Les feux de la rampe

Au bout d’un certain temps, on se décourage. De courir de castings en castings, de se faire éconduire en deux secondes par un metteur en scène qui ne vous laisse même pas le temps de finir votre tirade, juste parce que votre gueule ne lui revient pas. Ou disons qu’elle n’est pas conforme à l’idée qu’il se fait du personnage. Du héros, bien souvent. Car, il est vrai, je ne visais alors que des premiers rôles.

Ma rencontre avec Marthe me permis de passer un cap, si je puis dire, c’est grâce à elle que je révisai mes ambitions à la baisse, que je consentis à auditionner pour de petits rôles. Pour elle, je fis même de la figuration. Derrière chaque grand homme, il y a une femme, dixit l’adage populaire et je dois dire qu’elle fut celle-là, même si étrangement Marthe fit faire à mon estime de soi le chemin inverse de celui initialement attaché à une relation sentimentale traditionnelle, surtout à ces débuts, ne dit-on pas que l’amour donne des ailes ? En ce qui me concerne ce fut comme de sauter d’une falaise. Et la réception au sol fut brutale. Mais sur le fond, elle avait raison. Elle m’a ouvert les yeux. Elle voyait ma faiblesse et ne l’excusait pas ni ne cherchait à l’amoindrir. Redescendu du piédestal sur lequel j’étais de moi-même monté, je commençai dès lors à réussir dans le métier.

Je commençai donc par de petits rôles, notamment celui d’un malfrat dans la série minable Les Cordiers juge et flic, où je fus repérée par une attachée de presse anglo-normande, qui demanda à me voir. Ensuite tout s’enchaîna, de fil en aiguille si je puis dire. Il se trouvait que je parlais correctement l’Anglais. Papa avait toujours tenu à ce que mon niveau de langues soit excellent, il me passait tout le reste, mais pas les langues. En esprit visionnaire, il avait tout compris de la mondialisation. Il m’envoyait chaque été en camp dans la campagne anglaise, une fois j’eus la chance d’atterrir sur une plage sous un soleil blafard, Brigthon beach fut mon meilleur souvenir d’adolescence.

Donc je parlais bien Anglais, avec un accent français délicieux, mais toutefois pas trop prononcé non plus, juste ce qu’il faut d’aristocratique et de gouaille mélangés, la façon dont les Américains nous perçoivent nous Français, et figurez-vous que je me retrouvai à passer un casting pour le fameux Steven Spielberg. Un petit rôle de rien du tout, certes, pas plus de deux scènes à l’écran, mais voilà, je n’étais plus bégueule, grâce à Marthe et me voilà retenu. J’embarque tout frais payé pour Hollywood et je touche mon premier cachet en dollars. Ce ne fut pas le dernier. J’ai ensuite tourné pour les plus grands, Scorsese, Tarantino, Eastwood, j’ai donné la réplique à Michael Douglas, à Billy Cristal, à Di Caprio et De Niro, j’ai embrassé Kate Winslet, j’ai tourné des scènes torrides avec Nathalie Portman. Bref, j’ai eu le succès qu’on me connaît. Entretemps Marthe et moi étions séparés. Non qu’elle ne fut pas digne de l’acteur bankable que j’étais devenu, mais elle et moi n’étions plus sur la même longueur d’ondes. Je l’ai su instinctivement un jour où elle avait acheté des tonnes de packs d’eau alors que je m’en étais fait livrer la veille. Non, vraiment il n’y avait plus de communication entre nous.

J’avais rencontré lors d’un tournage à Washington, la sémillante Maria Rodriguez, qui devint mon agent artistique, personnage clé de l’industrie cinématographique américaine s’il en est, en même temps que ma maîtresse à part entière, et plus tard ma femme.

S’il est préférable de ne pas m’étendre sur mes problèmes de drogue qui ont suivi, sur ma descente aux enfers, mes cures à répétition, je crois qu’il convient de souligner la droiture et la force de caractère de Maria, qui toujours resta à mes côtés en gardant chevillé au corps l’espérance d’un rebond, d’une reprise en main, d’un retour à la lumière.

