La question du filtre osmotique

« Entrez, madame ! »

Ce fut la première fois qu’on m’appela « madame », la seule également. Je crus tout d’abord que je me trouvais devant un miroir, que j’étais la jeune fille en face de moi qui testait sa propre respectabilité, d’autant que j’étais déjà entrée lorsque cette jeune fille me proposa de le faire. Seulement cette jeune fille s’exprimait par sa propre bouche et portait trois livres que je ne portais pas, du moins pas encore.

Comme chacun le sait – c’est du moins ce que le sens commun nous enseigne, le passage à l’adulte n’est autre qu’un passage à travers un filtre osmotique, d’un tamis variable en fonction des individus. Il faut se décomposer pour passer à travers des mailles étroites et se reconfigurer ensuite. Ma mère, qui m’attendait de l’autre côté du filtre d’un pied ferme, m’avait sans doute réservé un de ces filtres à mailles microscopiques pour que le moins possible ne subsiste de ma personnalité d’avant. J’avais toute confiance en ma mère, on pouvait compter à coup sûr sur sa perfidie. J’avais donc pris le parti d’étudier la question des filtres osmotiques dans la librairie de notre quartier avant de m’engager plus avant. Dans l’entrée, la jeune fille en face de moi sembla lire en moi comme dans un livre ouvert par une sorte de déformation professionnelle sans doute :

« Les filtres osmotiques bien sûr… Je vais donc me changer. Pendant ce temps, laissez-vous guider par nos rayons avant de me rejoindre. »

Je ne pensais pas que notre quartier pût accueillir une telle librairie avec de tels rayons, trois principalement. Je sais que cette formulation est étrange, qu’il y en avait forcément trois ou un autre nombre, un nombre certain en somme, pas trois « principalement » et d’autres « secondairement ». La perspective des rayons étaient ainsi que mon regard se perdait dans chacun et ne pouvait considérer avec certitude l’ensemble. Il me semblait donc qu’il y en avait trois sans plus de certitude, « trois principalement » donc.

Je m’engageai dans l’un d’entre eux à défaut de le faire dans les autres et tous les volumes qui s’y étalaient me firent immédiatement l’effet d’être introuvables ailleurs. Dans quel autre endroit pouvait-on trouver ce qu’on ne cherchait pas ? Leurs titres sur leurs flancs avaient cette manière de m’ouvrir leurs bras comme celle d’un missionnaire dispensant son sermon. Ces livres n’instruiraient pas, ils dispenseraient donc, ils me dispenseraient du doute existentiel, véritable sésame adressé à une Divinité : « Dispensez cette ouaille, laissez-la vaquer à son existence en toute aise : elle sait désormais… ». Oui, sans doute savais-je déjà.

Au bout du rayon, dans un petit local pourvu d’une cheminée au travail, m’accueillit chaleureusement une mémé toute branlante, soutenue heureusement par un paletot d’ensemble en mérinos. À la pâle lueur d’une lampe posée sur une petite table, son visage exprimait la mansuétude des temps réunis pour l’occasion :

« J’ai moi-même beaucoup écrit, voyez-vous, sur la question du filtre osmotique. Je peux même vous affirmer qu’en dehors de mes livres, rien ne s’est écrit sur la question du filtre osmotique.

  • Le sens commun l’évoque pourtant à tour de bras, Madame.

  • Vous pourriez me traiter de vieille bique que cela n’arrangerait rien aux tenants de la Littérature. Pas de filtre osmotique en dehors de moi ! »

Elle sortit alors trois livres d’un sac en toile de jute, prit entre ses mains l’un d’entre eux, le plus volumineux et le porta à mon attention :

« Ceci est mon premier livre, une œuvre de jeunesse, rédigée par mon seul talent, raison de son épaisseur. J’ai un talent épais, voyez-vous. »

Elle le reposa sur la petite table et en saisit un autre, plus léger :

« Celui-ci est une œuvre de seconde jeunesse qui, lui, procède de mon seul génie. Laissons-la modestie de côté, qu’elle s’exprime avec elle-même, personne ne la croit ni ne l’écoute. D’autant que le génie, comme le talent, est bien inutile pour sonder la question épineuse du filtre osmotique. »

Elle posa le deuxième livre sur le premier, empoigna les deux à la fois et les jeta dans la cheminée :

« Et voilà, de longues heures de travail oubliées, des mauvais souvenirs enfin effacés ! »

Elle attrapa, excitée, le dernier volume, moins épais que le premier, mais tout de même :

« Voilà une belle œuvre…

  • C’est donc ce qu’il me faut, vieille bique.

  • Je vous ai pourtant dit que cela ne servait à rien de m’appeler vieille bique. Enfin, faites ce que vous voulez…

  • Je veux des réponses sur la question du filtre osmotique, vieille bique.

  • Des réponses ? C’est bien ce que je craignais… C’est-à-dire que ce volume est un recueil d’idées pêle-mêle que j’avais sur moi. Je m’y suis sondée précisément pour m’assurer de ce qui était véritablement moi, pour n’en conserver que l’essence avant passage à travers le filtre osmotique.

  • C’est donc précisément ce qu’il me faut.

  • Non, c’est précisément ce qu’il ne vous faut pas. Et hop, au feu !

  • Je ne comprends pas…

  • Tout cela n’était qu’un résidu d’âneries et j’ose espérer que vous ne souhaitez pas, une fois adulte, n’être qu’une somme de bêtises.

