Reculer et laisser mourir

La scène se déroule sur une immense place, dont on peut imaginer sous l’œil mobile de notre caméra qu’elle est centrale dans ce village. Notre caméra, insatiable comme nous la connaissons, ne semble pas prête à interrompre son long travelling.


Un homme marche en avançant.

Tous autour de lui marchent en reculant. Le contraste saisit immédiatement l’homme qui avance si bien que, très vite, cette manière de faire à reculons le convainc. Quelques flashbacks de son cru se récrivent à mesure, il se voit s’asseoir autant sur les toilettes que sur les chaises en terrasse de cafés sans contorsions préalables désormais, se voit respecter lui-même la politesse la plus élémentaire, s’évitant à l’avenir de regarder de fait le postérieur de ces dames lorsqu’elles montent les escaliers, se voit néanmoins enfin habilité à l’admirer lorsqu’elles le pointent dans sa direction au moment de le rejoindre en terrasse.

Notre homme se retourne donc et marche en reculant à son tour.

Tous autour de lui se tournent instantanément dans sa direction, le fixent quelques secondes et se mettent à courir en reculant pour tenter de l’attraper.


Notre caméra insatiable connaît tout de même quelques limites techniques, les techniciens qui secondent les déplacements de son travelling ne peuvent apposer au sol les rails aussi vite que des hommes en pleine course et elle doit abandonner très vite l’idée de pouvoir assister à la traque en cours. Notre caméra entreprend alors une douce promenade dans la campagne alentour.

Une femme y emprunte le cheminement d’une voie rurale en avançant sur ses mains. Notre caméra se retourne elle-même et, de ce nouveau point de vue, la femme semble s’accrocher au sol pour ne pas tomber au ciel. Le mouvement des jambes, simultané à celui de ses jambes, illustre parfaitement une manière possible de se mouvoir pour les arbres situés en arrière-plan s’ils prenaient la peine de libérer leurs racines de terre.

Au loin, d’étranges hommes en nombre s’avancent vers elle, ou, plus exactement, marchent en reculant.

On ne sait identifier qui s’exprime parmi eux car, lorsqu’ils arrivent à hauteur de la femme, notre position ne nous donne accès qu’à leurs postérieurs. Cela sonne comme un discours martial, donc collectif :

« Avez-vous vu une personne marcher en avançant ?

  • En somme marcher en avançant de la même sorte que vous reculez ?…

  • Seriez-vous de cette espèce ? Serait-ce votre argument pour tenter de vous en sortir ?

  • Non, c’est juste que vous marchez pieds au sol, tête au ciel, ce qui constitue une différence avec moi, mais un point commun avec lui…

  • Nous ne vous comprenons pas !

  • Ça, c’est un point commun entre nous…

  • Et alors ? »

La femme, peut-être est-ce le sang accumulé dans sa tête qui catalyse les raisons de se méfier, prend conscience d’un danger :

« Et alors ? Et alors je déteste cet homme autant que vous bien entendu ! »


« Pourquoi me racontes-tu toutes ces histoires sans queue ni tête, mon chéri ?

  • Mais avec du pied et des mains, bref du corps, ma chérie… C’est juste que je ne savais pas comment t’expliquer que tu ne devrais plus marcher en avançant, le documentaire d’hier soir était formel !

  • Mais pourquoi ?

  • Ce n’était pas vraiment expliqué, le documentaire donnait seulement à voir… Tiens, d’ailleurs, lève la tête et regarde-les marcher en reculant ou sur les mains, tous irrémédiablement en colère. Ceux-là vont nous donner à voir à notre tour…

  • Pourquoi, mon chéri, c’est donc vers nous qu’ils se dirigent ?!?

  • Sans doute, ma chérie, il n’y a que nous.

  • Hé bien, allongeons-nous !

  • Sur le dos ou sur le ventre ?

  • Sur le côté me semble le plus naturel.

  • Nous regarderons-nous ?

  • Moitié-moitié !

  • Quoi, « moitié-moitié », ma chérie ?

  • Tête-bêche, mais en regardant dans la même direction…

  • C’est « moitié-moitié » pour toi, ça ?

  • Ou le contraire, mon chéri…

  • C’est quoi, le contraire ?

  • On s’en fiche, le contraire de la moitié, c’est l’autre moitié ! Mon chéri, c’est tellement pratique, la moitié…

  • Tu as raison, jamais on n’y perd, c’est un sacré bon jeu, ma chérie ! »


« Pourquoi êtes-vous allongés, vous deux ?

  • Bonjour, cher monsieur ! Sachez que ma chérie et moi jouons…

  • Tiens donc, et à quel jeu ?

  • « Moitié-moitié » !

  • Ce me semble un rudement bon jeu.

