Muchas Gracias

J’ai saisi l’enveloppe qu’il me tendait. Sans réfléchir. Sans aucune gêne non plus, un peu flatté même, je pensais en toute sincérité qu’il évoquait un défraiement pour les quelques heures que j’avais faites pour lui l’autre fois. Des heures supp’ en somme, que j’avais initialement rangées dans la case bénévolat, mais je me trompais. Il était simplement reconnaissant. Après tout, s’il voulait me payer…

Le maire de Senezac était un homme affable, grand, les cheveux blancs, le regard bleu limpide, qui semblait franc, ce qui étonne toujours pour un politique, mais ce sont des choses qui se travaillent, avec un peu d’entraînement…

Il avait, il faut le reconnaître, un je-ne-sais-quoi de différent des autres, il faisait vraiment type bien, honnête, le type pour qui on a envie de voter, surtout dans un village.

Dans le milieu de requins politiques que je côtoyais en tant que directeur de cabinet, il était de ceux que j’appréciais, un homme qui avait réussi dans les affaires et qui une fois à la retraite c’était piqué de politique. Il était maire d’un petit village, mais aussi vice-président de l’agglo pour laquelle je travaillais et certaines rumeurs disaient qu’il était bien placé pour une éventuelle députation lors de la prochaine élection.

C’est la dernière phrase qu’il prononça, tandis que j’avais déjà l’enveloppe en main et que je la rangeai dans la poche intérieure de mon veston, qui me troubla profondément.

