Julian (1)

Julian était entré par une faille située au bout de la route. Une longue file de personnes âgées lui avait tracé depuis la ville un chemin tout naturel et, lorsqu’ils avaient pénétré simplement cette faille, Julian n’avait pas eu à réfléchir, encore moins à s’attendre à quoi que ce soit.

Devant lui, depuis l’autre extrémité de l’étroit tunnel ouvert par la faille, s’ouvre une libération sous la forme d’une immense grotte. Au-delà d’un vaste parterre, une étrange cérémonie semble dérouler son catéchisme. À première vue, des vieux rassemblés là en nombre s’y entassent, puis une légère analyse permet d’en distinguer deux clans : les uns, en mouvement perpétuel, grouillent les uns contre les autres en s’agitant comme des molécules chauffées ; les autres, immobiles comme statues, présentent toutes les manifestations d’une mort avant l’heure, c’est-à-dire plus aucune. Julian s’approche et remarque que les vieux agités suivent une direction, qu’après avoir erré en tout sens et entre les statues, une certaine logique industrieuse les gouverne. Derrière le tas de vieux en effet, tous les agités se jettent chacun son tour dans une fosse dans laquelle bouillonne un liquide aux allures de lave intraitable. Les agités y fondent à la vitesse de la chute de leurs corps et un gaz épais s’échappe de l’opération avant de rejoindre, bien plus haut, la voûte supérieure de la grotte, dans laquelle sont aménagées quelques ouvertures, sans doute reliées par la suite à des tuyaux pour alimenter de chaleur les quelques hameaux aux alentours de la grotte.

Julian ne sait pas d’où, mais il tient de manière certaine quelques connaissances en thermodynamique et il sait le pouvoir calorifique supérieure de la peau humaine. Devant lui, celles des vieux crépitent superbement au moment de la fonte et, si ce n’est pas encore le rendement d’une fission nucléaire, il y a bien assez de cette simple chimie et de ces quelques milliers de vieux pour assurer une existence douillette aux quelques foyers qu’il a croisés au bord de cette route avant d’arriver jusqu’ici. Il n’y a pas loin d’ailleurs, sans doute quelques légers ajustements, pour qu’une totale félicité s’invite dans ces chaumières.

Cela tombe bien car Julian n’est pas avare en coups de main, qu’il donne volontiers comme d’autres délivrent des coups de pied, pour faire avancer les choses. Julian prend donc en charge le clan des statues, il en aligne tous ses vieux au bord de la fosse, après les avoir l’un après l’autre traînés. Le bénéfice est double : primo, le cheminement des agités n’est plus altéré par ces statues qui les obligeaient jusqu’alors à les contourner au mieux, à rebrousser chemin au pire, non, leur approvisionnement en tant que combustible se fait désormais à flux tendu, sitôt rentrés dans la grotte, sitôt mourus ; secundo, les statues sont prêtes à l’emploi, à la seule utilité qu’on peut leur dénicher et cette fois Julian fait dans le coup de pied cette fois en leur en flanquant à chacune, ce qui les fait dégringoler à jolie fréquence dans la fosse.

Le résultat est formidable, qui pétarade devant ses yeux ainsi qu’un pistolet et lui laisse tout un tas de lumières enchevêtrées sur la mémoire de sa rétine. Julian rêve un instant à un monde idéal où les choses indéfiniment s’écouleraient des hauteurs jusqu’aux vallées, sans déborder ni jamais manquer, les bouteilles idem ne désempliraient qu’au terme de la nuit. Puis Julian visualise le souvenir d’une bouteille vide et se rappelle que les rêves mentent autant que les rétines. Derrière les lumières disparues sur son œil, un gaz noir s’est déjà réuni en une immense nuée de corbeaux qui ne veut pas s’attarder ici et remonte comme une seule vague vers les ouvertures au plafond de la grotte.

Malheureusement celles-ci se révèlent insuffisantes pour accueillir tel afflux, qui se sépare en deux sous la contrainte. La moitié rejetée emprunte le chemin de galeries adjacentes que Julian n’avait jusqu’alors pas considérées. Seulement, la vitesse du gaz est telle, son flux si puissant que les galeries s’effondrent déjà et Julian a suffisamment de connaissances en résistance des matériaux pour savoir que la grotte ne saurait elle-même résister à telle pression. Le but de Julian ici est certes incertain, mais il n’est certainement pas de se faire souffler. Julian déjette son regard en tout sens, qui croise, après quelques secondes de terreur, des barreaux d’échelle métalliques scellés à une des parois de la grotte, qui semblent abandonner leur perspective au niveau d’un trou au plafond. Il se précipite sur le premier, la chaleur du gaz déjà bien arrimée à ses fesses, il gravit l’un après l’autre les barreaux, il se sent comme une cocotte-minute tentant de retenir la pression et les goûts, sa bouche n’est plus qu’écume, son slip qu’éponge saturée, et ce trou au plafond qui n’en est pas un finalement, ou pas exactement, avec une trappe en bois qui le scelle, sur laquelle Julian tape, avec ses mains, ses pieds, sa tête, son dos, ses fesses, jusqu’à ce qu’il lui découvre un mécanisme d’ouverture, qu’il actionne, qu’il libère la trappe, s’extraie, replace la trappe, ré-actionne le mécanisme, se laisse tomber à terre et tousse comme un damné pour extirper le gaz noir de ses poumons. Allongé sur le dos, la tête en arrière, il aperçoit une forme singulière et s’en approche après s’être relevé. Une voiture abandonnée au bord de la route avec une portière grande ouverte, un homme y est assis qui se tourne à la vue de Julian, pose un pied sur l’asphalte, puis l’autre, écoute le sifflement aigu qui perce entre les lames de bois de la trappe avant de brandir sa bouteille :

« Dis, l’ami, ce serait pas ton jeune drogué qui fout son bordel ?

– T’as qu’à lui demander s’il s’appelle Julian, vieux…, répond la bouteille. »

Pour lire la suite :

https://lespacelitterairesite.wordpress.com/2018/02/01/julian/

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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