CICA3

Cela avait été une journée comme je les aime, sans vraiment me l’avouer. Ne rien faire, prendre le temps, se laisser aller, vivre le moment présent dans toute sa banalité.

J’avais passé la journée avec Anuka, 7 ans, qui était en vacances scolaires. Moi je bossais à la maison, un boulot de graphiste qui m’occupait trop, mais qui me laissait la possibilité d’éduquer ma fille. Ce n’était pas facile depuis le décès de sa mère deux ans auparavant.

Dire que j’avais accusé le coup était un euphémisme, mais je remontais doucement la pente. Et elle y contribuait grandement. Par sa gaieté, son regard décalé sur le monde, par son énergie incroyable d’enfant qui a toute la vie devant elle et qui est déterminée à faire valoir son droit au bonheur.

Mon téléphone bipa vers 21h30, alors que j’envisageai de la monter pour qu’elle aille se coucher.

C’était Angelina, ma régulière du moment.

Le serveur central me l’avait attribué un mois plus tôt, suite à la rupture avec Caroline, après deux semaines d’une passion intense mais stérile.

J’avais beau râler, je m’étais vu attribuer un profil qui correspondait à mon rythme de vie. L’an dernier j’avais bien essayé de revenir vers le schéma classique du couple, mais j’avais été signalé très vite et le serveur m’avait radié de la liste des A2S, c’est à dire de ceux qui peuvent envisager une vie relationnelle stable. C’est ainsi que j’avais rencontré Erika et je pensais y avoir droit de nouveau. J’avais en fait été rétrogradé en CICA3, célibataire instable à cycle actif de niveau 3. J’avais posé une réclamation pour la forme, avait rencontré deux psychologues le mois suivant, un homme une femme, à deux puis séparément, avait rempli un QCM de trois pages, mais rien à faire, l’algorithme avait lâché sa sentence : inapte à la vie à deux sur la durée. J’étais donc à ma place en CICA3, bien au chaud dans la base de données et on m’avait très vite présenté à de nouvelles femmes, que je pouvais très vite appeler des conquêtes, puisqu’elles aussi étaient dans un schéma identique et qu’elles venaient pour la même chose que moi. Passer un agréable moment, avoir un contact charnel, relâcher la pression, se raconter nos histoires avec une oreille bienveillante, puis une fois qu’on avait bien essoré le sujet, passer à une autre et recommencer la même danse. Je remerciais le serveur de m’épargner une recherche longue et souvent infructueuse, sans compter tout ce cirque de la séduction, que le système avait aboli avec une efficacité redoutable.

Je pouvais me concentrer le reste du temps sur Anuka et parfaire son éducation. Surtout passer du temps ensemble et se reconstruire tous les deux.

J’avais gardé un vague relent d’idéal de vie à deux, de partage et de complicité, mais aucune femme ne tenait la route face à Erika. Aucune. La psychologue, la femme, m’avait dit que je n’avais pas fait le deuil de notre relation. Je lui avais répondu que je n’en avais pas envie. Elle s’était contentée de me sourire avec un brin de condescendance, en fermant la bouche de manière prononcée, peut-être pour retenir une parole blessante, ou bien avait-elle soudain envie de vomir.

Le psychologue masculin m’avait dit en substance à peu près la même chose, mais d’une manière plus abrupte peut-être. Cessez de vous lamenter sur vous même et avancez Martin!

Merci du conseil mec, on se revoit l’année prochaine.

Je crois qu’il s’était emballé un peu, il avait fait du zèle et avait voulu me bouger, ça partait sans doute d’une bonne intention mais fondamentalement ce type n’avait pas bien perçu mes structures mentales. J’avais eu un père militaire qui avait essayé de m’aiguillonner de la sorte toute mon enfance; moralité: j’avais fait exactement tout le contraire que ce qu’il espérait; j’avais échoué lamentablement à ce foutu examen de l’école militaire et je m’étais farouchement opposé à le repasser une seconde fois, ce qui avait mis un sérieux froid dans nos relations. (Je l’avais tenté une fois, n’avais-je pas déjà fait honneur à mon géniteur?)

Finalement j’avais opté pour cette carrière artistique, je gagnai ma vie en illustrateur free lance, sans être brillant, sans être super connu dans le milieu, mais je faisais le taf en temps et en heure et je ne manquai pas de clients, je faisais ce qui me plaisait et je gagnais ma vie, comme l’homme simple que j’avais toujours voulu être, n’en déplaise à la confrérie des psychologues.

