Tenus en laisse

L’épaule n’est pas loin du point de rupture, cet instant fulgurant où les tendons poussés dans leur résistance finissent brutalement par se déchirer, amenant l’os à se déboîter. Il redoute le moment fatal. La douleur précédant le déchirement s’éternise parfois en préambule étiré à l’extrême avant l’intolérable. Il se souvient, l’os se décale alors d’un coup sec, quittant la cavité dans un craquement à couper le souffle. Il observe ses articulations, cartilages et muscles résister à la traction. Ça tiendra, encore une fois. Grimace.

Les doigts crispés autour de la bride en cuir sont presque blancs, garrottés. Le sang n’y trouve plus son chemin. Au bout de la bride, raccourcie à un mètre environ, le mousqueton en acier résiste lui aussi. L’anneau épais auquel il est attaché entraîne les mailles acérées du collier étrangleur, elles se tendent autour de la gorge de l’animal. Son souffle est rauque. Il tire sur la laisse sans faiblir. Sans à-coups. Tension permanente. Chaque sortie est une torture. Promenade de l’endurance. Se retenir de hurler, contenir les insultes, maîtriser la haine. Ne surtout pas attirer l’attention. Oublier l’épaule, les doigts, la gorge. Juste rêver d’en finir avec la douleur. Juste lui laisser une toute petite place dans les pensées. Juste imaginer étrangler le chien jusqu’à ce qu’il crève. Il commence à pleuvoir. Le molosse n’a pas encore chié. Encore un tour de quartier avant de rentrer mouillé. Il est 17h45.  La pluie fine brille en silence sous la lumière des réverbères, le chien s’arrête pour lever la patte au pied du métal noirci par les fumées urbaines. Petite trêve pour le poignet. En profiter pour se masser l’épaule et observer la gueule de la bête prisonnière de sa muselière. Elle n’aura pas le dessus. Sans sa mâchoire de tueuse, elle ne peut rien. Il suffirait de l’emmener dans un hangar. Une corde. Une poutre métallique. Une pendaison. Une langue de clébard pendante entre deux lanières de cuir mouillées par la bave. Mettre un terme à ces corvées. Plus jamais l’heure de sortir le chien, l’heure du déchirement des tendons, l’heure des jurons étouffés et des coups de pieds dans les côtes pour montrer qui est le chef. La bête sur le trottoir ne se soumet pas. Elle reprend sa marche, indifférente à son cou meurtri par le métal. Ses yeux vides sont d’un noir profond.  Elle ne sait pas pour le hangar, elle n’imagine pas. En quelques minutes à peine, le temps de passer la corde, la tirer, soulever d’un coup le corps arqué, poil ras aux reflets fauves, pattes battant inutilement dans le vide, regard affolé, un râle ou plusieurs, la peau trouée par les pics du collier, quelques minces filets de sang, quelques soubresauts, pas plus. Un sac poubelle, une benne à ordures. Fini. Repos éternel de l’épaule. Le molosse chie enfin dans le caniveau. Repos. Une voiture passe en trombe, geyser d’eau sous les roues. Baskets mouillées, jean mouillé jusqu’au genou, le chien grogne, poil hérissé. Choper le connard au volant de son 4×4, le sortir de sa voiture en l’attrapant par le colback et lui faire bouffer la merde du chien, les genoux dans une flaque d’eau huileuse, s’en satisfaire avant d’enlever la muselière du chien et laisser les choses advenir. Attiser efficacement la colère de la bête.  La voiture est déjà loin, ses deux lumières au cul brouillées par le crachin. Grimace. Chape de goudron dans le crâne. Hargne sombre. S’en détourner au plus vite. Volte-face nerveuse, son pied glisse du trottoir, s’emmêle dans la laisse du chien resté dans le caniveau. La merde n’est pas loin. Perte d’équilibre. Il se bascule vers l’arrière et entend craquer quelques vertèbres dans la torsion incontrôlée de son buste. Grimace. Son seul bras libre cherche appui et, dans l’urgence, mouline dans la pénombre. Trop loin du mur, la masse de ses hanches l’entraîne vers le sol sans que ses jambes n’arrivent à compenser la chute, affaissement de quatre-vingt-cinq kilos