Ainsi transmutaient les poules…

Oh, vous rigolez comme tout le monde… À chaque fois que j’évoque ma phobie des poules, c’est la même chose, on croirait que ce que je viens de dire dépasse cette simple réalité concrète : j’ai peur des poules !…

Voyez, mon grand-frère le premier s’en est amusé. Un jour que nous étions petits, il en attrapa une dans le poulailler de nos grands-parents et me poursuivit dans le jardin, puis dans la maison à un coin de laquelle je me retrouvai vite acculé. C’est là que je compris que les poules avaient sans doute développé une phobie équivalente vis-à-vis des humains. Et deux phobies antagonistes ne font jamais bon ménage… Alors que le bec de cette poule-ci se trouva au plus près de mon visage, elle chia un long colombin mollasson sur le nouveau t-shirt blanc de mon frère. Celui-ci prend désormais ma phobie au sérieux, qui en développa à ce moment précis une carabinée lui-même pour les taches de toute nature. Une vraie obsession.

Ah, vous riez à nouveau, c’est insupportable ! Rien de drôle à tout cela… Tout est très concret dans ma phobie, ne voyez aucune symbolique derrière celle-ci, qui pourrait éventuellement prêter à rire. Les poules me font peur pour ce qu’elles sont : une crête molle qui se rassérène sous les émotions, quelle horreur !, pourquoi tant de mou chez elles ?!?; un amas de plumes qui cachent sans doute de sales petits secrets ; des pattes d’un matériau indéfini, mi-cuir mi-peau ; et ces mouvements de leurs cous démesurés quand elles marchent ou se dodelinent contre vos pattes, la bêtise est là qui vous regarde et s’intéresse à vous de près, et pourquoi s’il vous plaît ? D’autres s’en émeuvent positivement pour ainsi dire, moi, elles me font peur ! Et j’insiste, ce n’est pas l’idée de la poule. Comment vous convaincre ? Allons-y pêle-mêle…

Les expressions qu’on en tire ne me terrorise par exemple pas. J’adore la chair de poule, je ne m’effraie pas de moi-même lorsque je la subis et je dois dire que je ne suis jamais loin de vouloir les croquer lorsque les jolies jambes d’une femme en sont victimes.

Argument définitif peut-être : j’adore le poulet au curry, chinois, viet ou indien, invariablement. Et les œufs de poule, leurs œufs ne sont-ils pas divins ?

Un de mes premiers plaisirs dans la vie tient même à une image de poule. Oui, j’ai perdu ma virginité un jour de carnaval avec une jeunette – j’avais à peu de choses près son âge bien entendu, ne déplacez pas l’enjeu de notre discussion – avec une jeunette donc qui s’était déguisée en poule. Hé bien, je n’ai jamais rien trouvé de si charmant depuis ce jour. Ah, peut-être est-ce là que je vais enfin réussir à me faire comprendre : voyez, cette jeunette s’était aménagé un costume très drôle par quelques touches bien senties de réalisme. À son envers pouvait-on ainsi distinguer un fion de poule subtilement dessiné. Tout le monde s’en amusa, moi le premier. Mais imaginez : si cette jeunette avait dévoilé au moment de se découvrir un fion tout pareil à celui dessiné, un véritable fion de poule en somme, ma sexualité en aurait été altérée à jamais, peut-être serais-je allé chercher mon bonheur du côté des coqs. Enfin, pas des vrais coqs emplumés, cela s’entend, je parle de coqs comme vous et moi… Attention, ne vous méprenez pas d’ailleurs : les coqs font bien ce qu’ils veulent. Et s’ils préfèrent les coqs, que voulez-vous que ça me gêne ?… C’est seulement que ma sexualité n’inclut pas la possibilité du coq, je n’y peux rien tout de même ! En tout cas, au lieu d’un fion, ma jeunette dévoila ce jour-là une pudeur duveteuse toute mignonne. Et regardez-moi : j’admire encore à mon âge avancé les jolies jambes des femmes !