J’avais perdu Erika, la femme de ma vie, la mère de ma fille, un accident tragique, un accroc imprévu dans mon parcours existentiel, mais qui pouvait être préparé à un tel cataclysme ?

L’algorithme était sans doute celui qui m’avait le mieux compris. En profondeur. Il savait comment calmer mes angoisses.

Caroline avait voulu stopper la relation, elle aimait alterner m’avait-elle dit, mais n’était pas contre un retour de flamme d’ici six mois environ. Pas de problème, je suis pas du genre compliqué. J’avais envoyé une requête à la base de données. Et le serveur central m’avait trouvé Angelina.

Angelina et ses longs messages sur mon portable, agrémenté de photos sexy de plus en plus chaudes. Ça durerait le temps que ça durerait. A un moment, elle allait faire le tour de son corps et ça allait devenir de plus en plus difficile pour elle de trouver de nouvelles poses. Et puis un jour, il faudrait se voir, se serait bien, mais elle reculait l’échéance. C’était une fille un peu vieux jeu, de l’ancienne génération, celle qui avait grandi dans le métavers et qui aimait à s’épanouir dans le virtuel. Elle approchait de la cinquantaine, mais très bien conservée, un joli brin de fille, peut-être qu’elle redoutait que je la vois en vrai, avec tous ses filtres qu’ils foutent dans les téléphones…

J’avais fais un signalement sur le serveur. Tout cela traînait un peu en longueur, mais je ne savais pas comment le lui dire. L’algorithme avait sans doute dû trouver les mots, car son SMS était des plus explicites.

Demain, chez moi, 221 Riverdan Lounge.

C’était le jour où Anuka allait au centre, pour la sortie hebdomadaire au parc d’attraction. Elle avait dû consulter mon emploi du temps sur le drive, noble attention.

Après avoir déposé Anuka au bus du centre, je retournai à la maison finir la commande que j’avais en cours, une illustration pour un magazine féminin, des petites vignettes en bleu, noir et vert, un trait doux, tout en suggestion, féminin quoi. A midi, je déjeunai sur le pouce une barquette de légumes ionisés, puis je pris ma trottinette électrique jusqu’à la gare de Palhindam. J’habitais un quartier calme et résidentiel de la banlieue, une enfilade de petites maisons avec jardin, qui se serraient chaleureusement les unes aux autres, un coin agréable à vivre, paisible, qui nous avait séduit Erika et moi, juste un avant la naissance d’Anuka. Erika bossait dans la mode et commençait à gagner correctement sa vie. Nous étions lancés sur la trajectoire d’une vie sans histoire, avec même en ligne de mire une certaine réussite, mais son décès avait rebattu les cartes. Certes l’assurance avait permis de payer presque la moitié de la maison, seul aspect positif de la situation si tant est qu’il faille en trouver un, mais j’étais resté plus d’un an sans bosser, en état de choc léthargique, sans énergie, incapable de me remettre à dessiner, même sur une tablette tactile.

La station de Riverdan n’était pas si éloignée que je le pensais, et je fus donc en avance au rendez-vous, à errer sans but dans le quartier, repassant trois fois devant l’immeuble où habitait Angelina. Quand enfin vint l’heure de notre rendez-vous, je sonnai à l’interphone. Elle m’ouvrit sans prendre la peine de demander qui était là.

Dès que je croisai son regard, je sus que j’avais à faire une tarée. Elle avait une flamme dans l’œil qui ne disait rien qui vaille, une petite étincelle qui me déplut d’emblée, une flamme que l’on voit chez certain félin juste avant qu’ils se mettent à vous attaquer et à vous sauter à la gorge, il vous saute dessus sans vous laisser aucune chance de repli. Je l’aurai rangée dans la catégorie des carnassières, le genre de femme que j’évitai, le serveur aurait dû le savoir. Malaise.

Son appartement était moderne, parfaitement rangé, décoré avec soin. Elle était assise sur le sofa brun chocolat, dans une tenue sexy, un jean moulant, un crop-top rouge qui laissait entrevoir les armatures d’un soutien-gorge renforcé, dont la lanière noire débordait sur l’épaule découverte. Elle me fit un grand sourire, juste après ce regard qui m’avait fait flipper. Ça ne me rassura pas pour autant.

