens ? »

Lucie ne se souvient pas plus de ces gens, il lui suffit de savoir que c’est bien là le plus grave :

« Justement, vous voyez bien que ces gens portent seuls désormais, sur leurs frêles épaules, les souvenirs partagés. Et quel est le dernier emporté ? Un fantasme ! Une infinité de fantasmes ! Ceux de toutes les souffrances que nous avons pu endurer avant de mourir… Maintenant comparez-les aux jolis fantasmes qu’Il se construit de nous : le compte n’y est pas ! »

En face de Lucie, les femmes essentielles scrutent l’ensemble de leurs doigts pour y établir un compte justement :

« Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix… Dix ! Dix jolis faons ? »

Ah, si elles étaient en classe, Lucie brandirait une règle pour cingler chacun des doigts de ces cancres dans lesquels rien ne rentre ! Mais ici, aucune sonnerie pour sceller le destin des cancres, chacun peut se contenter de rester joli petit faon, à moins d’une mélodie pour la remplacer… Oui ! Lucie est justement une symphonie, un point autour duquel une organisation peut s’établir, elle a été introduite ici pour cela, en tant que baguette capable de contrecarrer ces privilèges que les anciennes pensent avoir acquis ici. Lucie se rend compte qu’aucun sac ne saurait se trouver en ce lieu, réfléchit un instant, oui, où dénicher ?, sort une baguette de sa foufounette dans la foulée d’une intuition, tape tous les doigts sans exception des femmes essentielles et la brandit dans les airs. Les molécules tournoient, leurs lumières à la fois :

« Un exemple avant la leçon ! »

Les organes de la rockeuse se déploient dans le ciel du lieu et présentent leur masque le plus hideux, celui de souffrance liée à terreur, insupportable d’un silence contenu, la rockeuse à cette image qui est enfin un véritable souvenir, hurle par sa bouche, seul organe qui lui reste et qui peut, ce qui réveille les organes de toutes les autres anciennes, ainsi que leurs cris à qui mieux-mieux.

« La leçon maintenant ! »

« Voilà la seule chose qui comptera pour tous ces gens, le nombre de vos cris, si nous ne faisons rien ! Vous ménager ici d’imparfaits moelleux, des queues de jolis faons, préservera ces horribles images chez tous vos gens ! »

Lucie rabaisse sa baguette et toutes les molécules s’éteignent avant d’actionner chacune leurs loupiotes rouges de sécurité. Les visages sont réduits à leurs plus simples carnations, nos jolis faons rendus à un peu plus de raison.

« Nous voilà devenus cauchemars, les anciennes… Il doit être déjà à la recherche d’autres jolis faons.

  • Il veut nous remplacer ? »

Y aurait-il encore une pointe de jalousie ? Lucie serre sa sa baguette dans sa paume :

« Ce lieu est une chance qu’Il nous a offerte pour pouvoir nous rencontrer, pour pouvoir discuter et nous retrouver. Car Il veut Lui aussi que tout cela cesse… Et je suis là maintenant ! »

Lucie brandit à nouveau sa baguette dans les airs.

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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