Concocter une soupe d’os trop grasse

La main soulève le couteau de cuisine jusqu’à ce que le regard puisse se sonder dans le reflet de sa lame. Une couleur rouge sang y délave l’acuité que le regard tente de s’imposer au moment de prendre sa décision. C’est la couleur de la chair des betteraves bien entendu, celles du dernier repas. Devrait-elle encore en préparer pour ce souper ?


« Idéale pour familles.

Cette ferme isolée vous accueille en plein cœur du Berry !

Ne vous laissez surtout pas gagner par le soupçon de monotonie qui court à propos de notre belle région. Collines et accidents géologiques s’y répandent comme partout ailleurs et, si le calme y règne très certainement, ce n’est au prix d’aucun silence forcé, seulement pour partager avec vous sa sérénité.

Surtout, surtout : le loup n’y a pas encore été réintroduit !  »


Le chien s’abreuve un instant dans le lit de la rivière, puis aperçoit l’image en reflet sur la surface, la même image maintes fois rencontrée au détour de chaque filet d’eau. Autour de deux sphères larmoyantes s’étalent des herbes duveteuses et légèrement aplaties en dépit d’un vent inexistant. Alors le chien renifle cet étrange paysage à ses dimensions, son mont principal entre les sphères frémit par son noir sommet pour produire les ondulations en surface qui l’effaceront en partie. Cette image est sa divinité, si fragile, menaçant de disparaître définitivement s’il cesse de la contempler.


Si le loup avait été réintroduit dans le Berry, la famille Legrand ne traînerait certainement pas ses guêtres dans cette ferme cet été-là.

À ses 3 ans, on porta le fils jusqu’à un magasin de joyeux petits toutous puisqu’il en convoitait un. Derrière son reflet dans une vitre s’était approché un chiot tout noiraud. Le fils lui tira la langue, le chiot fit de même ; le fils cligna des yeux, le chiot à sa suite ; le fils hocha la tête avant que le chiot ne l’imite. Cette fois, le chiot prit les devants en allongeant ses babines, ce que le fils prit pour sourire et confiance déployés. Le fils sourit naturellement à son tour et eut lieu instantanément une macération des sensations du fils et du chiot entremêlées, qui les transporta tous deux au bord des temps, là où la terreur est seule réponse possible au grand large qui vous aspire. Les deux poussèrent un cri démentiel. Dans sa réaction d’effroi, le fils crocheta sans le vouloir le système d’ouverture de la cage et le chiot put s’enfuir en toute tranquillité alors que tout le monde s’affairait autour de l’enfant.

Depuis, le fils ne supporte pas de croiser son reflet où qu’il se forme, s’effrayant d’y voir apparaître un loup. Le fils, à ses 10 ans désormais, ne s’enquiert donc jamais de la qualité de sa coiffe et on ne peut s’empêcher, à le voir ainsi hirsute, de soupçonner l’effet d’un vent malicieux.


« Tu ne parles pas beaucoup, toi !

– Je ne suis pas d’ici…

– Que ça ne t’empêche pas de parler !

– Non, ça me permet de ne pas parler…

– Hé bien, moi, j’aime parler, c’est tout, ça remplit pas le vide qui sera toujours là, ça remplit l’air. Le vent s’en charge et on a l’impression de faire des petits aussi loin qu’il porte. »

Tout de même, cette gueule ! Ses sacoches aux yeux qui n’ont d’équivalent en désespoir que celles à son derrière. Quel décor lorsque vous l’écoutez raconter ! Rien qu’à regarder ces bagages, vous vous sentez vous-même alourdi et vous finissez inexorablement par vous lever pour faire l’effort qui peut-être vous sauvera. Après son arrivée au village il y a fort longtemps, les gens du village jour après jour s’étaient tous levés pour ne jamais plus se rasseoir à ses côtés. En 2 mois, sa solitude était pliée. La nouvelle, celle qui se permettait de ne pas parler, ne ferait pas exception tôt ou tard. Il s’agirait donc de sucer cette discussion jusqu’à la moelle tant qu’il serait encore tôt.


Quand ses coussinets s’enfoncent dans le sol détrempé en bord, un bouton enclenche une chimie dans son corps, une gerbe de frissons à l’envers qui remonte le courant de ses pattes ; passant par son cœur, une aile se met à battre et son corps s’élève ; aboutissant à sa gueule, sa mâchoire se crispe froidement devant l’afflux démultiplié. Il faudrait attendre que le voile noir découvre les étoiles en tirant la nuit jusqu’à ses sensations, que les deux se rejoignent. Alors son sang se glacerait tout à fait et son cri à l’interface s’étendrait sur toute la surface des choses en attendant que la chaleur du soleil pacifie enfin.

