Le secret des femmes (histoire traditionnelle d’Afrique de l’Ouest racontée par Sekou, Saliou, Abdourahamane, Cheik, Mamadou, Oumar et Adama)

Vendredi dernier, à la fin de son prêche, le Grand Imam de notre ville s’est sans doute laissé emporter par l’aura et les certitudes de sa Robe : « Enfin, méfiez-vous des robes des femmes ! Je sais très bien ce qu’elles cachent, faites attention aux femmes qui se trouvent juste en dessous ! »

Seulement, notre Grand Imam avait oublié deux choses : un, que, au creux des femmes, se trouve un cœur qui peut s’émouvoir de paroles ; deux, que des femmes assistent également à son prêche.

Une d’entre elles, le cœur chagriné, le corps revêtu d’un simple pagne noué sous sa poitrine nue, décida le lendemain, samedi, de toquer à la porte de l’Imam :

« Oui ?

  • Grand Imam, je suis très malade, je ressens une forte douleur du ventre jusqu’à ma poitrine, que j’ai dû découvrir… Laissez-moi entrer, j’ai besoin de votre Médecine !

  • Entre bien sûr, allonge-toi sur ma couche pour te reposer… »

Alors que l’Imam affolait toutes ses calebasses en quête du meilleur médicament, la femme se mit à hurler en pleurant :

« Aidez-moi ! Aidez-moi ! Aidez-moi !… »

Ce qui fit accourir l’ensemble du voisinage devant la porte de notre Grand Imam. Sous l’urgence apparente des appels, tous s’invitèrent sans toquer :

« Que se passe-t-il, femme ?

  • Notre Grand Imam m’a enfermée ici depuis le Crépuscule du dernier soir. « Pour me protéger du Monstre de la ville », m’a-t-il dit. Mais c’est faux ! Tout d’abord, il m’a à moitié dévêtue. Ensuite, le jour s’est levé et il ne veut toujours pas me laisser partir… »

La tenue de la femme et sa position allongée sur la couche du Grand Imam convainquirent définitivement les voisins, qui attachèrent l’Imam avec une corde après lui avoir muselé la bouche. Le lendemain, décidèrent-ils après de longs entretiens, ils le feraient juger par notre Roi, seule Sagesse plus légitime encore qu’un Imam.

Dimanche dernier, face au Roi, la bouche enfin libre, notre Imam raconta toute la vérité. Alors le Roi se tourna vers la femme qui avait revêtu cette fois une jolie robe pour l’occasion :

« Tout ce qu’a dit notre Grand Imam est vrai ! »

Tous s’émurent d’avoir été ainsi trompés par un pagne noué sous une poitrine nue.

« Mais alors ?, demanda le Roi.

  • J’ai voulu prouver à notre Grand Imam que, pagne ou robe, il ne sait pas ce qu’il se trouve en-dessous ! Les intentions des femmes sont tout aussi cachées que celles des hommes. Et notre Grand Imam se vante-t-il pour autant de connaître celles des hommes sous leurs pantalons ? »

Notre Roi massa de longues secondes ses tempes avec ses index :

« Rentrez tous chez vous, mes sujets, je vous en prie !… »

Seul enfin, le Roi s’étonna des coïncidences qui régissaient le cours des choses, plus efficacement que lui-même ne régnait sans doute sur les affaires humaines. « Les secrets des femmes… » La veille, notre Roi avait en effet coupé le bras d’un homme avec son épée royale parce qu’il soupçonnait sa femme d’en être tombée amoureuse. Peut-être s’était-il laissé emporter par la possibilité d’un secret que sa propre femme lui aurait dissimulé sous sa robe, voire dans son cœur. « Un secret de femme vaut-il un bras coupé ? » La situation était sans doute plus compliquée qu’il n’y paraissait, alors il avait tout de même accepté d’accorder ce dimanche justement une entrevue à cet homme et ses deux compagnons. Le Roi reprit le massage de ses tempes pour se remémorer les récents événements liés à cette affaire. Ensuite, il ferait entrer les 3 compagnons.

Les trois hommes avaient quitté leurs villes respectives pour d’obscures raisons. Souhaitaient-ils partir à l’aventure ou fuir des problèmes sans solution rencontrés chez eux ? Ce qu’étaient ces hommes, le Roi ne le savait pas plus. Mais moi je le sais car on m’a tout raconté. Je suis une femme après tout.

Le premier avait beaucoup de force. Quand il se battait avec quelqu’un, il le blessait gravement s’il ne le tuait pas tout court. Le deuxième, que l’on peut nommer l’adultère, tombait amoureux sitôt qu’il voyait une femme à son goût et cette femme succombait inexorablement à son charme en retour. Seulement, sitôt qu’il rencontrait une autre femme à son goût, il en oubliait la première, qui se sentait trompée. Le troisième savait bien parler pour résoudre des problèmes. Malheureusement il n’hésitait pas à mentir s’il s’agissait de s’extraire d’une mauvaise situation personnelle, ce qui ouvrait parfois à d’autres tracas.

