Le tatoo qui change tout

Sur la pancarte en devanture de l’échoppe du tatoueur, une inscription : ACQUEREZ A VOTRE TOUR UN CORPS MAGNIFIQUE, DES MUSCLES PUISSANTS, UNE FORCE TERRIBLE !

Jeremy Froment lit et relit la phrase, visualise intérieurement les promesses qu’elle contient, et, aussi emballé que convaincu, pousse la porte du tatoueur. Lui, le frêle jeune homme, grand, efflanqué, dont la pomme d’Adam si saillante forme un angle droit avec son maigre cou et n’a jamais tant ressemblé au fruit défendu du premier homme, une pomme qui lui serait resté en travers de la gorge, le jour où ayant atteint une maturité adolescente, il comprend que son physique lui est donné pour la vie, que le sien peut être qualifié d’ingrat et qu’en matière de séduction de l’autre sexe (sexe qui l’attire en particulier plus que le sien propre, mais qui l’intimide aussi), en matière de séduction donc, le combat n’est pas gagné, qu’il s’avère même difficile et qu’il lui faudra trouver des ressources intérieures, que d’aucuns nomment le charisme, pour atteindre le but primitif de la rencontre de l’autre : susciter une once de désir.

L’homme qui l’accueille au comptoir n’est pas le tatoueur. C’est sans aucun doute son cobaye. Il est tatoué de la tête au pied. De ce qu’apparaît de son corps, au travers de ce que laisse dépasser ses vêtements : doigts, mains, avant-bras, visage, tout est décoré  de hiéroglyphes colorés, il ne lui reste pas un espace de vide, hormis les joues, qu’il a laissé recouvrir de poils roux.

Au fil de la discussion, il lui explique en effet qu’il est arrivé au bout du bout du processus, qu’il ne lui reste plus que les parties génitales vierges de tout tatouage, qu’il vient de commencer à se tatouer le crâne, eu égard à une calvitie débutante, qui semble lui ouvrir un dernier champ d’expérimentation, une jachère inespérée.

  • Je réfléchis bien au motif, lui explique-t-il, je peaufine, ce sera le dernier.
  •  Je viens pour la force terrible, coupe Jérémy (le type s’est beaucoup épanché et ne lui en pas laissé placer une), il désigne le panneau sur la devanture.
  • Ah, fait le tatoué d’un air entendu, tu as envie de pécho.
  • Un peu, oui, admet Jérémy.
  • C’est un tatouage un peu spécial, je vais te laisser en discuter directement avec Jimmy.
  • Vous l’avez, vous aussi ? s’enquiert Jérémy.
  • Bien sûr, mais je te dirais pas où.
  • Je ne vous aurai pas demandé.

Jérémy se retient de lui dire qu’il n’a pas senti sa force, ni trouvé son corps magnifique (de ce qu’il peut en voir), mais le type pourrait mal le prendre et les muscles sont bien là, il est plutôt costaud. Il se dégage de lui quelque chose d’animal, un brin vindicatif, un impulsif sans doute.

  • Jimmy ! lance-t-il en direction d’un escalier en acier noir qui mène à l’étage en tournant sur lui-même, descend ! Y a un gars pour toi !

Le tatoueur est un homme trapu, petit mais râblé, des bras énormes, assez balèze mine de rien, les yeux très vifs et très noirs, la peau halée, il a les bras croisés sur la poitrine et jauge Jérémy, non pas en regardant son apparence comme le font la plupart des gens, mais en plantant son regard dans le sien d’une manière si directe que Jérémy en est un peu gêné.

  • T’es motivé, lance Jimmy le tatoueur, car ça va faire mal.
  • Si le résultat y est je suis prêt.
  • Faudra revenir, lance Jimmy, on va bloquer un créneau pour te faire ça.
  • Je peux voir le motif.
  • Non, coupe Jimmy, c’est top secret, tu le verras après.
  • Je sais pas ce que c’est mais je vais le garder toute ma vie c’est ça.
  • T’as tout compris.
  • Je m’attendais à autre chose, avoue Jérémy avec sincérité.
  • Tu fais comme tu veux, lance le tatoueur, qui déjà attrape la rampe de l’escalier et est prêt à remonter dans son antre.
  • Malgré tout, je veux le faire !

Jimmy se retourne et lui décoche un grand sourire.

  • Martin va te donner un rendez-vous, et on se revoit dans un mois.
    Il disparaît.

Jérémy prend rendez-vous et revient un mois plus tard. Il a décidé de se faire tatouer sur la poitrine, histoire de pouvoir le cacher si ce n’était pas tout à fait à son goût.

Jimmy le salue et l’invite à le suivre dans son atelier. Il y a une musique assez étrange qui passe, quelque chose comme du hard rock fusion avec un gars qui crie des choses très fort et qu’on ne comprend pas.

  • Enlève ton haut et allonge-toi.

Jérémy s’exécute

  • Sur le poitrail, comme les chevaliers, ironise Jimmy.

Jérémy ne répond rien. Le tatoueur sort un rasoir et lui rase le peu de poil qu’il a sur le torse. Enfin l’aiguille s’abat sur sa peau et commence son ouvrage, du sang jaillit, que Jimmy s’empresse de tamponner et d’effacer. Jérémy serre les dents. Le tatouage dure une heure, il n’est pas imposant, n’est fait que d’une seule couleur. En se voyant dans la glace, Jérémy ne comprend pas.

  • Tu ne peux pas le lire, vu que c’est dans le miroir… précise le tatoueur, très affirmatif.
  • C’est écrit quoi ?
  • JUSTE.
  • Je m’attendais à un tigre ou un dragon, soupire Jérémy, c’est juste écrit JUSTE.
  • Tu l’as dit.

Certes c’est écrit en lettre capitale, sur une surface qui avoisine les 20 centimètres carrés, mais Jérémy ne peut s’empêcher d’être déçu, voilà ce que c’est que de faire une confiance aveugle à un slogan écrit sur une pancarte en devanture d’une boutique underground.

  • Et avec ça, j’ai un corps magnifique, des muscles puissants, une force terrible ?!?
  • Laisse agir, tempère Jimmy, c’est juste une question de temps.
  • Une question de temps ?
  • Oui, faut que ça cicatrise.

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Un an plus tard, Jérémy Froment a une carrure d’athlète, ses pectoraux ont plus que doublé, ses épaules sont carrées, ses triceps sont volumineux, ses abdos parfaitement dessinés. Poussé par une énergie nouvelle il s’est inscrit dans une salle de sport. Soulever de la fonte est devenu son obsession. Les haltères en main, face à la glace il observe son tatouage à l’envers et une force terrible traverse tout son être. Il se sent soudain plein de vie. A-t-il une petite amie, me direz-vous ?

Une ?! Vous rigolez, il en a des dizaines.

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