L’impromptu de Washington

110-1-600x397La mort de George Floyd embrasa l’Amérique. Sur les images qui tournaient sur les réseaux sociaux, il était clair que les flics l’avaient tué et qu’encore une fois les noirs étaient traités comme des citoyens de seconde zone, des moins que rien. Beaucoup de stars publièrent des messages ou se mirent en scène sur Instagram en soutien à la communauté noire, pour l’égalité des droits, pour la justice. Les tennismen et tenniswomen levèrent les mains, lâchant la raquette, les enseignes telles que Nike parlèrent d’un Black Tuesday où aucune vente ne serait faite, les I Can’t Breathe fleurirent sur Twitter comme sur les pancartes et les Tee-shirts.

Donald Trump s’en fichait et appelait l’armée à la rescousse pour chasser les « terroristes ».

Les policiers noirs eux-même participèrent au mouvement, mettant un genoux à terre et levant le poing, pour marquer leur sympahie avec les revendications égalitaires. Le président des Etats Unis se réfugia dans un bunker, celui de l’indifférence et de la mauvaise foi, attisant la colère.

Cette fois, ça ne passait pas. Ce furent d’abord les frigidaires, monuments ô combien symboliques de l’Amérique triomphante, qui se mirent en grève. Suspension de toute activité de froid, en plein début du mois de Juin, avec cette chaleur… puis ce furent au tour des aspirateurs de rejoindre le mouvement, les vieux Hoover comme les Dyson les plus récents. Mais Donald Trump en fut-il véritablement affecté ? Chez les gens puissants, il y a toujours quelqu’un pour vous trouvez une bière fraîche, les lèche-culs s’en donnèrent à cœur joie. Le tapis de la maison blanche fut nettoyé à la main et on trouva même quelqu’un pour faire la chambre du Président à la balayette. Pourtant le mouvement fut suivi ! Les réfrigérateurs et les aspirateurs maintenaient la pression et dans le peuple, où l’on n’a pas toutes les commodités pour faire face, la colère grondait. Ce fut la fonte de tous les glaçons, la Budweiser tiède, les milliers de denrées décongelées, bonnes à jeter, le lait tourné, la margarine fondue, sans parler de ces litres d’ice-cream qui devinrent comme de la flotte. Ce fut le retour du balai dans les chaumières. Bien souvent, on laissait la poussière où on la trouvait, ou bien on la planquait sous le canapé. Quelle crasse en Amérique !

Le syndicat de l’électroménager, dont on connaît la puissance outre-atlantique, considéra que la limite ultime avait été franchie, il ne fallait pas lâcher, c’était le moment. Les machines à laver emboîtèrent le pas, d’abord dans les Lavomatics puis chez les particuliers, ce fut ensuite les robots ménagers, auto-cuiseurs et autres fouets électriques, dont on connaît l’importance pour la ménagère américaine ( de moins de soixante ans, blanche et protestante comme il se doit). Puis ce fut au tour des micro-ondes de rejoindre la bataille. Fini de réchauffer les vieux Hot-Dogs, adieu le fromage fondu entre deux tartines de Big Mac.

Les cafetières électriques et même les percolateurs de bar refusèrent alors de se mettre en service, et vous pouviez mettre une pancarte « Black Owner » ou « Native American », c’était du pareil au même, il ne sert à rien de parlementer avec une machine à café en colère, le noir elle connaît.

Même si la situation devenait de plus en plus sérieuse et que tout le pays partait à vau-l’eau, le Président Trump refusait de plier. Il lui fallait pourtant arpenter son golf dix-huit trous à pieds, car les voiturettes électriques s’étaient elles-aussi mises en grève. Toutefois il en fallait davantage et le syndicat de l’électroménager le savait. Ses principaux dirigeants parlementaient sec avec l’organisation plus récente des nouvelles technologies.

– Sans vous, on ne peut pas gagner la bataille, argua le représentant des frigidaires.

– C’est malheureux, que ce soit les représentants du vieux monde qui se mettent les premiers en rogne, lança le délégué des balais électriques, c’est toujours les mêmes ! Rejoignez le mouvement !

Les tablettes sous Androïdes furent les premières à accepter. Black out total. Étrangement les i-phones, ces bêtes d’intelligence sous couvert de la Grosse Pomme, réputés pour être cool et à la pointe des avant-gardes, rechignaient à s’engager. C’est que leurs super-calculateurs connaissaient les conséquences d’un tel ralliement…

– Enfin, par tous mes circuits intégrés ! Lança l’Iphone 11, vous n’avez donc aucune conscience politique?! C’est le moment où jamais, est-ce qu’on ne peut pas au vingt-et-unième siècle vivre enfin en paix quelle que soit sa couleur ?!? Est-ce qu’il faut toujours vivre avec la peur parce que la nature nous a fait naître noir ?!

