Mon nuage

Depuis que ma femme est morte, aucun de mes 4 enfants ne me rend plus visite et je ne vois pas davantage mes petits-enfants. Ma tripotée de belles-filles et de beaux-fils refuse formellement de me confier sa progéniture en dépit du fait que je ne lui ai rien demandé. On dit que je suis tout le temps sur mon nuage. On dit aussi que je passe trop de temps dans les toilettes pour m’embarrasser d’enfants à temps plein. Je n’ai aucun argument à opposer.

Je ne souffre nullement de cette solitude vis-à-vis des autres car je ne souffre que d’une chose, de mon nuage qui ne m’envoie aucun message. J’ai beau sonder la lunette des toilettes aussi souvent que je le peux, je n’entends rien.

Je fus le petit dernier d’une chiée d’enfants, composée de 3 filles et 4 garçons, étalée dans la nature sitôt sortie du ventre. Nos parents étaient les jardiniers du château de Mont-Richard à Trouhans, qui appartenait à la famille De Vesvrotte. Toute notre famille habitait dans une des dépendances. Au petit matin, nos parents partaient travailler les champs et, lorsque nous ne les accompagnions pas, nous nous répandions dans l’immense parc pour tenter de battre le record établi à 400 coups.

Désormais, je ne suis plus rien, mes frères et sœurs sont tous morts.

Mais, à l’époque, j’étais tout, celui qui fomente et dirige les manœuvres nombreuses contre les 4 filles De Vesvrotte. Leurs courbes fuselées par le tennis et la culture, leur front haut, subtil mélange de supériorité et de consanguinité, tout cela méritait comme de juste notre harcèlement permanent. À mon ordre, chacun de mes frères et sœurs rejoignait son poste, sa cachette à proximité du court de tennis, derrière un arbre, un fourré. Cela aurait pu être un caillou car les De Vesvrotte étaient de sales petites loucheuses qui facilitaient autant notre tâche qu’elles enrayaient pour toujours leur chance de carrière dans leur sport. Mon armée poussait alors des cris d’animaux au crépuscule, et de manière si aléatoire que les De Vesvrotte ne pouvaient soupçonner l’existence d’un plan contre leurs tares congénitales. Inexorablement venait ce moment où leur regard s’emplissait de cet effroi face aux forces incontrôlables de la nature qu’elles n’appréhendaient jamais pourtant que depuis des chaussures immaculées posées sur des chemins, des graviers, du bitume, tout cela artificiel. Enfin s’enfuyaient-elles dans de hauts cris jusqu’à leur immense château.

Un jour que je pilotais une de nos opérations depuis un mur du château, il me prit de me reposer quelque peu en m’accroupissant et m’appuyant le dos à sa base. En une seconde, je me retrouvai dans une pièce absolument noire, qui se révéla progressivement à mesure que mes yeux accrochaient sa lumière. C’était une des caves du château, que j’avais pénétrée par un soupirail muni d’une petite fenêtre rotative. De grands Jésus en statue me scrutaient depuis leurs croix, assurément aussi loucheurs que les De Vesvrotte car ils ne semblaient pas me remarquer. Je sortis à pas feutrés par un escalier de pierres de Bourgogne et ouvris une porte. Mes yeux eurent plus de mal à s’habituer à la lumière que l’immense hall découvert dispensa alors, plus impériale que celle du jour même, parvenue ici par d’immenses fenêtres, baies vitrées et autres lucarnes de toit, intensifiée par les réflexions successives contre les murs immaculés, plus intime aussi. J’entendis alors les cris de chouette des De Vesvrotte en repli après leur défaite du jour et les regardai traverser le hall, puis s’enfuir dans leurs chambres à l’étage. Se baissant, mes yeux rencontrèrent ceux d’un vieillard posté de l’autre côté du hall : l’aïeul De Vesvrotte. Celui-là était de la même pourriture que ses petites-filles, qui ne me vit pas en raison de sa mauvaise vue ; celui-là devait être la source de toute cette saleté de monde où ceux qui ne voient rien décident seuls de la direction du monde. Il se retourna et partit. Je suivis donc ma rancœur jusqu’à ses appartements. Lorsque je pénétrai sa chambre, il reposait déjà sur son lit à baldaquin pour effectuer une de ses siestes quotidiennes. Je ne pris même pas la peine de mesurer mes pas pour ne pas le réveiller. M’aurait-il vu, et alors ? Chacun s’en serait remis à sa sénescence pour expliquer l’intrusion dénoncée. Comment un morveux tel que moi se serait-il permis d’entrer ici ? Pas possible. Alors autant profiter de n’être rien. J’entrai dans sa salle-de-bains. Chiure de vieillard, une rutilance, de la porcelaine, des enluminures, de l’eau à disposition à tout moment, nul besoin de faire des courbettes à un puits susceptible, et des toilettes sans jardin autour. Je m’y assis et leur adressai un hommage à ma hauteur, à mon épaisseur, à ma longueur, à ma profondeur encore. Joli colombin, ma foi. C’est alors que j’entendis une voix. Cette fois, ce n’était pas pareil, comment justifier pareille odeur ? Il suffirait à tous de constater par le menu. Et les parents De Vesvrotte avaient toute légitimité pour réclamer ensuite de nos parents qu’ils nous baissent le froc et vérifient l’état de nos derrières pour dénicher le coupable par le frais de son séant. Par quel miracle se lavait-on dans pareil endroit, dépourvu de vieux journal ? C’est une question à laquelle je n’ai pu répondre que bien longtemps après, à l’heure de mon premier papier-toilette entre les mains. En un clin d’œil, la lumière dans la salle-de-bains se fit alors si douce que je me mis instantanément à ne plus craindre rien, à aimer tout le monde par-dessus le marché, et la voix s’exprima à nouveau, tout droit parvenue de la lunette sous mes fesses, une voix pour tout dire enfantine. Son discours n’était pas bien clair, d’où perçait une histoire de foi absolue à conserver jusqu’à l’extrême-onction. Je pris alors la décision d’une vie, assis là le falzar aux pieds. Je trouverais quel petit morveux avait eu telle impudence, à tenter ainsi de me réconcilier avec tout ce bazar.

