Plafond de verre

Longtemps je me suis couché de bonne heure, ayant trop peur de gâcher ces journées auxquelles je m’étais bien souvent éreinté à donner une certaine substance.

M’en expliquant un jour à un ami, celui-ci me confia qu’il avait toujours ressenti chez moi un trop grand respect pour mon plafond de verre personnel. « Comment veux-tu aller au-delà de tes journées si tu t’empêches ainsi d’aller au-delà de toi ? ».

La métaphore du plafond de verre m’échappant, j’entrepris la semaine qui suivit des travaux dans ma maison. Je fis tomber une partie de mon toit pour la remplacer par un plafond de verre auquel je prêtai malgré tout, questions de résistance et de longévité, l’artifice du plexiglas.

Dès les premiers jours du printemps, je pus tenter de visualiser ce qu’entendait mon ami. Quantité d’insectes s’agglutinèrent en masse sur mon plafond, obscurcissant certes quelque peu cette nouvelle lumière primesautière, mais prêtant à la fois à mon salon des nuances de couleur que je ne lui avais jamais connues. Mon plafond était là, avec sa fenêtre sur l’infini, et il était évident que je ne pourrais jamais le dépasser.

L’été qui suivit, mon intérieur se transforma en une serre intenable et tous les insectes vinrent s’y nicher pour cramer de joie à mes côtés.

L’automne s’y amoncelèrent les feuilles des arbres de mon jardin avec des couleurs telles que je me sentais comme submergé par un immense foyer sur ma tête, réellement bienvenu en raison des températures déclinantes.

Enfin l’hiver s’invita avec ses couches épaisses de nuages blancs lorsque ce n’étaient pas celles d’un lourd tapis neigeux. Au-dessus de moi s’amoncelait tout le poids de l’hiver qui me procurait son manteau à la fois.

À la sortie de l’hiver, je ne pus que remettre en question les propos de mon ami : ce plafond de verre était en tout fort agréable et je ne percevais aucune nécessité à le percer. Je continuais en outre à me coucher de bonne heure, mais c’était là ce que je trouvais finalement de plus agréable, ayant installé mon lit juste en-dessous de mon plafond de verre afin de pouvoir jouir de son bain nocturne.

Je décidai même au printemps suivant d’approfondir l’étude de mon plafond de verre et fis remplacer le reste de toiture par une immense terrasse de toit.

Chaque jour cette année-là, je m’adonnai à lire les réactions de mon cher plafond, depuis mon salon en bas ou depuis ma terrasse selon les événements qui s’y produisaient d’un côté ou de l’autre. Le bruit courut au sein de mon cercle amical que je possédais chez moi un plafond de verre étonnant, tout changeant et fort attrayant, qu’il était possible de surcroît d’étudier tout à loisir. Les visites s’intensifièrent, dépassant en longueur les limites des jours et bien souvent des nuits, jusqu’aux petits matins. Certains s’extasiaient des lucioles après la pluie, d’autres de la jolie diffraction de la lune par son plexi, d’autres encore des larmes après la neige, d’autres enfin du puits de détresse après l’ennui, chacun finalement à l’avenant de sa propre personnalité, au-delà de soi peut-être, mais toujours à pas lents.

C’est ainsi que revint cet ami à l’origine de tout ceci, qui me dit : « Que ton plafond de verre est agréable ! Penses-tu que tu pourrais superviser la construction d’un autre pour chez moi ? »

J’abandonnai dès lors ma frivole carrière d’universitaire pour me lancer dans la maîtrise d’œuvre pour la construction de plafonds de verre.

Cela marche bien, fort bien même, mes jours débordent bien souvent de leurs loges pour empiéter sur les bicoques de mes nuits. Les plafonds de verre des autres sont insatiables, qui réclament désormais tout mon temps.

Cet article a été publié dans 03. Sensibleries, Saison 6 (2020-2021). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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