  • Vous connaissez ?

  • Non, bien entendu, comment y joue-t-on ?

  • Il faut s’allonger, voyez-vous…

  • Et que gagne-t-on ?

  • Hé bien, chacun s’allonge à sa guise, comme il le souhaite autrement dit…

  • Tout le monde est gagnant, si je comprends bien.

  • Précisément, cher monsieur ! »


« Maman, maman, que font ces gens ?

  • Rappelle-toi le documentaire d’hier soir, mon petit amour…

  • Le documentaire d’hier soir ? C’est qu’il y en a tous les soirs et celui de chaque soir annule celui de la veille, maman…

  • Pour résumer, ces gens sont allongés !

  • Non, nous jouons !!! Ne voyez-vous pas que nous jouons, bon Dieu ?!?

  • Hé, vous autres, ne jurez pas ainsi devant ma mère ! Et est-ce une manière de jouer ainsi allongés ?!? Asseyez-vous !

  • Oui, Maître !

  • Première question : comment l’Homme a-t-il évolué jusqu’à se redresser ?

  • Par quelques pas en arrière, Maître !

  • Maman, donne sa punition à cet impudent ! »

La mère sort une machette du sac de pique-nique, l’impudent s’allonge en toute confiance à la demande de la mère, qui lui coupe soigneusement les jambes juste en dessous de leurs jonctions avec les hanches.

« Dépêchez-vous tous, j’ai tant d’autres questions après celle-là ! Comment l’Homme a-t-il évolué jusqu’à se redresser ? »

Sous les cris atroces du camarade subissant sa punition, aucun n’ose même respirer :

« Comment cela, aucun bras levé ? Je vous préviens : je vous fais tous couper un bras s’il ne vous sert pas à le lever ! »

Instantanément, chacun lève ses deux bras.

« Oui, toi !

  • Heu, Maître, peut-être en commençant par marcher sur les mains ?

  • Sainte-Gigite de la Connaissance, aucun d’entre eux ne t’écoute jamais, aucun d’entre eux n’a jamais écouté sérieusement sur tes bancs… Maman ?

  • Mon petit amour ?

  • Sa punition à cet ignorant… »

La mère tire le bras droit de l’ignorant et le coupe soigneusement.

« Alors, vous autres, comment a-t-il évolué jusqu’à se redresser ? »

L’Histoire compte nombre de paradoxes, voir ainsi des individus lever les bras avec l’intention contraire n’allonge guère la liste. Seul l’ignorant lève son bras gauche intensément, avec toute la vigueur de l’incarné, ayant remarqué que la douleur de l’étirement excessif de son bras gauche cache pour une petite partie celle à son pauvre moignon droit.

« Comment cela, encore toi ?!? Comment oses-tu lever ton bras gauche ? Maman, serait-ce possible que l’ignorant ait reçu si peu d’éducation ?

  • Mon petit amour, tout se voit ici-bas, hélas… »

La mère coupe identiquement le deuxième bras. Dans ses souffrances, l’ignorant n’a plus de voix, ne peut les exprimer et s’agenouille pour se signifier à lui-même son propre malheur.

« Voilà enfin la réponse à ma simple question. Merci, l’ignorant ! L’Homme se redresse en dépassant sa propre condition, ses propres limites ! Vous autres, était-ce si compliqué ?!? »

A ce moment, l’homme qui marche en avançant surgit de derrière un fourré, exténué par la traque de quelques jours, son visage n’est qu’une barbe aussi hirsute que celle d’un chien galeux, ses habits, à l’endroit où ils ont résisté aux circonstances, ne sont que tissus sans plus aucun égard pour les questions esthétiques. L’ignorant en face de lui, à genoux, moignons écartés, est la seule image de connivence qu’il a croisée depuis le premier documentaire. Alors il s’agenouille à son tour.

Les expressions de son visage n’en sont plus vraiment, étant figées à jamais. Si l’esprit de celui qui le regarde arrête un moment sa litanie de comparaisons sur celle de la statue, il se rabroue dans l’immédiat, se rabat sur l’immatériel, sur l’idée de symbole, sans s’arrêter sur aucun en particulier. Naturellement, tout le monde s’agenouille autour de lui pour former un cercle.


Notre caméra effectue alors un zoom arrière en entamant une ascension, les Hommes tous agenouillés ne sont plus qu’une matière indéfinie, qu’une incrustation de lumière dans l’œil de la caméra progressant toujours vers les cieux. Ayant atteint néanmoins le plafond de verre de notre immense studio, l’hélicoptère entame un vol stationnaire, le cercle tout en bas laisse alors l’impression tenace d’être l’œil même de la caméra qui se contemple.

Cet article a été publié dans Saison 4 (2018-2019). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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