de carcasse devenus inutiles. Sa tête heurte en premier la porte d’entrée de l’immeuble. Au bout de la laisse, le chien immobile s’étrangle d’un coup sec. Un minuscule son plaintif parvient à s’échapper de sa gueule. Il bondit sur le trottoir pour échapper à la tension provoquée par le collier. Soixante-dix kilos de muscles se propulsent sur l’homme. Son dos s’écrase contre le métal saillant de la lourde poignée de porte. Il étouffe un râle, la porte s’ouvre, il s’effondre sur le palier, la femme au manteau poilu pousse un cri si aigu que le chien affolé se jette sur elle. Fourrure contre fourrure. Babines retroussées il grogne, rageur il gueule après le chien, paniquée elle hurle. La bête mouillée pue, l’homme transpire, il tente de se relever au plus vite, prisonnier de la sangle en cuir qui lui cisaille le tibia. L’averse, poussée par une bourrasque, pénètre dans le hall. Le parfum de la femme qui continue à glapir sous le poids du monstre et de son maître se mêle à la pluie et à l’odeur âcre de l’animal. Dans les étages, les portes s’ouvrent. Ça gueule. C’est quoi ce bordel, qu’est-ce qui se passe, hey madame, surveillez votre langage, je t’emmerde, pouffiasse, elle a encore bu cette vieille bique, mais c’était quoi ce cri, faut aller voir en bas, ben voyons, allez-y monsieur, appelez plutôt la police, non mais on ne va pas quand même pas déranger les flics, c’est peut être rien, vous plaisantez, vous avez entendu ce cri, c’est sûrement grave, on ne peut tout de même pas rester sans rien faire, non n’y vas pas c’est peut-être dangereux, ça nous regarde pas après tout, je crois que c’est la dame du premier qui hurle, elle fait moins la fière cette conne, je suis choquée par vos propos madame, et si c’était vous hein, ma femme est en train d’appeler la police, c’est peut-être très grave, bon moi j’y vais avec ma bombe au poivre, ahah monsieur veut jouer les héros en charentaises, il ne reste pas sans rien faire lui au moins,  taisez-vous bon sang, il n’est pas né celui qui me fera taire monsieur, n’y vas pas chéri, j’ai peur, attendez je vous accompagne, la police ne devrait plus tarder, pfffff manquaient plus que les flics dans l’immeuble, rentrez chez vous madame, j’ai pas d’ordres à recevoir d’un chômeur, oh ça suffit! Il réussit à pousser le chien d’une bourrade, agrippe le mousqueton pour libérer la laisse. La femme gémit quand il se relève et recommence à brailler. Tenez votre chien, elle hurle, tenez votre chien. II n’y tient pas, non. Il veut juste se barrer, avec ou sans lui, avant d’entendre la sirène des flics ou se manger du poivre. Laisser là le clébard, la bourgeoise en fourrure, le carrelage en damier de pluie, de boue, de bave et de sang. Il se fout de savoir qui est blessé. Si c’est lui, il s’en tirera. Il s’en est toujours tiré. Il enjambe la croupe du chien, shoote dans l’escarpin pailleté qui va cogner contre le chambranle de la porte. La pluie s’abat sur la chaussure, sur ses épaules, son visage, ses oreilles bourdonnent, il retrouve le trottoir, allonge le pas, tord la bouche en sentant ses vertèbres meurtries, jette un regard en arrière, hésite, s’arrête une seconde et siffle un coup rapide et sec. Le molosse déboule et le rattrape, relevant sa grosse tête carrée de connard de chien. Ils prennent en cavalant la première rue à droite. Sa foulée ralentit, son souffle s’apaise, son crâne se calme. Il plisse des yeux, il aime sentir ses veines palpiter, cette chaleur les parcourir, l’intensité de vivre. Il pense qu’il a cette même tête satisfaite le dimanche, dans les dix premières minutes de son footing, quand les muscles enfin chauds cessent de vouloir freiner l’effort et se soumettent enfin. Mollet cuisses fessier roulent sous le Lycra moulant bleu marine à bandes blanches, il sent tout, puissance et plaisir. Et quand il double les deux pimprenelles en leggings fluo, elles tournent tous les dimanches autour des pelouses boueuses, bandeau assorti dans les