Centaure

(contexte : la narratrice vit en colocation avec un centaure qui s’appelle Iul. Ils veulent devenir riches)

Allongé sur le tapis, Iul rejetait en boucle ses dés divinatoires de bois et de pierre ; j’avais appuyé ma tête contre son flanc, son flanc de cheval, pas sa hanche humaine, et je m’étais étendue à mon tour. J’avais posé la plante de mes pieds contre le mur, les jambes relevées et légèrement pliées, comme si je cherchais à le repousser et du même coup à agrandir la pièce. Nos corps formaient un angle à quatre vingt dix degrés.

Parfois, dans la rue, Iul me laissait grimper sur son dos ; il me laissait aussi toucher sa robe drue et brune quand je le voulais, et j’avais souvent changé les fers de ses sabots, service que je lui rendais volontiers. À l’inverse, les contacts physiques que j’avais avec son torse, avec la partie supérieure de son corps, étaient presque inexistants. Les centaures, en général, sont moins tactiles que nous, pensai je, mais c’est peut-être du à la crainte qu’ils ont de leur propre force, le désir de ne pas nous bousculer ou nous effrayer, nous qui sommes plus petits et plus faibles. Iul continuait de lancer les pièces de son jeu. Il faisait des séries de trois lancés, effectuait quelques calculs sur son téléphone, inscrivait des combinaisons de chiffres sur un carnet, prenait des notes, consultait un livre ou deux, et recommençait. Il avait commencé par essayer de prévoir le cours des bourses virtuelles, des fluctuations de la finance, et maintenant il tentait de deviner le numéro gagnant du loto de la semaine, Pour m’amuser, disait-il, mais sans grand espoir, juste histoire de m’entraîner à la divination probabiliste mathématique dont nous aurons bientôt besoin, juste pour tester mes capacités. J’ai une question, dis je. Il me tournait le dos, et, en bas de ses reins, là où sa colonne vertébrale semble se plier et forme un toboggan d’os et de cartilage, avant de réapparaître en épine dorsale massive et solide, en bas de ses reins mais au dessus de ses épaules, pas ses épaules du haut, donc, mais ses épaules numéro trois et quatre, les épaules de ses pattes de devant, s’étendait cette zone diffuse qu’il m’était difficile d’identifier comme appartenant à son tronc humain ou à son corps équin ; il devait surement y avoir là des muscles, peut être même des os et des organes qui n’appartenaient ni à l’un ni à l’autre, mais étaient purement centaures. Pose ta question, répondit il.

Moi  : J’ai peur que ça soit un peu personnel, mais en supposant que tu vas finir par trouver le numéro gagnant, ou que tes dons de voyance nous permettent de placer la bonne somme sur le bon cheval au bon moment, en supposant qu’on devienne riches, mettons, de manière optimiste, cent mille balles, qu’est ce que tu vas faire au final de toute cette thune ?

: Moi j’ai plein d’idées.

: Mais je me demandais si toi tu avais envie d’un truc en particulier.

Iul  : Pour l’instant j’arrive pas à grand chose.

: Les idées inscrites dans la matière, le bois et la pierre qui composent mon jeu divinatoire, ne veulent pas sortir. Et les idées inscrites dans la matière mais qui ne veulent pas en sortir sont comme inexistantes. La réalité qui n’est pas le réel n’habite que dans les phrases énoncées clairement, dans les phrases énoncées d’une voix claire et forte, les phrases structurées et rythmées, mélodieuses.

: Si un jour on arrive à gagner cet argent j’irai vivre en Grèce.

Moi  : !!! En Grèce.

Iul  : Parce que c’est de là que viennent les centaures. De Grèce ou peut-être de Mésopotamie : et ensuite on s’est dispatchés dans le monde entier.

Moi : La Grèce et la Mésopotamie c’est pas tout à fait la même chose.