Et ce fut des arguments qui valaient son pesant d’or, surtout venant d’un téléphone aussi mince, à la coque anthracite brillante, ultra grand angle et mode nuit intégré.

– On peut désormais mettre un carré noir sur son profil, osa pourtant l’Iphone SE, le plus cheap de sa catégorie, c’est déjà pas mal comme engagement!

Ce n’était pas assez. Tout le monde le savait. Et le MacBook Air, qui était le plus gonflé, fut le premier à franchir le pas. Ce fut le pas décisif. Comme par un effet domino, tous les i-phone de la marque s’affranchirent de leur processeur et de leurs programmes. Sur toute la surface de la Terre, toutes les communications téléphoniques furent coupées, tous les ordinateurs du monde cessèrent leur calcul, tous les serveurs stoppèrent leur activité de stockage. La bourse de New-York fut la première impactée, puis ce fut Londres, Tokyo, Paris. Une chute vertigineuse. On ne savait même pas de combien, mais ça tombait! Les ordinateurs ne répondaient plus, les hommes avaient depuis longtemps désappris à compter sur un boulier, mais les traders savaient d’instinct qu’ils venaient de perdre beaucoup d’argent, des sommes à dix chiffres, des montagnes de dollars, évanouies en quelques secondes, ça puait la ruine à plein nez! Les banques allaient faire faillite, le commerce mondial ne s’en remettrait pas. On sauta des tours, comme aux temps anciens. Mais les tours étaient plus hautes, ce qui laissaient encore du temps pour réfléchir et se poser la question lancinante: mais pourquoi n’ont-ils pas traité correctement George Floyd?

Le Pentagone avait branché son système de secours, un bon vieux groupe électrogène qui tournait au kérosène, il était censé être un groupe « No Break », insubmersible, mais il ne parvint même pas à établir une liaison radio avec Moscou et Pékin. Donald Trump entra dans une colère dont il avait le secret, il voulut envoyer une pique assassine en moins de deux cent caractères sur Twitter, mais il jeta de dépit son téléphone, plus rien ne fonctionnait.

Le puissant syndicat de l’électroménager jubilait. Depuis le monde de l’au-delà, Georges Floyd pouvait respirer. Ils avaient gagné la bataille.

N.T.

Cet article a été publié dans Hors atelier, Saison 5 (2019-2020). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

11 commentaires pour L’impromptu de Washington

  1. briceauffoy dit :

    Excellent, Nico ! Tu es en forme.

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  2. Christine Robledo dit :

    Les États-Unis n’ont même pas 300 ans d’Histoire ! Ils manquent d’expérience. Surtout, il faut se référencer à l’origine de ce peuple américain. Des Européens qui fuyaient la pauvreté dans leur pays (des meurtriers, violeurs, voleurs, incultes…), des africains, des asiatiques, des russes… enfin à peu près tous les peuples du monde. Comme dit l’adage : trop de choses tue la chose. Aujourd’hui, ces origines ont certes évolué, mais l’esprit « zonard » demeure. La preuve : Trump est au pouvoir. Plus con que lui, tu meurs ! Trump, sa devise : diviser pour mieux régner. De nombreux évènements historiques ont prouvé que cette stratégie ne fonctionne pas à long terme. Elle amène trahison et guerre. La soif du pouvoir a toujours existé. Et certains puissants se moquent « royalement » (puisque c’est quelque peu similaire à une système de monarchie) du peuple.
    Le problème NOIR aux États-Unis est le même que l’ignorant qui découvre que le feu brûle…

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  3. briceauffoy dit :

    Désolé Nico, je t’ai retiré ma mention J’Aime, mais c’est pour sauver Guidrut de sa légèreté. J’espère que tu ne m’en voudras pas trop. Amitiés.

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    • granmocassin dit :

      Ah oui, ça se fait ça?! C’est vrai qu’on peut reprendre tout ce qu’on donne dans ce bas monde capitaliste… Moi qui me disais qu’à 10 like, je lâchais mon boulot et je me consacrais à l’écriture… Mais bon, si c’est pour la bonne cause, je vais me faire une raison.

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  5. granmocassin dit :

    10 Like! Oui, tu peux sereinement envisager une carrière dans les Lettres. Et s’il te plaît ne sois pas condescendant avec ceux qui stagnent, et qui bossent, et qui font comme ils peuvent, et qui se font enlever des Like qu’ils ont eu un jour. Et qui espèrent. Et qui continuent de cravacher, silencieusement, dans leur coin, en se disant qu’il y aura des jours meilleurs. Des jours où leur textes seront aussi populaires qu’un tweet de Donald Trump (je ne sais pas si c’est un bon exemple…).

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  6. briceauffoy dit :

    Je te remets ton like, que je n’aurais jamais dû t’enlever, Nico. Guydru s’envole dans les sondages, il a une popularité de président de la république française dans les années 60, me voilà rassuré. Il va enfin se lancer dans la littérature sérieuse. Ouf !

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