cheveux, il a du plaisir aussi, il change son regard. Neutre. Puissance neutre. Elles sont racées les frangines. Pas de fierté excessive. Il sait qu’elles matent le rebondi de son cul d’athlète. Il sent tout. Du muscle, du muscle, rien que du muscle. Morceau de choix, il a vérifié devant la glace. Il vérifie toujours avant de partir. Ne jamais mollir. Le miroir de la vitrine du bijoutier en bas de l’immeuble est toujours bien propre. La vitrine aussi. Il vérifie toujours les vitrines. L’habitude. Celle-ci ne mérite pourtant pas d’être mise au palmarès des vitrines excitantes. Pas de quoi baver, non.  Pas de quoi tortiller du cul. Avant de descendre il fait toujours quelques étirements, pied sur le rebord de la baignoire. Aujourd’hui il a écrasé un poisson d’argent, arrosé le pot de cyclamen, enlevé trois fleurs fanées. Avant c’était Louise qui faisait ça. Avant les problèmes. Le cyclamen de sa mère, tout ce qui lui restait. Elle y tenait. Fallait pas qu’il crève. Son trésor. Elle aimait aussi les bijoux Louise. Elle aimait aussi vérifier dans le miroir. Son regard changeait quand elle attendait sa récompense. Ça lui bougeait les tripes quand il la voyait dans cet état. Sa pupille devenait légèrement humide. Elle le scrutait, ses pupilles rétrécissaient un peu, elle jetait des coups d’oeil rapides au bijou convoité. Ils finissaient toujours par baiser, son nouveau collier étincelait sur sa peau blanche. De l’or, des diamants, un rang, deux rangs, parfois trois, et là c’était encore plus excitant. Grimace. Il court encore trois rues, la moitié du boulevard, remonte l’impasse Beausoleil en ralentissant. Putain de pluie. Beausoleil mon cul. Le chien le dépasse, s’arrête devant la porte à digicode, haletant. Il couine doucement et plaque son museau sur la peinture défraîchie. Dernier coup de pied dans les côtes de ce bâtard. Il s’aplatit contre la porte, se fait plus petit. Tour de clé, il s’engouffre dans le couloir derrière le chien qui file, croupe basse, accroche la laisse au porte-manteau grenouille et nénuphars symétriques. Du bronze. Partout du bronze, au mur, sur les consoles, dans les piaules, vitrines surchargées de vieilleries. Ne rien toucher. Des cerfs, des sangliers, des gonzesses à poil tirant à l’arc. Direction cuisine. Gamelle d’eau propre. Frigo, bière, petite pause. Il repart en claquant la porte. Une heure de balade, quinze balles. Le tour de la crevette maintenant, vieux Chihuahua presque aveugle. Marcher lentement, s’arrêter souvent, rester patient, deux heures d’ennui, et les jours fastes il arrive à l’emmener jusqu’au port sans devoir le porter au retour. Trente balles. Grimace. Traversée du square Labadié, fumer une clope sur un banc, mater les silhouettes des ados qui gloussent en traversant le parc. Il ne pleut plus. Il frissonne. Louise ne gloussait pas. Jamais fait ça. Elle était plutôt du genre silencieuse. Pas très souriante mais fidèle. Même quand elle lui répétait qu’elle allait le quitter, qu’il n’était qu’un sale bâtard, c’était du chiqué. Elle faisait sa sale gueule et ça le faisait marrer. C’est après qu’elle a changé. Les colliers ne faisaient plus mouiller ses yeux verts. Ils devenaient de plus en plus ternes. Tous les jours une nouvelle sale tronche, toute grise, des paroles sales, des gestes sales, majeur dressé vautrée dans le canapé, rien à bouffer, frigo vide, Louise tu fais chier, t’as même pas fait les courses bordel, majeur dressé par dessus l’épaule, les nuits recroquevillée d’un côté du lit, elle n’a pas toujours eu le dernier mot la garce, mais elle a commencé à vomir sa haine, elle crachait du venin, elle enfonçait ses couteaux dans ses oreilles, jusqu’au crâne, ça torpillait son âme, il le sentait. L’acidité tenace. Nuit après nuit. L’étau se resserrait autour de sa tête dès qu’elle ouvrait sa bouche. Il voulait juste qu’elle se taise, retrouver le silence de ses yeux plein d’étoiles. Arrêter d’avoir mal. Ça l’empêchait de réfléchir