Sans nuances

petit_bleu

« Jaune, mélange-toi à Rouge, j’ai besoin d’orange !

– Mais enfin…

– Quoi, Jaune ?

– Demandons peut-être à Rouge ce qu’elle en pense, non ?

– Demander à Rouge ?!? Jaune, tu connais pourtant mon goût pour la simplicité… »

En un crépitement, le noir de sa peau qui lui donnait son nom fit prendre paradoxalement à la colère de Noire l’aspect d’un clair miroir sur lequel put être révélée à Jaune l’intensité de sa propre peur. Seulement le deuxième crépitement retentit plus qu’il n’éclata de sens et, derrière la fumée s’échappant du pistolet de Noire, on pouvait voir le jaune, qui donnait à Jaune son nom, mélangé au rouge-sang.

« Oui, restons simple… », ajouta Noire devant l’orange obtenu. Pour y rajouter une nuance brunâtre, Noire n’eut d’ailleurs qu’à faire exploser le foie strié de veinules gorgées déjà d’un oxygène trop carboné.

« Bleue, approche ! »

Bleue tremblait, ne pouvant dissimuler ce bleu à son corps qui lui donnait ce nom à son identité.

« Bleue, je veux du violet ! Fais simple à ton tour si tu ne veux pas te mélanger à Rouge… »

Heureusement, Bleue venait depuis peu de se faire une raison. Le froid hivernal sur ces terres, qu’elle avait imaginé s’accorder avec les nuances de sa couleur, lui convenait finalement si peu : comme sous les coups d’un boxeur, ses joues rougissaient sous ceux du vent intraitable.

Bleue se déshabilla donc entièrement afin d’exposer son corps à la bise sifflante et faire prendre à sa peau une teinte saumonâtre étonnamment irisée, pas tout à fait la même selon l’angle depuis lequel on la contemplait. Pour l’essentiel néanmoins, les nuances n’hésitaient qu’entre le rose violacé et le violet rosacé, ce qui eût faire l’affaire si Bleue n’eût été exposée au froid trop longtemps : au bout d’une seule minute de cette nudité, elle s’effondra au sol, livide.

Noire, dans un profond recueillement, déposa son arme en signe d’apaisement, puis les habits de Bleue sur Bleue, comme s’ils eussent été son linceul.

« Bleue, cela eût pourtant fait l’affaire… »

Toujours en proie à une crise de chaudes larmes, Noire se tourna vers Rouge qu’une divine colère portait vers le rouge-corail d’un homard cuit à point. Mais pouvait-on changer de nom aussi facilement et s’appeler désormais Homard ?, s’interrogea Noire. Bien sûr, s’avoua-t-elle, à la condition que je le décide. Mais à quoi servirait-il à Rouge de s’appeler Homard ? Cela ne changerait rien à sa condition sur ces terres où l’essentiel restait d’exhiber une couleur noire sans nuance.

La nuance ici était un privilège encore récent, apparu depuis la traversée, par ces bigarrées, de cette eau d’acier dont elles ne voulaient plus éprouver la dureté en risquant un retour sur leurs propres terres. La seule idée que les nuances des bigarrées pussent être à leur merci redonnait à Noire et toutes ses compatriotes des couleurs à leurs vies, et elles avaient décidé tout naturellement d’en pouvoir disposer tout à leur guise.

Depuis quelques temps, les bigarrées tentaient bien de se mélanger de leur propre chef afin de se soustraire à leur triste condition toute en nuances en espérant aboutir au noir absolu, mais ne résultaient de ces expérimentations sauvages qu’un marron indéfini, que les bigarrées elles-mêmes décidaient systématiquement d’effacer. Il n’y avait pas donc pas, pour Noire et ses compatriotes, à s’effrayer outre mesure d’une disparition des nuances et de leur privilège.

« Rouge… »

Rouge s’avança.

« Rouge, que vais-je faire de toi ? Aucune nuance véritable chez toi, rouge hiver comme été, rouge jusqu’au bout des ongles, quand bien même te les boufferais-tu jusqu’au sang !

– Tu n’es donc capable, Noire, d’aucune nuance dans ton existence… »

Rouge lui tira les cinq pruneaux qui restaient dans le chargeur du propre pistolet de Noire, que Rouge avait discrètement ramassé à côté du corps inerte de Bleue. Cinq pruneaux, un dans sa tête, quatre dans son torse. Ci-fait, Rouge étala un peu du sang pétrole de Noire sur son visage afin de se camoufler et se dirigea vers l’armurerie du camp afin d’y dégoter autant de pruneaux qu’il serait nécessaire pour les faire pleuvoir sur le noir.

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4 commentaires pour Sans nuances

  1. granmocassin dit :

    Finalement, tu t’es installé dans le genre Noir.

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