  • Tu avais envie d’un câlin ! me lâcha-t-elle d’emblée. Elle avait un verre à la main, au trois quart vide, une bouteille de whisky était posée sur la table basse. Sans doute boire lui donnait du courage.
  • Au bout d’un moment, ça devient nécessaire, je lançai, non ?
  • Tu n’avais qu’à le me dire, ça aurait été plus simple. Elle me fit un clin d’œil, elle faisait référence à mon lâche signalement au serveur. J’aurai pu argumenter que je n’avais fait que ça, le lui dire, mais je sentais que c’était peine perdue. J’optai pour une tactique tout aussi lâche, la flatterie comme échappatoire…
  • Disons qu’à force de te voir… on finit par être excité.
  • Qui ça « on » ? Me lança-t-elle en se levant, tu es venu avec un copain ?!
  • … ?
  • Je déteste ça, les gens qui disent « on », au lieu de simplement dire « je » ! Elle avait raison, cent fois raison. Elle s’approcha de moi, soudain très douce, enlaça ses bras autour de mon cou.Elle avait un maquillage brun sur les paupières, du fond de teint pailleté, un rouge à lèvre rose pâle, des sourcils parfaitement dessinés, ses cheveux, aux mèches blondes teintées, négligemment ramassés en une queue de cheval, elle avança vers moi une bouche voluptueuse, sans doute refaite, comme son nez, tout petit, trop parfait, j’imagine que sa poitrine avait aussi vu le bistouri. C’était une belle femme plastiquement parlant, mais elle ne m’attirait pas du tout. Son parfum me parut trop sucré, envahissant. Elle m’embrassa.
  • Alors, dis-le, je t’excite !
  • Tu m’excites, reconnus-je, même si brusquement je n’avais plus envie d’elle et que je me demandais soudain ce que j’étais venu faire dans cette galère.
  • Tu ? Au lieu de « je » ? Monsieur a du mal. Dis-le carrément : « je » suis excité.
  • Sers-moi un verre, plutôt. Je me dégageai le plus gentiment possible de son étreinte, mais elle m’oppressait. Nous avions échangé des dizaines d’heures au téléphone avant ce rencart, mais le vouvoiement aurait été plus adéquat, j’étais face à une étrangère, je m’en rendais compte.
  • Oui, dit-elle, en retournant vers la table basse du salon, je te sens « tendu ». Elle me servit un large verre et revint vers moi.
  • Merci
  • Je t’en prie, fit-elle, en s’asseyant de nouveau, je ne voudrai pas que tu repartes d’ici insatisfait et que tu me mettes une mauvaise note, ou pire que tu me signales…
  • Pas de ça entre nous, tu le sais bien. Elle croisa les jambes et tapota la place à côté d’elle sur le sofa.
  • Viens t’asseoir. Je m’exécutai. Elle ne me laissa pas finir mon verre et se jeta sur moi comme une vorace. Je fis de mon mieux pour assurer comme on dit, je tenais moi aussi à avoir a minima mes quatre étoiles de contentement, mais en vérité je ne pris aucun plaisir. Alors que nous allions conclure notre affaire, elle bascula soudain sur moi dans une position dominante.
  • TU SAIS LES CONNARDS QUI ME BALANCENT AU SERVEUR CE QUE JE LEUR FAIS?!
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4 commentaires pour CICA3

  1. guidru dit :

    Cette aisance à rendre réaliste une dystopie me fait penser aux meilleurs épisodes de la série Black mirror, particulièrement à Pendez le DJ.
    D’ailleurs, si je peux me permettre, tu as un grand talent de scénariste. Certes tes histoires en elles-mêmes, mais aussi le sens du détail pour une mise en scène lisible, efficace.
    Voilà, c’est à peu près tout ce que j’avais à dire…

    Aimé par 1 personne

    • granmocassin dit :

      Merci de ton retour, cher Guidru, qui est important pour moi. Sincèrement. Je ne connais pas Pendez le DJ ni Black Mirror d’ailleurs, il faudra que j’aille voir.

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      • guidru dit :

        Et encore, je me retiens. Si j’écrivais tout ce que je pense de ce que tu écris, tu trouverais cela indécent, rougirais peut-être. Ce serait dommage de gâcher ce blanc bronzage que le mois de novembre nous fait, non ?

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  2. granmocassin dit :

    Non, ce n’est pas tant pour recevoir des compliments, qui me ferait rougir comme un suédois sous le soleil du sud certainement, mais plutôt pour me donner des ailes et me pousser à écrire encore. D’ailleurs j’aimerai lancer un challenge: quelle suite à ce texte? quelle est la réaction de cette femme pleine de colère et de hargne?

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