Iul : En tous cas j’ai beaucoup réfléchi à mon rapport à la ville ces derniers temps. Quand je sors, quand je vais dehors, je suis en lutte permanente avec un ennemi invisible. Je bataille et résiste contre tout ce qui m’entoure, les platanes, la chaussée, le bruit, les devantures vitrées, les ponts de verre, les esplanades, les fontaines à jaillissements orchestrés, je résiste à toutes ces choses qui produisent une angoisse ou une tension sous-jacente chez moi, comme si elles me menaçaient ou même m’agressaient, comme si le monde entier voulait me nuire. Je sens qu’à la périphérie de ma vision se trouve une créature ou un être qui me serait hostile, mais qui se situerait toujours hors champ, dans mes angles morts. Ou parfois j’ai le sentiment d’avoir été placé là, au milieu de cette ville, par la main d’un géant, mais sans qu’il existe un seul lien entre mon environnement et mon corps, comme si nous appartenions à deux dimensions différentes. J’ai réalisé que les centaures ne sont pas faits pour vivre en ville.

: Je crois que je dois revenir à mes vrais racines : la méditerranée et le soleil.

Mais moi, j’avais toujours cru que les centaures avaient été « fabriqués » dans un laboratoire. Ah bon ? Dit Iul. Dans un laboratoire ? Mais quand ? J’avais l’impression d’avoir étudié ça pendant mes années lycée voir même collège, mais le souvenir précis de ce cours m’échappait. Je crois que c’était une histoire de… Ou peut-être que le laboratoire correspondait à un autre moment historique et que j’avais confondu… Si les centaures étaient nés dans des labos ça signifiait qu’ils étaient bien « mi humain mi cheval », mais s’ils avaient toujours existé, pensai je, rien ne permettait de les enfermer dans ces deux référents, dans cette définition binaire, alors qu’ils ne partageaient peut être d’ancêtres communs ni avec les chevaux ni avec nous. Des descendants de dinosaures.

Moi  : Il faut qu’on vérifie sur Internet.

Iul  : Non non, je crois vraiment qu’on est nés en Grèce. Ou en Mésopotamie mais qu’ensuite on s’est déplacés vers la Grèce. En tous cas, l’idée est née là bas, c’est là qu’on a retrouvé les premières représentations, les premières mosaïques, les premières fresques, les premières statuettes…

Moi : Je ne suis pas sure que ça marche comme ça les idées. J’ai toujours eu l’impression qu’une même idée ne peut que naître dans plusieurs lieux au même moment, ou dans un même lieu mais à des époques différentes ; dans le premier cas, c’est comme si les différents cerveaux où elle pousse étaient reliés par un réseau souterrain, une sorte de cordage, de filet invisible ou de toile d’araignée hypersensible… Les lieux dans lesquels naissent les idées sont peut-être ces espaces où les nœuds du filet universel sont plus denses. Ou bien ce sont les dessins formés par les fils qui créent parfois des tracés plus dynamiques, qui favorisent une certaine forme d’inspiration.

Iul : J’ai l’impression d’avoir oublié un truc hyper important.

Moi : Ou bien, dans le deuxième cas, l’idée disparaît et réapparaît tour à tour, toujours au même endroit mais à des décennies ou à des siècles d’intervalle, comme une plante à bulbe devenue immortelle.

Iul  : Quand tu parlais du laboratoire ça m’a fait penser à… Tu sais cette histoire dont on avait…

Moi : Mais bien sur aller vivre dans un autre pays ça peut être cool.

Cet article a été publié dans 02. Le point aveugle, Saison 6 (2020-2021). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Centaure

  1. granmocassin dit :

    Une Théorie (sans nul doute conspirationniste) dit que les centaures ont effectivement été créés en laboratoire, pour être précis à l’IHU Méditerrannée du Professeur Raoult, suite à une expérience sur des pangolins. mais à mon avis c’est une légende urbaine.
    Quoi qu’il en soit, j’adore ton texte. Bravo!

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  2. briceauffoy dit :

    Une autre hypothèse, crédible celle-là puisqu’elle fut touitée par le résident de la white (spirit) house, nous conduirait vers la Cité Interdite d’où tout se serait originé (sic).

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