Sondant le ciel en quête d’un signal, le chien perçoit un frémissement d’air. Sans doute sa divinité qui l’invite à la rejoindre dans un autre filet.


La fille Legrand, une réaction sans doute naturelle au « pétard » qui s’invite tous les matins dans la chevelure de son petit frère, use plus que de raison de sa brosse. Et des teintures. Depuis ses 14 ans – elle en a 17, elle a parcouru tout le cercle chromatique en le refermant désormais par le rouge qui, elle en est sûre cette fois, lui correspond le mieux.


« Tout de même !

– Quoi encore ?…

– Ce que deviennent les choses…

– Vous avez de ces mystères, tu sais que pardon ! Vous aimez parler ? Parlez !

– Tu vois la ferme là-bas, son corps tout retapé qu’on dirait les rondeurs d’une jolie femme ? Hé bien, une fois elle a été cambriolée, on en avait pour ses betteraves…

– Et il y a eu des morts ?

– Non, penses-tu ! Et puis aucune betterave ne s’est fait la malle dans l’affaire…

– Je ne comprends pas. Et comment savez-vous tout cela ? Un fermier ne communique jamais sur ses betteraves…

– C’est ma ferme, c’est là où je voulais en venir, et le voleur est devenu mon mari !

– Vous avez un mari ?!?

– J’ai eu, et je loue maintenant une partie de ma ferme à de gentilles familles les vacances venues, j’utilise l’internet. Dans ces moments, j’habite dans la dépendance. C’est tout mignon et c’est tout près du puits que je me réserve pour ma seule consommation. Une eau comme une soupe ! Je te ferai goûter ! »


Toutes ces couches amoncelées de tout calcaire sablo-argileux sous ses coussinets, qui lui font un tapis moelleux du monde, présagent par le jeu des filtrations successives d’une eau de pureté égale à la somme de tout. Aussi le chien rentre-t-il en toute confiance en lui-même pour la laper et s’étonne-t-il qu’elle lui laisse un arrière-goût de néant mêlé de chaos. Si ce n’est le vent, qui a pu déposer pareille saveur dans ce puits ? À la frontière du jour et de la nuit, entre chien et loup, la teinte indéfinie de l’eau ne laisse voir aucune divinité en surface. Un souvenir aussi vivace qu’une sensation présente le ronge alors jusqu’au vide : une cage vitrée et une terreur aussi profonde que ce puits.

C’est donc une mauvaise intention humaine.


Le père Legrand est cet homme simple qui décide de tout en une fois pour toutes. Il avait opté définitivement pour l’huile d’olive pour toute huile dès qu’il avait été tenu de cuisiner lui-même ; pour sa femme au premier regard et il l’avait épousée ; pour le prénom de ses enfants au moment où il les avait bercés pour la première fois et ils avaient bien poussé depuis sous ce mot arbitraire. En somme, il avait un jour décidé une fois pour toutes de ce mode de décision radical et ce fut encore là la meilleure décision.

Il y a tout de même un détail sur lequel il hésiterait toujours : quelle couleur convient le mieux à la chevelure de sa fille ? Toutes lui vont à ravir car elle-même est la synthèse de toutes les fréquences du spectre optique, blanche et pure.


Dans la grange, le voleur avait réuni toutes les betteraves dans de gros sacs en toile de jute et s’apprêtait déjà à les charger dans sa discrète carriole. Puis il avait hésité en une intuition, s’était introduit dans la ferme par la cuisine, avait saisi un couteau, sondé son regard dans sa lame et était monté par les escaliers jusqu’à l’étage des chambres. Dans une d’entre elles, il avait aperçu cette jeune gueule tuberculeuse, mélange improbable de betterave et d’une patate en plein bourgeonnement. Tout cela était déjà promesse de formidables salades composées, et sans devoir réclamer ou livrer son lot de roustes. Un tel tubercule n’aurait pas la fierté des femmes. Il l’embrassa déjà avec l’autorité du propriétaire. Le tubercule ouvrit des yeux à sacoches déjà lourdement remplies en dépit de sa jeunesse, prononça sa bouche sous le baiser en ce qui devait se vouloir sourire, ce qui remplit instantanément le voleur d’une terreur insondable. Heureusement, le tubercule fit preuve d’un goût exquis, qui l’épousa au lieu de le faire enfermer en prison et lui prépara de formidables salades jusqu’à sa mort.