Ces trois-là croisèrent leurs chemins samedi dernier à l’entrée principale de notre ville. Le Roi fut informé de la présence de cet étrange contingent à nos portes et vint l’accueillir en grande pompe avec son épouse, la Reine. Le Roi leur offrit à tous les trois un logement dans la partie périphérique de notre ville et, au moment de glisser les clés de leur demeure dans la main de l’adultère, notre Roi ne se rendit pas compte qu’il glissait à la fois les clés du cœur de son épouse. L’adultère et elle échangèrent un regard qui signifiait : « Ce soir même… »

Lorsque l’adultère toqua le soir-même à la porte de la Reine, au lieu de l’épouse, il se trouva malheureusement en face du mari, le Roi, qui lui coupa immédiatement son bras droit avec son épée royale, plus tranchante encore que ses décisions. Je l’ai évoqué très vite tout à l’heure, la nuit venue, rôdait un Monstre dans nos rues à la recherche de viande humaine. Nos gens s’enfermaient à double-tour dans leurs maisons, ce qui affamait toujours plus cette bête sauvage. L’adultère, pleurant comme un garçonnet, tenant son bras coupé avec son autre main, sortit du palais en courant pour raconter à ses deux compagnons ce qui lui était arrivé. Les trois se trouvaient ainsi dans la rue lorsque le Monstre apparut, attirée par l’odeur de charogne. Le Monstre se jeta à corps perdu dans la direction du bras en putréfaction, mais l’homme fort lui saisit la gueule en plein vol. Chacune de ses mains étreignant une mâchoire, il l’écarta jusqu’à sa rupture. Après une explosion de tout son corps, la bête gisait à terre et on pouvait voir par le trou noir de sa gueule tous les secrets horribles de notre ville.

L’adultère pleurait encore, « Rejoignons une autre ville, nous avons ici un problème sans solution… », puis il s’expliqua et l’homme fort accepta de quitter la ville. L’homme qui savait bien parler prit naturellement la parole : « Moi, je ne suis pas d’accord. Toi qui es fort, tu as tué le Monstre. Toi, l’adultère, tu es tombé amoureux de la Reine, et quoi de plus normal pour toi ? Chacun a joué son rôle jusqu’à maintenant, sauf moi : je parlerai demain au Roi pour arranger notre situation. »

Notre Roi les fit entrer tous les trois, qui s’agenouillèrent respectueusement devant lui. Celui qui savait bien parler leva la tête : « Nous sommes venus dans votre ville une seule mission au cœur : tuer votre Monstre. Seulement, vous nous avez logé – généreusement, c’est entendu – à notre arrivée dans la partie périphérique. Ainsi, lorsque l’homme fort a tué le Monstre près de notre logis, notre ami (il désigna l’adultère) voulut vous raconter notre exploit, car vous ne pouviez être au courant dans votre Palais au centre de votre ville. Notre ami souhaitait avant tout que vous rassuriez votre peuple afin qu’il puisse à nouveau sortir dans la rue. Mais vous n’avez pas réfléchi et vous avez coupé le bras droit de notre ami… » Puis il inclina sa tête comme ses deux compagnons.

Notre Roi cessa de masser ses tempes car les claires paroles de cet homme éloignèrent instantanément cette douleur lancinante qui harcelait son crâne au moment de prendre une décision mi-figue mi-raisin. Notre Roi reconnut donc totalement son erreur et récompensa les trois compagnons avec de l’or, ainsi qu’avec de nombreuses pièces de différentes monnaies. Puis il voulut profiter des claires paroles de l’homme en face de lui et se décida à régler la question actuelle la plus épineuse pour ses pauvres tempes : la question de mon mariage. Oui, car je suis la fille unique du Roi. Je suis la Princesse de notre ville.

Mon père notre Roi m’aime indéfectiblement, il m’aime trop pour ne pas me laisser choisir pour tout. Mais il aime aussi son peuple et souhaite ne pas gratter trop le vernis de tradition qui lui donne cet éclat si singulier. Aucun massage n’avait su jusqu’à maintenant apaiser ses humeurs. Alors il déclara : « Homme aux claires paroles, je vous offre également la main de ma fille unique, notre belle Princesse à mes côtés. C’est à vous trois de vous arranger entre vous. Évidemment, ma fille ayant hérité de ma Sagesse, elle ne devra accepter que si le choix que vous faites lui semble judicieux. »

L’homme qui savait parler interrogea ses deux compagnons du regard et s’attarda longuement sur le vide à la place du bras droit de l’adultère : « Je propose à notre Princesse l’unique main de notre ami… » J’acceptai.

Une semaine a passé depuis ces événements et toute notre ville s’apprête à fêter nos noces, à l’adultère et moi. L’homme qui sait parler a eu raison. Il est évident que le choix de l’adultère conviendrait officiellement à tout le monde : à l’adultère tout d’abord, si amoureux des femmes ; à notre Roi également qui y voyait une preuve définitive car, si la Reine avait eu une relation avec l’adultère, elle n’aurait pas accepté son mariage avec sa propre fille ; à la Reine, lavée officiellement de tout soupçon ; à moi enfin. Nous défilons sur notre char royal, mon père le Roi est si fier de marier sa fille après avoir offert sa main, de la présenter au regard de son peuple habillée d’une si jolie robe. Au détour d’une rue de la ville, nous croisons la femme qui avait joué un tour au Grand Imam, qui me sourit sans doute à l’idée que le Grand Imam célébrera justement sous peu ces noces si singulières. Cette femme sait tout car elle est une femme comme nous autres. Elle sait que ces noces permettront à ma mère la Reine de nourrir son secret de nouvelles rencontres avec l’adultère, que je suis fière de partager ce secret avec ma mère, que je suis fière de pouvoir cacher les secrets des femmes. Surtout, elle sait que je viens d’acquérir ma liberté, qu’un mari tel que l’adultère, un homme avec un seul bras et un tel secret avec la Reine, ne pourra jamais clouer les deux mains d’une Princesse, encore moins son cœur.

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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