Je fis gronder l’eau des toilettes en y agitant mes mains. Rien ni le moindre cou à tordre, exception faite de mon colombin en surface. Mais lorsque j’appuyai sur une drôle de manivelle qui fit descendre des trombes d’eau depuis un petit réservoir en hauteur, la voix s’intensifia plus nette. Je suivis du regard la petite canalisation qui alimentait le réservoir depuis le plafond, sortis des appartements du vieux De Vesvrotte, montai jusqu’à l’étage au plus vite pour ne pas perdre le fil de ma quête et vis que la canalisation s’échappait par le plafond. Un escalier me fit aboutir au toit, depuis lequel la canalisation rejoignait les faveurs d’un ciel sans limite. Une échelle y était aménagée tout son long pour qui voulait. Qui n’aurait voulu ?

J’eus lors de la montée l’impression d’années qui défilent avec les étages de nuages légers. Lorsque je fus redescendu, j’étais certes le même garçonnet sans torche-cul qui eut sans doute par la suite son lot d’expériences à avaler et à tenter d’évacuer. Aucun souvenir de celles-ci pourtant n’arrive à surnager des nuages si je tente d’en dessiner désormais, comme si était inscrite déjà dans leur longue procession l’essence de ces expériences à venir, d’une acuité supérieure à ces expériences véritables dans ma mémoire.

Tout en haut, la canalisation aboutissait à un nuage tout à fait immobile. Je sautai dessus pour en tester la fermeté comme je le faisais habituellement avec les gens. Mais mon corps céda et je m’écroulai de plaisir avant de dérouler ma carcasse nerveuse par son dos. Un vrai matelas en crin de cheval qui me fit roupiller un instant tel une bête de somme. L’instant d’après, telle félicité me fouetta en plein ma rancœur. Je me relevai donc et remarquai la présence d’une infinité de canalisations qui se rejoignaient toutes en ce nuage. Tout droit parvenues du monde entier, elles m’inondèrent d’une infinité d’odeurs remontées et, au-delà, de tout ce qui pénètre nos chairs, d’angoisses, par ce qu’elles ont d’animal afin de leur enseigner le sentiment de putréfaction inexorable. Les hauts-le-cœur de mon corps ne furent alors que la préfiguration de ce moment où je devrais un jour régurgiter mon propre esprit. Foutaises !, cria ma rancœur, Seul le vieillard en bas doit y passer !, avant de se dégonfler pour toujours en me faisant moi-même hurler à l’extrémité de toutes les canalisations. Que criai-je ? « Crève, pourriture ! », en boucle, des heures durant. Enfin il fallut redescendre, je n’avais de toute manière plus aucune rancœur pour noyer le petit morveux qui ne s’était jamais montré.

Je me laissai glisser le long de la canalisation, le monde, la France, la Bourgogne, la Côte-d’Or, Trouhans, son château s’approchèrent de moi en zooms successifs comme quand ma femme avait voulu me montrer sur Google Maps la vue aérienne de la dernière maison que nous achèterions, bien plus tard.

Dans la chambre du vieux, on pouvait désormais clairement distinguer la voix enfantine émise par les toilettes. Dans un ultime effort, le vieillard ouvrit les yeux et s’adressa comme à lui-même en me regardant : « J’ai toujours eu foi en toi bien entendu. J’arrive… ». Il émit un dernier souffle. Et je fermai ses yeux en tremblant : la voix enfantine parvenue des toilettes et celle du vieillard étaient la même, séparées seulement des expériences d’une vie. Le vieux était monté à sa prime jeunesse sur mon nuage et s’était adressé à lui-même son extrême onction. La voix enfantine s’éteignit.

Je ne sais pas où s’est dirigé mon message. Depuis, chaque mort survenue me semble être de mon fait. Et il y en a eu. Aucun de mes frères et sœurs n’a atteint l’âge adulte, une hécatombe en l’espace de quelques années, mes parents bien vite à la suite. Comment aurais-je pu les empêcher de prendre le train de la modernité et de profiter de toilettes à chasse individuelle ? Comment aurais-je pu les éloigner éventuellement de mon funeste message parvenu de mon nuage ? L’ont-ils entendu ?

J’ai eu beau laisser toujours en réservation une canalisation dépasser du toit de ma maison pour que mon nuage vienne s’y raccrocher, me fasse écouter ma propre voix pour l’éteindre définitivement avec moi, rien ne s’est encore passé. Je me sens pourtant déjà mort depuis longtemps, aussi mort que ces étoiles dont l’extinction ne sera jamais constatée qu’au bout des années que durera le voyage de leur dernière lumière jusqu’à notre planète. Alors je psalmodie quotidiennement des prières pour accélérer la chute de ma voix d’enfant jusqu’à moi seul, avant qu’elle ne se fasse entendre à mes petits-enfants.

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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