Non, ma phobie des poules est bien réelle… Et le danger qu’elles représentent me semble courir toujours plus avant. Réfléchissez un peu : il y a certes les poules, c’est dit, de plus en plus nombreuses, c’est entendu, mais il y a aussi toutes leurs variantes améliorées. Les poules s’organisent, soyez-en certain, et elles placent une certaine élite à leur tête. Les dindons par exemple, leur corpulence de mastards, leurs glouglous angoissants, leur immense puissance ! Avez-vous déjà côtoyé des dindons ? S’agit pas de leur bloquer le passage, ou vous vous en rappelleriez… C’est bien simple, oui, très simple. Les dindons sont des poules qui ont évolué en soldats. Et les paons, Monsieur ? Leurs couleurs chatoyantes, leurs cris autoritaires et cette manière insensée de dévoiler leur beauté en faisant des roues à tout bout de champ, même si ce n’est pas le sujet. Des courtisans ! Ceux-ci sont des poules qui se sont transmutées en politiciens. Oui, les poules me semblent avoir établi une hiérarchie bien huilée pour succéder un jour à l’espèce humaine.

Et vous, Monsieur l’Agent, vous pouvez certainement me comprendre, je suis bien certain que les questions de hiérarchie vous pèsent de temps en temps, non ?

Comment ? Vous pensez sincèrement que je me moque de vous ? Mais pourquoi ? Parce que cet endroit où vous m’interrogez serait rempli de « poulets » et que la perspective d’une blague d’un aussi mauvais goût justifierait mon absurde laïus sur les poules. Allons, Monsieur l’Agent, je ne suis pas comme cela…

Ah, d’accord, je vous comprends maintenant ! Vous ne comprenez pas vous-même pourquoi ma phobie des poules explique ma nudité dans les rues.

Oui, Monsieur l’Agent, j’avoue tout, j’étais nu tout à l’heure et je le suis encore face à vous. C’est que, Monsieur l’Agent, je serai toujours nu désormais. Ne prenez pas les choses pour vous !

En outre, un peu de subtilité ne nuit jamais, Monsieur l’Agent, ne restez pas collé à tous ces stéréotypes sur la nudité ! L’heure est grave, qui mérite de s’en détacher ! Monsieur l’Agent, ne criez pas, Monsieur l’Agent, laissez-moi finir !

Et si un jour les poules, fortes d’une foi en leur victoire définitive, venaient à se déverser dans nos rues, croyez-vous sincèrement qu’il vous suffirait de sortir votre carte de « poulet » pour les éloigner ? Bon, je plaisante encore, Monsieur l’Agent, pas plus qu’une pudeur mal placée face au danger à venir. Une foule de poules en colère, structurée par une armée de dindons, haranguée, chauffée à blanc par des paons à propos de toutes ces usines qui les exploitent pour notre délirante consommation. Votre embonpoint est réel, Monsieur l’Agent, preuve que vous ne rechignez à aucune « poule au pot » qui se présente. Entendez cette vérité : vous serez en première ligne parmi leurs ennemis !

Quant à moi, j’ai réfléchi, réfléchi encore et je n’ai pas trouvé mieux que mes poils pour me donner un peu de contenance dans cette bataille. Quand j’étais petit et que je regardais, dégoûté, les poules de mes grands-parents dans leur poulailler ou dans leur cour, seuls les chats et le chien Médor réussissaient à les effrayer définitivement. De bons et loyaux prédateurs, avec leurs poils de prédateurs, voilà ce qu’ils étaient pour les poules. Soyons réalistes, nos habits, fussent-ils galonnés, repassés, tout ce que vous voudrez, ne nous aideront en rien, Monsieur l’Agent ! Soyez raisonnable maintenant, pour le bien de l’Humanité, oui, je vous le dis : retirez votre uniforme, Monsieur l’Agent !

Cet article a été publié dans 04. Plat de nouilles ou sac de nœuds ?. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Ainsi transmutaient les poules…

  1. atelierlel dit :

    Je me disais après coup, hier soir, que tu tiens un truc avec cette façon, moins narrative, qu’à l’habitude et cette voix qui parle et parle et parle, jusqu’à l’absurde.

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  2. guidru dit :

    Oui, et c’est une voix dans laquelle je me sens assez bien. Tu m’as par ailleurs demandé jeudi soir si celle-là était reliée aux autres histoires de poule. Ce n’était pas a priori le cas, mais avec d’autres épisodes à écrire, ce lien va exister.

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  3. briceauffoy dit :

    Une lecture peut-être, Au pays des poules aux œufs d’or, Eugène Savistzkaya (Editions de Minuit) !

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