Tribute to George Sigor

On se souvient de son sourire. Mais l’on se souvient peu de la gravité que George portait en lui.

Regardez ces photos où il rit, son regard est perdu, il regarde ailleurs ou bien il détourne les yeux. Les rares clichés de George où il vous regarde bien en face, il ne sourit pas, il a la bouche fermée, les yeux fixés sur vous comme s’il lisait en vous à livre ouvert, il à l’air austère soudain. On dirait qu’il voit des choses que vous vous cachez à vous-même.

La musique a toujours fait partie de la vie de George Sigor. Il jouait du piano à quatre ans. A sept ans on lui offrait sa première guitare. Il jouait à l’oreille, n’avait jamais pris aucun cours. Il a appris le solfège sur le tard, un été où il s’ennuyait, qu’il disait. Il a écrit des symphonies. Il jouait du piano avec un touché inimitable, très sensuel. On l’entendait le dimanche, après la messe, dans les garden-party des bonnes familles de la Côte Est. Tout le monde se pressait pour l’inviter. Il jouait des heures entières, des mélodies académiques, avec un dédain superbe. Toutes les mères le voulaient comme fiancé pour leur fille, les pères étaient d’accord, mais le jalousait secrètement.

Combien savait qu’il jouait aussi le soir dans des bars, dans des clubs de jazz enfumés, qu’il n’était pas le dernier à fumer et à boire, à se faire une ligne de coke pour tenir toute la nuit, survolté et heureux, sur son piano? Il fit la rencontre de Fred Barkley au début des années 20. Ensemble ils ont formé le groupe que tout le monde connaît, rejoint très vite par Pete Caldwell à la bass, Jeff Ruth à la batterie. Fred était un bon chanteur, une sorte de crooner rebelle, il avait déjà percé dans le milieu mais c’est George qui a fondamentalement changé sa musique, leurs deux talents ont fusionné et l’un comme l’autre ont pris une autre dimension.

Peu de gens savent que George est tombé malade juste avant leur rencontre. Gravement malade. Il est resté plusieurs semaines entre la vie et la mort. Il venait d’avoir vingt ans. Il l’a raconté lui-même plus tard : « dans la chambre d’hôpital, j’ai dit au revoir à ma mère, car j’ai cru que je ne la reverrai plus. » Il en avait profité pour mettre les choses au clair, lui révéler qu’il n’était pas que le George des garden -party, mais aussi celui plus trouble des bars de nuit.

Est-ce cet aveu qui l’a sauvé d’une mort certaine ? Toujours est-il que revenu à la vie, il ne fut plus jamais le même. Certains de ceux qui l’ont côtoyé le jugeait désagréable, hautain ou coupant dans ses propos; Pete, Jeff et Fred ont toujours témoigné au contraire de sa gentillesse, aussi doux qu’un agneau disait Fred Barkley, son complice de toujours. « Il s’était fait la promesse de ne plus mentir », expliquait Jeff Ruth dans une longue interview paru dans le New York Times. « Il avait vu la mort de près et il avait jugé qu’on passait trop de temps dans sa vie à mentir, en premier lieu à soi-même. Il disait tout ce qu’il pensait. Il se foutait des conventions sociales, sans doute pour ça que certains étaient heurtés par sa franchise ou son abord abrupt. Il fallait juste accepter ça et ensuite tout allait bien, tout roulait. Entre nous, ça ne posait pas de problème.»

C’est lors de leur tournée en Irlande, dans un pub de Dublin, que George Sigor fit la connaissance de Sarah Donegall, la chanteuse de folk. Leur rencontre allait passablement assagir le jeune homme. Ces compositions s’étaient dès lors faites plus douces, plus apaisées. Le groupe enregistra un dernier album, le mythique Instant Crush,  avant de se séparer dans les circonstances tumultueuses que l’on sait.

George Sigor entama ensuite une carrière solo tout à fait remarquable, collaborant de temps à autre avec son vieux compère Fred Barkley. Il ne donna plus aucun concert, mais ses enregistrements ont fait les délices de tous les mélomanes de la Terre.

A la mort de Sarah, George Sigor rentra dans les ordres et disparut des écrans radars. Quelques fans le sollicitaient encore et allaient le visiter dans le monastère où il vivait reclus, sur une des îles d’Aran, tout au bout de la baie de Galway. George les recevaient tous, mais il refusait de parler du passé. En général, les échanges étaient brefs, une accolade et un selfie, et les fans laissaient le vieux George à sa prière.

George Sigor s’est éteint il y a deux ans, dans l’indifférence la plus totale. Ses albums remastérisés sont réédités aujourd’hui dans une intégrale en coffret, votre serviteur vous invite à les redécouvrir sans modération.

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5 commentaires pour Tribute to George Sigor

  1. briceauffoy dit :

    J’ai l’impression de revenir à mes années de jeunesse quand je lisais Rock and Folk ! Excellent.

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  2. guidru dit :

    Roland Guidrus a écrit une biographie de George Sigor.
    Dedans, cette anecdote : après avoir rencontré Georges Brassens (en 1956, je crois), il transforma son prénom Georges en George, « afin de reconnaître au grand chanteur une lettre d’avance à sa plume… »
    Roland Guidrus avoue dans ce passage, avec cette manière de toujours ramener les choses à lui, qu’il a pensé réduire son nom en Roland Guidru.

    Aimé par 1 personne

    • granmocassin dit :

      J’ai longuement hésité sur la forme orthographique du prénom, mais s’il a joué pour les bonnes familles de la côte Est, il ne peut que s’appeler George.

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    • granmocassin dit :

      La chanson de Roland Guidrus, mémorable. Il a des origines norvégiennes assez méconnues, à moins que ce ne soit le Norrland suédois? Enfin quoi qu’il en soit, c’est tellement bon de savoir que Roland Guidrus est vivant!

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