  • Certes, mais…

  • Je vous l’ai dit, ce n’étaient que des idées sur moi et les années m’ont confirmé qu’elles n’étaient effectivement que des idées produites par mon seul besoin de penser des choses sur moi.

  • Mais alors ? »

Alors il y eut un échange de regards, puis d’autres échanges, et il sembla évident que quelque chose manquait pour mettre un terme à cette transaction inutile, quelque chose qui existait néanmoins vu qu’il manquait ici, qui existait dans cette pièce car son absence se faisait sentir au plus près de nous :

« Vieille bique, où est la jeune fille qui m’a accueillie tout à l’heure ?

  • Il n’y a rien…

  • Ce n’est pas rien, une jeune fille ! Vous êtes vraiment une vieille bique…

  • Non, il n’y a plus rien, voyez-vous. L’absence que vous avez ressentie ici, je l’ai remplie à mon ultime jeunesse dans des états de semi-conscience, non par le recours à d’inutiles expédients, de ces drogues et sentiments qui vous perdent, mais dans des moments d’oubli, à la pâle lueur d’une lampe, à la semi-obscurité lorsque le doute vous gagne. Alors se déversaient des larmes, des gouttes d’encre, des mots, des bouts de phrase tout au plus. Ce livre est là, regardez… »

Sous l’un des pieds de la petite table se trouvait en effet un livre très fin composé de quelques feuillets tout au plus :

« Je l’ai édité à compte d’auteur, en un unique exemplaire. Ce livre est achevé, ce qui ne signifie pas que ces états de doute n’existent plus, c’est seulement que la table est désormais parfaitement équilibrée. Et cela suffit à mon bonheur pour les siècles à venir…

  • Alors donnez-moi ce livre, vieille bique !

  • Vous n’y pensez pas, malheureuse, il est l’essence de cette table qui, sans lui, tomberait. Et vous ne pouvez méconnaître l’importance de cette table pour accueillir cette lampe…

  • Il suffit que je vous trouve un volume de la même épaisseur et votre table sera aussi bien équilibrée !

  • Surtout pas, ma table découvrirait à coup sûr la supercherie. Attention, je ne dis pas que ma table est susceptible, elle est seulement intraitable sur la question de l’équilibre… »

Il me sembla surtout que sa table n’avait que faire de la question du filtre osmotique et je me dirigeai à nouveau, quelque peu énervée, dans le rayon des volumes introuvables pour dénicher un ouvrage de la même épaisseur que le livre très fin sous le pied de table. Les questionnements se multiplièrent à part moi : quelle était l’importance véritable de cette table pour la vieille bique ? ; sans doute une table héritée d’un de ses chers parents ou d’un de ses chers amours décédés ; et pourquoi était-elle déséquilibrée ? ; n’était-ce pas cette vieille qui était déséquilibrée ? ; non, elle avait cet air si particulier qui vous dit : le doute est ma seule certitude, et son contraire à la fois, le tout dans une parfaite symétrie ; cette vieille bique était un être plein, à la seule condition de ce livre sous le pied de cette table : était-ce pour moi si difficile à admettre ? ; étais-je finalement le seul déséquilibre ici-bas ? Un livre m’ouvrit alors ses bras plus que tout autre sur un des étages.

Un petit livre très fin composé de quelques feuillets tout au plus, placé à la suite de trois volumes que je reconnus de suite : un volumineux, un plus léger, le dernier moins épais que le premier, mais tout de même… Ce petit livre très fin avait été édité en un seul exemplaire, c’était donc sans nul doute le livre qu’il me fallait pour résoudre la question du filtre osmotique. J’entrepris de le tirer pour m’enfuir avec lui à la suite en toute discrétion, mais il résista. Je tirai alors tant et tant que toute la section de rayon tomba sur moi et j’eus l’étrange impression de passer à travers un filtre osmotique, opération finalement d’autant moins douloureuse que je ne pensais pas qu’elle se réaliserait à ce moment précis. Avec tous ces livres étalés sur moi ensuite, j’eus tout de même grand peine à tourner ma tête et considérer la réaction de la vieille bique après la petite catastrophe que je venais de provoquer. La vieille bique gisait de son côté sous sa table que j’avais déséquilibrée en tentant de retirer le petit livre très fin de mon côté. Seulement elle n’était plus vieille, elle était aussi jeune que je pus l’être, avec le même visage que la jeune fille qui m’avait accueillie à l’entrée de la librairie, avec le même visage que le mien. La lampe, qui était tombée dans la manœuvre sur le coin de sa tête, continuait à distiller une pauvre lueur, tragique plus que pâle cette fois. Je ne pus refréner quelques larmes lourdes qui s’échouèrent sur le petit livre très fin que je sentais sous ma joue. La cloche de la librairie retentit.

Je me relevai, redressai les étagères de la section et tentai de replacer du mieux que je pus l’ensemble des volumes étalés au sol à leur place initiale. Lorsque je voulus mettre la main sur le petit livre très fin, il se déroba tout à fait. Je tournai la tête instinctivement du côté de la petite pièce au bout du couloir : le petit livre très fin y avait retrouvé sa nécessité sous le pied de table. Au contraire, la vieille bique n’était plus là et il n’y avait désormais de jeune fille que moi. Je saisis mes trois volumes pour accueillir notre visiteur.

À l’entrée, une jeune fille n’avait pas attendu que je l’invite à entrer pour le faire et se trouva étonnée de se trouver en face de moi précisément. Je devais dès lors respecter la procédure exacte pour une utilisation nominale du filtre osmotique :

« Entrez, Madame ! »

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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