Le chien déjette sa tête en tout sens dans l’eau du puits pour donner corps à cette mauvaise intention humaine en la menaçant de combat. Alors que l’eau file entre ses crocs, que la vacuité de son effort semble l’emporter, un filet d’oxygène éclate en surface et un crâne surgit des eaux pour se stabiliser face à sa gueule. Il reconnaît l’objet pour ce qu’il est bien évidemment, lui qui en a révélé de nombreux sous bien des chairs de ses proies, mais il y a quelque chose en plus. Rien ne larmoie évidemment dans les sphère béantes, rien ne frémit. Mais, bien que ce ne soit pas sa divinité, de l’objet émane tout autant que d’elle une indéniable célébration.

Tout à coup, par l’effet du rideau noir enfin tiré jusqu’aux coussinets, la lune se pose en surface du puits et des dizaines de crânes s’élèvent en chœur pour la briser. Le chien reconnaît là, par leur singularité à se réunir toujours en nombre, des crânes humains. Ceux-ci se déplacent en surface et finissent par cerner la lune, la laissant enfin se refaire une beauté. L’image de sa propre divinité s’y incruste alors pour lui conjurer un dernier effort, qu’il consent en avalant une ultime fois cette eau. La mauvaise intention humaine éclate avec ses papilles dégoûtées, très prosaïque : concocter une soupe d’os trop grasse.


Tout le monde avait choisi pour Madame Legrand. Ses parents, ses professeurs, jusqu’à son mari qui imposait son huile d’olive, alors qu’il cuisinait rarement et en dépit du fait qu’elle préférait de loin l’huile de pépins de raisin. Elle avait même la conviction que ses enfants l’avaient choisie. En tout cas, elle n’aurait pu imaginer de tels êtres, si singuliers, tout au plus aurait-elle pu leur dessiner un sourire, suggérer un caractère enjoué si on lui avait demandé de passer commande pour eux. Mais aucun des deux ne souriait plus depuis bien longtemps.

Ce soir, elle maintient sa main sur le manche du couteau en soutenant le regard de son mari. Elle se promet de préparer cette soupe qu’elle n’a jamais osé préparer lorsque la gueule d’un chien apparaît à l’œilleton qui tient lieu de fenêtre à la cuisine. « Ces loups sont leur propre divinité… », se dit-elle instantanément. « Ils n’ont besoin de ces liens qui nous enchaînent. Il n’y a qu’un choix : les rompre ! ».

Mais, la scrutant de douceur, le chien lui apprend alors que ce choix précis n’en est pas un, que cette mauvaise intention n’est pas la sienne. Elle se contente donc de relâcher le couteau, de venir caresser les cheveux de son fils et de lancer à nouveau son regard comme une flèche dans celui de son mari. Celui-ci comprend instantanément qu’il devra pour la première fois modifier une de ses décisions, qu’il devra donner désormais une toute autre forme à l’amour qu’il voue à leur fille. Il ne sait pas que cette intention qu’il perçoit, puissante, dans les yeux en face de lui n’est pas véritablement celle de sa femme. Il la comprend capable de l’engloutir autant qu’elle noie pour l’heure l’indécision habituelle de sa femme.

Madame Legrand demande à tous : « Salade de betteraves ? »

Dehors, le chien se met à rugir superbement.

En retour, le fils se passe les mains dans les cheveux pour leur redonner forme tout naturellement.


« Par le fait, avec toutes ces salades de betteraves que je lui préparais, mon mari en est devenu une trop grasse et on ne devinait plus aucun squelette là-dessous, plus aucun maintien, ses os semblaient avoir une structure semblable à celle de sa chair. Ce mari n’était plus qu’une soupe à l’intérieur…

  • Ce mari ?!? Il y en a eu d’autres ?

  • Allons donc ! Et comment aurais-je pu tous les nourrir ? Non, les gens du village se sont nourris eux-mêmes de leurs propres betteraves, je n’ai pas inventé la salade de betteraves, elle est devenue une institution du village bien avant moi. Par contre, ces bonnes gens ont tendance à se lever un peu tôt ! »

Celle qui se permet de ne pas parler sent alors un souffle glacial sur son visage et le poids cumulé de tous les petits portés par le vent lui fait dans la seconde de lourdes sacoches accrochées à ses yeux vides.

« Tu ne veux pas te lever ? Il est tard, tu sais… Remarque, tôt ou tard, se lever, c’est se lever ! »

Le visage de celle qui se permet de ne pas parler n’est déjà plus qu’un crâne qui ne pourra plus jamais parler. Elle comprend que les gens du village se sont tous levés trop tard.

« Allez, lève-toi et viens m’aider à préparer ma soupe… »

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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