Peisotrox

Plongez avec Aurore - Thalgo

C’était le jour des Morts. Ciel bleu, soleil blanc, temps dégagé. La première personne que j’ai rencontrée fut le Père Gérald, avec sa tête de nain de jardin, un petit collier de barbe grise, des yeux plissés comme de juvéniles graines de courge, enfoncés dans le crâne, noirs et brûlants avec une lueur de folie. Un sourire a germé sur son visage poupon, mais cela n’a fait qu’accroître la sensation de malaise.

J’ai poursuivi mon chemin jusqu’à la jetée. L’eau était froide, l’océan profond. Difficile de deviner ce qu’il y avait au fond. J’étais déjà venue souvent. Je ne savais pas si c’était la bonne, on ne sait jamais si c’est la bonne.

Je plongeai. Mon corps pénétra l’onde et coula vers le fond, je nageai de toute la force  de mes bras, de mes jambes, poussant sur mes bras, tirant sur mes jambes, afin d’atteindre l’endroit que je savais. L’heure de vérité approchait. J’avais pris ma troisième dose deux jours plus tôt.

Les piqûres étaient administrées par Selma, une infirmière au look de rockeuse, cheveux roses, piercing sur le nez, (au niveau du septum, sous la cloison nasale) mais qui étrangement piquait avec une douceur ineffable, je ne sentais jamais l’aiguille pénétrer ma peau.

Je poursuivis mon chemin sous l’eau. J’aperçus la lueur, mais elle me parut interminablement lointaine. Toutefois, encouragée, je redoublai d’efforts. J’avançai sans peine, ma transformation était bien amorcée.

Environ à deux cent mètres de profondeur, je vis une première silhouette, vingt mètres plus bas une seconde, c’était Yves et Anna qui m’encourageaient.

Le bleu de surface de la mer avait cédé le pas à une couleur plus grave, plus sombre, qui tirait vers le bleu mais on aurait tout aussi bien pu dire du noir, ou un vert qui aurait viré de bord. Pourtant la lueur phosphorescente des profondeurs apaisait toutes les teintes, rassurait toutes mes craintes. J’irais vivre un jour là-bas, je le savais.

  • Tu n’es pas encore prête, ma fille. La voix cristalline d’Anna calmait mes ardeurs.

Je l’entendais en stéréophonique, dans mon cerveau, comme si aucune distance ne séparait nos deux esprits. Une forme de télépathie portée par les vagues, la communication des Abysses.

Je savais qu’elle avait raison, je savais qu’il me faudrait bientôt faire demi-tour et retourner d’où je venais, en surface, sur Terre. Pour l’heure, je profitais du paysage. Ana et Yves nageaient dessous moi, à courte distance, ouvrant la voie. Je devais être à 400 mètres de profondeur, quand je ressentis les premières douleurs aux tempes et ralentit ma nage, basculant en arrière pour reprendre mon souffle. Ana et Yves s’approchèrent prestement de moi, mais je vis à leur regard qu’ils n’étaient pas inquiets. L’avaient-ils été une fois au cours de nos multiples rencontres ? Non, jamais. L’inquiétude et la peur n’avaient plus cours, de l’autre côté du miroir, au fond des océans.

Yves posa ses deux mains sur mon cou, à la naissance de mes branchies. Elles n’étaient pas encore totalement formées mais depuis la deuxième dose elles avaient connu un développement encourageant. C’est elles qui me permettaient de respirer de la sorte sous l’eau et de repousser mes limites.

  • Nous sommes fiers de toi, me dit Yves, d’esprit à esprit.

Il savait ce qu’il m’en coûtait de prendre le traitement. Ce n’était pas tant les piqures que les effets secondaires du Peisotrox, le produit que Selma m’inoculait depuis six mois désormais.

Le plus gênant d’entre eux, le plus difficile pour moi, était la suppression progressive de mes désirs charnels. Ils étaient remplacés peu à peu par un seul et unique désir intérieur, ardent comme le feu, rejoindre le fond, toucher les abysses et y demeurer toujours.

La disparition de mes désirs physiques me conduisait parfois à des comportements étranges, à des sautes d’humeur. Tout cela n’allait pas de soi, non que je sois très portée sur les choses de l’amour, mais tout de même à 22 ans, renoncer à cette aspiration libidinale inscrite dans mes gênes depuis des millénaires d’évolution ne se faisaient pas sans mal. J’étais un animal, quoique j’en pense.

La troisième dose m’avait fait franchir un cap, déjà je ne regardais plus les garçons, non que leur vue ne suscitât chez moi du dégoût, mais je n’avais plus cet attrait. Il m’arrivait par le passé d’avoir du plaisir à regarder le visage d’un bel homme, de me satisfaire de la régularité de ses traits, voire de la musculature de son corps, de me voir dans l’intimité coucher ma joue sur son large torse, et même d’imaginer de futures caresses, plus ou moins triviale. Mais à présent je n’y prêtais plus aucune attention. Il me semblait plutôt rechercher un regard, une lumière. Et Ana m’avait expliqué qu’avec la quatrième dose, cela aussi disparaîtrait.

  • Tu cherches dans l’autre la lueur qui t’éclaire sur ta propre clarté intérieure. Nous avons aussi du plaisir à nous sentir désirer, nous les femmes. Mais tout cela est bientôt fini.

Yves exerça une pression sur ma main, c’était sa manière à lui de me dire au revoir. En quelques battements de sa queue de poisson, il fut à trente mètres de moi. Ana caressa doucement mon visage.

  • Remonte maintenant, tu reviendras plus tard.

Elle me parlait de la quatrième piqûre, m’envoyait des images de la naissance de mes écailles, une fois que mes branchies seraient entièrement formées. J’avais hâte de voir apparaître ma première nageoire ventrale.

  • Chaque chose en son temps me répéta tendrement Ana.

Puis elle aussi s’éloigna dans un grand éclat d’écume, laissant un sillon de bulles derrière elle.

Je jetai un dernier regard vers la lueur. Caché par un immense rocher resplendissant de lumière phosphorescente, le village des Abysses brillait comme une promesse. Il se tenait à une distance que je ne pouvais encore parcourir. Bientôt, pensais-je, avec une nostalgie non encore consommée.

Et aspirant une dernière gorgée d’eau, j’en retirais une brassée d’oxygène puis me tournai vers la surface pour entamer ma remontée.

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4 commentaires pour Peisotrox

  1. guidru dit :

    Où je comprends que la douceur de ton langage et la finesse de tes analyses peuvent se transporter dans n’importe quel univers, et nous faire ressentir invariablement cette nostalgie non encore consommée.
    Mon bon Nico…

    Aimé par 1 personne

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