La condition humaine

Le voilà, notre Lucien, à la fleur de l’âge, 81 années, autant que ses vertèbres, bien tassées, assis à la terrasse de ce café, arborant comme à son habitude un pull rayé jaune et noir.

On raconte que c’est au printemps de sa vie, à l’âge de 17 ans, qu’il commença à fréquenter ce café. C’était d’ailleurs le printemps et la nature du parc à côté étalait à la vue de tous – comme aujourd’hui, tenez – ses fleurs, autant d’appareils génitaux devant lesquels tout le monde s’émerveillait en vertu du spectre infini de couleurs et de la lourde charge de parfums qu’elles libéraient. Lucien considéra la terrible condition des fleurs, sommées d’attendre le travail de bébêtes butinantes pour pouvoir exister. Il s’imagina alors femmes et hommes de cette terrasse, tous attachés à leurs chaises par quelque mauvais destin, nus par la même occasion, obligés tous d’attendre la venue d’un messie pour pouvoir libérer leur semence pour les uns et l’accueillir pour les autres. Ce n’est naturellement pas l’idée de Dieu qui germa alors dans sa tête, mais bien la certitude de sa vocation.

Lucien acheta quelques pulls rayés jaune et noir, qui ne constitueraient dès lors plus que l’essentiel de sa garde-robe. Le printemps venu et jusqu’à l’entrée dans l’automne, il serait butineur. Évidemment pas un butineur en tant que tel, car il ne se voyait pas pomper le poireau de ces messieurs pour prélever leur substance et l’essaimer aux quatre vents. Non, il diffuserait tout simplement sa propre substance et son pull rayé jaune et noir constituerait un gage de sa bonne foi butineuse.

Tiens, mais que fait-il à l’instant ? C’est bien cela, il s’adresse à cette jolie jeune pousse :

« Chère Madame, une petite liqueur ? »

Pour tout dire, en guise de butineur, son embonpoint relatif le rapprochait plus du bourdon que de l’abeille. Son vol entre toutes ces dames n’était sans doute pas des plus efficaces. Mais Lucien avait le souci de la constance pour mener à bien sa mission. Considérons l’affaire dans les détails.

Lucien ne travailla jamais que comme moniteur de ski, suffisamment réputé et rémunéré pour ne devoir considérer la question de l’argent qu’à la seule saison d’hiver. Le printemps apparu, il se contentait pour toute entreprise de s’asseoir quotidiennement à cette terrasse. Inexorablement, muni de son pull rayé jaune et noir, il n’inspirait aux femmes qu’il abordait qu’une absolue confiance. Elles avaient manifestement devant elles, outre un homme pleinement conscient de l’urgence de sa mission, une créature qui avait dépassé la condition humaine. De fait, il en envoya quotidiennement quelques-unes au 7e ciel, après qu’elles lui eurent toutes ouvert leurs marguerites. Pour la précision de nos calculs, établissons sa moyenne à 3 femmes.

3 femmes par jour, 6 mois de l’année, soit 540 par an. Ceci pendant 64 ans et nous arrivons à un total de 34 560 femmes jusqu’à aujourd’hui.

« Cher Monsieur, vous m’avez déjà proposé une liqueur tout à l’heure…

  • J’ai donc tout à fait perdu la tête… Et qu’avez-vous donc répondu ?

  • J’ai accepté et vous ai convié chez moi, pardi. Vous ne vous rappelez donc pas ? »

Beaucoup d’entre toutes ces femmes semblent avoir enfanté un rejeton de Lucien et toutes ont gardé un souvenir impérissable du fameux pull rayé jaune et noir. Alors ont-elles bien souvent vêtu leur enfant sur le même modèle. Les petits, au moins pour la moitié d’entre eux des garçons, semblent avoir adopté la religion de leur père et ont contribué à redresser les statistiques natalistes de notre Nation : après quelques décennies du dur labeur de Lucien et de ses descendants (puis de leurs descendants encore), le taux de fécondité en France est passé de 2 à 5 enfants par femme. Notre Président lui-même ne s’y est pas trompé :

« Mais qu’est-ce donc que cette médaille sur votre pull ? Je ne l’avais pas remarquée !

  • La Légion d’Honneur, chère Madame !

  • En vertu de quoi ?

  • J’ai beaucoup travaillé et cela paye ! Seulement je suis bien fatigué désormais…

  • Et vous m’avez donc oubliée ! »

On raconte aussi que Lucien expédie son travail de nos jours, que l’essentiel pour lui réside dans les véritables fleurs. Entre deux femmes, il se précipite dans le parc et présente son nez omniscient pour les humer, comme s’il admirait le produit de sa propre création, regrettant néanmoins l’éphémère condition qu’il lui avait imposée, il y a bien longtemps. Au printemps succèdent l’été, l’automne, puis l’hiver, et cette seule pensée le ramène au sentiment terrible d’avoir enfanté lui-même tant de morts à venir.

« Non, je ne vous ai pas oubliée, chère Madame, je n’arrive pas à vous oublier, pas moins que toutes les autres avant vous…

  • Vous avez tout de même un bien joli pull, cher Monsieur, alors je veux bien accepter cette autre liqueur !

  • Vous m’obsédez, jolie pousse, le parfum entêtant de votre condition m’obsède…

  • Mon père porte d’ailleurs toujours un pull avec les mêmes motifs, les mêmes couleurs !

  • Mais que dites-vous là, jeune pousse ? Et que fait votre père à l’heure où nous nous entretenons ?

  • Attendez, le printemps a déjà débuté, c’est cela ? Il doit donc être en train de butiner, comme son père l’a toujours fait avant lui à cette période… »

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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