Cette rédemption arriva sans prévenir. Clint Eastwood m’avait contacté pour son dernier film, l’histoire d’un ancien joueur de football américain, qui après une grave blessure avait mis un terme prématuré à sa carrière, avait sombré dans l’alcool et prenait sous son aile un jeune crack, un noir des quartiers, qu’il décidait de remettre dans le droit chemin et de conduire vers les sommets. Un rôle fait pour moi, du sur-mesure. Je lus le scénario d’une traite en une nuit, et dès le lendemain, j’appelai Clint sur son portable pour lui donner mon accord, c’était oui, j’acceptai le rôle.

Clint était gêné à l’autre bout du fil.

  • Ecoute Franck, j’ai réfléchi cette nuit et… Je suis désolé, mais le producteur est de mon avis, ce rôle est pour moi, c’est moi qui vais le jouer.
  • A ton âge, Clint, mais ce n’est pas crédible, tu as 92 ans !

Je voulus argumenter, me battre pour avoir le rôle.

  • Qui est le producteur ? demandai-je, j’étais prêt à faire jouer mes relations, à lancer Maria dans l’arène pour obtenir ce contrat de la dernière chance.
  • C’est moi, Franck. C’est moi le producteur.

Je restai sans voix au téléphone, puis ce fut le trou noir. Maria appela le 911, gyrophares, ambulance, les secours débarquèrent toute sirène hurlante et j’eus le droit à un massage cardiaque. Je fis deux jours de coma. On me déclara cliniquement mort pendant une douzaine de minutes. Mais ce fut ma rédemption. Je vis la lumière, le tunnel, les anges, j’entrai en relation avec la Source, le Tout, Dieu, appelez-Le comme vous voulez.

Quand je réintégrai ma vie et mon corps, je n’étais plus le même. Je cessai les drogues séance tenante, fini l’alcool, sans avoir besoin d’une nouvelle cure à 25 000 dollars la semaine. Je quittai ce milieu du cinéma qui m’avait tant apporté mais m’avait détruit, comme un papillon qui se brûle les ailes sur la lampe du salon. J’avais encore de l’argent, j’achetai un ranch au Nevada. Avec Maria, nous y avons ouvert un centre pour jeunes délinquants. Nous les accueillons dans un univers bienveillant, à mille lieues de leur contexte urbain et familial. Nous leur donnons une seconde chance. Nous leur tendons la main. Ils s’occupent des chevaux, les nourrissent et les brossent. Le grand public méconnaît les vertus thérapeutiques du fumier de cheval. Cela s’appelle la zoothérapie. J’ai suivi des cours et obtenu un diplôme dans ce domaine. Un jour, j’écrirai un bouquin sur le sujet. En attendant, je gère le ranch, d’ailleurs il faut que je vous laisse. Lauren Bacall, l’une de nos juments, a mis bas hier, il faut que j’aille voir si tout va bien, m’occuper un peu du poulain qui déjà gambade sur ses petites pattes. La vie est fragile, mais précieuse, la nature vous rend humble. Ce poulain je vais l’appeler Clint, preuve que je ne lui en veux pas; en fait quelque part, il m’a sauvé la vie.

Cet article a été publié dans Saison 7. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Les feux de la rampe

  1. guidru dit :

    Un parfait équilibre entre narration et introspection, dont on ne sait pas laquelle motive l’autre finalement tellement les deux sont inextricablement mêlées. Franchement, t’es trop fort !
    Tu devrais vraiment proposer ton scénario à Clint, ça lui ferait un film idéal avant de passer la main, une belle réflexion sur sa propre existence.
    Bisous…

    J’aime

  2. granmocassin dit :

    Merci Guidru! Tu sais Clint n’a pas vraiment besoin de mes services, vu qu’il est à l’affiche de Cry Macho, à 90 ans passés. Franchement, je veux la même vieillesse que lui, il assure un max.

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s