  • Je vous laisse faire le partage, me dit-il avec un sourire de connivence.
  • Je vois que vous avez confiance en moi, répliquai-je du tac au tac.
    A force d’évoluer dans ce milieu de faux semblant, j’avais développé un certain art de la répartie, il ne décela absolument pas mon trouble. Mais troublé, je l’étais. Partager !? Mais avec qui !? Et pourquoi !?!
  • Oui, vous avez toute ma confiance, Philippe. Il me gratifia d’un magnifique sourire éclatant, un sourire de campagne électorale (la députation!), puis retourna vers son arrière-garde qui devisait près des grandes tables dressées pour l’occasion. (Nous nous étions légèrement mis à l’écart, sous un grand cerisier, qui nous cachait du soleil et des regards indiscrets). Je fis quelques pas seul sur la pelouse, ou de ce qu’il en restait du moins, jaunie par ce soleil de juillet. Je soupesai l’enveloppe dans ma poche, elle était assez épaisse. Mais je dus attendre d’être tout à fait seul, à la fin de cette interminable cérémonie d’inauguration, pour l’ouvrir et en examiner le contenu. J’étais dans ma voiture et je comptais les billets, des billets de cinquante et de vingt, neuf mille euros exactement. Je recomptais machinalement la somme en tentant de me demander à quoi cela correspondait. C’est sûr que ce n’était pas pour les quelques heures que j’avais faite en dehors du boulot lors de la dernière permanence du Maire.. Neuf mille euros quand même. Et il fallait partager cette somme, mais avec qui ?!
  • Je n’aurais pas dû accepter, dis-je à haute voix. C’était un pot-de-vin manifeste, le premier de ma carrière. Je venais de mettre le doigt dans l’engrenage, involontairement, sans penser à mal. Il était en tout état de cause impensable de retourner voir le Maire et de lui rendre l’enveloppe. Inimaginable. Je consultai mon portable. J’avais cinq appels en absence, deux liés au boulot, Kempf le DRH et Baticle le chef du service financier. Les trois autres provenaient du même numéro: Jean-Jacques. Quand il avait une idée en tête, celui-là, il ne la lâchait pas ! Il m’avait demandé la veille de l’accueillir, lui et sa nouvelle maîtresse, une certaine Maryse. Il n’était pas le dernier quand il s’agissait de me demander de le couvrir…
  • C’est juste pour le week-end, simplement pour dormir! Le reste du temps je l’emmènerai visiter les environs. Tu sais comment c’est.
    J’étais resté évasif. Ce n’est pas que je ne voulais pas l’héberger, mais j’avais emménagé dans cette maison trois mois plus tôt, il restait un certain nombre de travaux à finir, je n’avais qu’une chambre pour moi et une autre pour mon fils, certes Jérémy serait chez sa mère s’il choisissait le bon week-end, mais c’était un lit une place, je n’avais pas de chambres d’amis.
  • C’est une maison modeste, tu sais. Avec la pension alimentaire à verser, j’ai pas fait de folies…
  • Je te promets qu’on se fera vraiment tout petits, me promit Jean-Jacques.
    J’étais resté évasif. Je n’avais pas dit oui, je n’avais pas dit non. Je ne voulais pas rembarrer un ami de longue date, je pensais qu’il était assez grand pour comprendre que ce n’était pas une bonne idée. Il m’avait laissé un message et visiblement il n’avait pas été aussi subtil que je le pensais.
  • Salut Philippe, avec Maryse, on est devant chez toi. Y a personne visiblement. On attend. Te presse pas, mais bon traîne pas trop non plus. Ouais, je suis désolé, mais finalement on a choisis ce week-end, c’était trop compliqué sinon, tu m’as dit justement que tu n’avais pas ton fils. Enfin voilà, on est là, on t’attend. Je n’en revenais pas de son sans-gêne. Passage en force. Il avait le chic pour se mettre dans une position où c’était toi qui te retrouvait à t’excuser, alors que c’est lui qui franchissais les limites ; Je n’avais pas dit non, elle était là ma connerie, et c’était récurrent chez moi, il fallait vraiment que j’apprenne à dire non, merde ! Tandis que je rentrais chez moi, conduisant mon Audi sur la route sinueuse, je faisais défiler mentalement toute les solutions. Je pouvais leur donner ma chambre et dormir sur le lit de Jérémy. Ou bien aller dans le salon, sur le canapé. J’avais fait l’erreur de ne pas acheter un convertible. Je pouvais aussi leur dire d’aller sur le canapé. Non, à deux, pas envisageable. Ou je pouvais dire non, envoyer balader Jean-Jacques pour une fois, lui dire que j’étais fatigué de ses combines et tirer ainsi un trait sur une amitié de vingt ans. Non, j’allais leur filer ma chambre, mon lit. Et ils allaient baiser dans mes draps et moi, dans la chambre de mon fils, avec des parois minces comme du papier à cigarette, je ne fermerai pas l’œil de la nuit et je serais le con de l’histoire… Je reconnus la Mercedes dernier cri de Jean-Jacques garée, feux éteints devant chez moi. C’était la première fois que je l’admirais, mais il me l’avait suffisamment décrite lors de nos derniers échanges. La portière avant droite était ouverte, Jean-Jacques était assis en train de fumer, les jambes dehors et visiblement sa Maryse riait, sagement assise sur ses genoux. En plus, il faudrait que je fasse attention quand je verrais Geneviève, à ne pas vendre la mèche, à faire comme si je n’avais pas vu mon ami Jean-Jacques depuis longtemps, ni sa dernière voiture, dont il m’avait tant vanté les mérites au téléphone. Tu fais chier Jean-Jacques. Il écrasa sa clope sur le gravier de mon allée et vint à ma rencontre. Il avait une tête somme toute banale, cinquante-cinq piges, les cheveux dégarnis, blancs sur les côtés, toujours bien sapé, drôle, plein de tchatche c’est sûr, mais un physique des plus communs. Et ça ne datait pas d’hier, il continuait de séduire tout un tas de nanas plus jeunes que lui. Cette Maryse, malgré ce que m’avait d’abord suggéré son prénom, avait tout juste la trentaine. Petite blonde, mignonnette, pas fracassante, mais son charme. Qu’est ce qu’elle lui trouvait ?! Jean-Jacques me prit par l’épaule. Tu dis rien à Gegeu bien sûr (son diminutif pour Geneviève, sa femme), tu me retires une épine du pied Philippe, je suis désolé te prévenir tard, mais comme tu m’as dit que tu avais pas ton fils justement. T’inquiète, on n’est là que la nuit, je te promets, mais c’est mieux ici qu’à l’hôtel.
  • Oui, c’est moins cher…
  • Arrête tes conneries c’est pas ça, c’est plus discret, et puis je suis content de te voir. Viens, je vais te présenter Maryse. Jean-Jacques fit les présentations, je serrai l’enveloppe dans ma poche intérieure. Je me fis alors la réflexion que je n’avais peut-être pas épuisé toutes les solutions.
  • Il y a une chambre dhôtes à deux minutes d’ici, coupai-je. Je les connais, je vais appeler et vous irez là-bas.
  • Arrête tes conneries… me répliqua Jean-Jacques, incrédule.
  • Je vous paie la chambre, bien sûr, c’est moi qui invite. Jean-Jacques ne savait plus quoi répondre.
  • Vous viendrez déjeuner ou même dîner ici, pas de problème, mais le couchage, j’ai pas été assez clair au téléphone, j’ai pas la place de vous recevoir, même si Jérémy n’est pas là. Je ne laissai pas à Jean-Jacques le temps de reprendre ses esprits, d’ailleurs la petite Maryse ne semblait pas contre l’idée. Je trouvai le numéro de Pascal et Sophie sur mon téléphone et leur tournai le dos pour les appeler.
  • C’est bon, fis-je après avoir raccroché, ils ont une chambre de dispo ! (j’aurai fait le tour de tout les Air BnB du coin s’il l’avait fallu…)

J’indiquai la route à Jean-Jacques et regardait la grosse berline s’éloigner puis disparaître au bout du chemin.

Oui, bien joué Philippe. Tu as été tout à fait comme il faut.

J’avais su dire non pour une fois, sans éclat de voix, sans colère, mais ferme, sans lui laisser le moindre intervalle pour me contrer, mais sans mettre en péril notre amitié. Oui, j’avais été tout à fait comme il faut. C’était un peu gonflé si on y réfléchissait, lui qui s’incruste et moi qui leur paie la chambre d’hôte, mais ce matin encore je n’avais pas cette somme sur moi. Donc, ce n’était pas à proprement parler une perte. De toute façon, j’étais censé la partager cette somme, mais avec qui ? Avec Jean-Jacques et Maryse?! Pourquoi pas? A quoi bon se compliquer la vie. Savoir dire non, c’est important, c’est faire preuve de maturité.

L’essentiel était préservé. J’allais dormir tranquille ce soir. Tranquille dans mon lit.

Tranquille chez moi.

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