correctement cette douleur. Ta gueule Louise, ta gueule. T’as pas le droit de te la ramener comme ça. T’as eu plus que la plupart des gonzesses. De l’or plein tes tiroirs Louise. N’oublies jamais ça connasse. Sans parler des restos, des hôtels, les plages belles comme des cartes postales, elle voulait quoi de plus bordel, quoi ? Toutes ces bijouteries c’était pour lui offrir du rêve. Il a donné sa peau pour du rêve, pour plonger excité dans ses yeux mouillés. Un jour il a bien vu que tout devenait sec. De la dureté, rien que des cailloux à bouffer. Elle disait qu’elle voulait partir, retourner bosser avec les filles. Arrête tes conneries Louise, je ne t’ai pas sortie de là pour que je te vois encore remuer du cul au coin d’une rue pour des tocards. Plus personne n’a le droit de te toucher Louise, c’est fini tout ça, tu vas pas faire ta traînée, t’as plus le droit Louise, t’as voulu la robe blanche, t’as joué à la princesse, diadème et tout le reste. T’as tout eu. Sois pas ingrate et recoiffe toi Louise, t’es hirsute. Moins toilettée qu’un chien. T’es devenue rêche Louise, t’as perdu la grâce. Il n’aimait plus voir son or sur sa peau de garce. Il y a eu ce doigt dressé de trop. Elle ne répondait plus. Elle grognait dès qu’il s’approchait. Il a vidé tous les tiroirs du coffret dans un sac, un par un, d’une main. L’autre tenait Louise à distance, serrée autour du col. Elle a crié, gesticulé, elle avait dix bras, une pieuvre au bout d’un harpon, désordonnée. Elle a réussi à se cramponner au sac, elle hurlait vraiment trop fort, elle ne voulait pas lâcher, sa mâchoire a craqué, il fallait qu’elle se taise, l’étau se resserrait autour de son cerveau, fallait que ça se calme, elle est tombée mais ses doigts n’ont pas lâché l’anse du sac, des griffes puissantes, elle gueulait c’est à moi, c’est à moi, t’as pas le droit, il l’a tirée dans le couloir, il avait le droit de la punir, elle ne méritait plus rien de bon, plus rien de beau, elle devenait laide, la bouche tordue, les mains et les yeux tout aussi tordus, empoisonnés par l’or et à la voir, sûrement pourrie jusqu’à l’os par le métal, les radiations de l’or sont délétères, il s’en est rendu compte trop tard. Sa robe de chambre s’est ouverte, remontée jusqu’à la taille, le blanc de sa peau glissait sur le carrelage, jambes maigres, si maigres, ses ongles rouge sombre plantés tout au bout de ses doigts osseux s’enfonçaient comme des épines dans la toile noire du sac, plus rien de beau, vraiment rien, il fallait qu’elle lâche et qu’elle ferme sa gueule de hyène, ses côtes se creusaient au niveau du sternum, elle ne mangeait presque plus, elle reniflait, les yeux en creux, il voyait bien son nez poudré de blanc, ça reniflait, ça sniffait, il a compris pourquoi l’or disparaissait, elle n’aurait pas du, elle mentait avec ses yeux éteints, au bout du couloir il s’est demandé s’il allait la traîner comme ça dans l’ascenseur, dans la rue, sur le trottoir, dans le caniveau… Il s’est demandé comment finir cette histoire, il sait qu’il a craqué, que les os ont craqué, qu’il n’aurait pas du, qu’il ne savait pas faire autrement, qu’il n’a pas cru à ses menaces, que des gens étaient prévenus, que ces fouille-merde balanceraient tout, pour les bijouteries, pour tout le reste, tout, le nez cassé, les doigts cassés, les côtes, le couteau, les cordes, tout, il n’a pas su comment en finir de tous ces problèmes. Il recommence à pleuvoir. Les gamines galopent au loin, les moineaux se sont envolés, le Chihuahua s’est aplati sur le gravier, il a fermé ses yeux exorbités, il est si maigre, si moche, si effrayé de tout, sa petite patte tremble un peu et vient presque toucher le talon de sa santiag. Pas de faux-pas. Plus de problème. Pas bouger. Rester tranquille. Le jean mouillé se colle sur ses cuisses. Grimace. Il tripote son bracelet électronique. Demain il faudra penser à donner de l’engrais au cyclamen. 

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