Fripes

« Les habits fripés tracent une limite claire entre deux catégories de personnes. Les premiers, les plus nombreux, une véritable multitude, voient dans l’habit mal repassé le signe d’une fainéantise congénitale. »

À ce moment précoce du déroulement des pensées de notre homme, une dame jolie d’habillage et de visage vint soutenir son regard aussi près que la bienséance le permettait, puis s’en fut vers d’autres occupations a priori tout aussi transitoires.

« Où en étais-je ?, se dit notre homme. Ah ! Les habits fripés ne sont qu’un parmi tant d’autres signes sur une liste longue comme une vie d’actes inachevés. Mais pourquoi diable m’emmerde-t-on avec les miens ? Me croit-on atteint d’une névrose terrible qui me pousserait seconde après seconde à ne pas repasser mes habits ? Me plaint-on peut-être par-derrière moi ? »

La femme repassa dans son champ de vision, se contentant cette fois de lever un index implicite.

« Mais il y a heureusement ceux qui voient en creux des habits fripés tout ce qu’il est possible de faire dans la vie qui ne soit pas en rapport avec la nécessité de s’habiller. Puisqu’on ne peut s’habiller de courants d’air, puisque la bienséance ne nous le permet pas, nous posons des habits sur nos épaules. Sommes-nous responsables du parcours antérieur de ces habits avant qu’ils ne croisent notre chemin et ne viennent s’échouer sur nos corps ? »

La femme, toujours l’index au ciel, traita la question qu’elle n’avait pas posée en avançant sa réponse définitive : « Monsieur, je n’y tiens plus ! ».

« Oui, nous en sommes responsables, à quoi bon le cacher ? Les masses de livres que nous posons sur nos habits, les lits d’amour sous lesquels nous les froissons d’abandon, les fièvres qui nous montent sous le soleil et nous poussent à les jeter sans tarder. Chaque pli de nos habits fripés est une passion achevée, leur somme est le visage du désir incarné. »

Les habits de la femme devant lui étaient manifestement repassés de frais, son regard n’en exprimait pas moins une passion achevée : « Monsieur, il y a deux sortes de clients à une terrasse de café : ceux qui commandent et ceux qui ne commandent pas. Hé bien, moi, serveuse comme je suis, je vous le dis tout net : les seconds, je ne les sers pas ! »

Cet article a été publié dans Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Fripes

  1. C. Lanouette dit :

    ETHNOFRIPOLOGIE 🙂

    Une anecdote d’un ami qui travaillait « en boutique », comme on dit :

    « Ah, mais que cette robe est laide, Monsieur

    « Vraiment? »

    « Incroyable que vous vendiez cela! »

    « Madame, dites simplement que vous ne l’aimez pas. D’autres s’en occuperont. »

    Bonne journée!

    Merci,

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  2. En ce qui me concerne, je suis de celles qui commandent dans une terrasse à café, je raffole des vêtements de seconde main 🛍

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  3. guidru dit :

    Vous êtes donc parfaite sous tout rapport !

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