Nouvelles de la lune

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Certains pensent que les mots s’écrivent à partir du monde, en ouvrant ses fenêtres. D’autres pensent le contraire : les mots apparurent, un livre s’écrivit et le monde suivit pour l’illustrer.

Les métaphores sont dans ce cas à prendre au pied de la lettre. Chaque lettre elle-même est une intention divinatoire avec, à son pied, des fondations solides et, à ses yeux, des fenêtres qui ouvrent sur des fenêtres bien réelles.

Enfin, j’enfonce là des portes ouvertes bien entendu.

S’il me semble que la vie suit indéniablement une direction – qui n’en suit pas ? , il me semble surtout que beaucoup se trompent sur le sens qu’elle prend. Néanmoins quelques rares d’entre nous marchent à l’envers sur leur lune – Michael Jackson en constitue sans doute l’exemple le plus assumé – et ceux-là voient tous les autres s’éloigner vers le passé, reculent eux-mêmes vers le futur. Un jour croisent-ils inexorablement un livre qui leur donne les plans du monde, des plans très sommaires avec un Nord au Sud, un Est à l’Ouest, avec des Hommes qui marchent au plafond, enjambent le haut des portes pour changer de pièce, qui meurent en rentrant dans le ventre de leurs mères par la face obscure de leurs lunes. Dans la lente ascension lors de laquelle ils se sentent rapetisser, assistent-ils par de minuscules fenêtres au spectacle régressif du monde qu’ils vont quitter puis, après avoir connu le stade embryonnaire sortent-ils par la bouche maternelle sous la forme d’idées qui s’accouchent sur du papier sous la forme de mots. Les mêmes mots que dans le livre. Puis une porte se referme.

La fenêtre ouverte vous a apporté toutes ces ridicules réflexions parce que vous n’osez pas lui demander, à cette belle femme si intelligente : « Un restaurant ce soir, vous et moi ? ».

Ce serait une conclusion trop évidente, trop habituelle. Peut-être auriez-vous pu lui proposer un café si vous n’étiez pas déjà en train d’en boire un tous les deux. Décidément, cette fenêtre ne vous est d’aucune utilité. Essayez donc avec cette porte. Vous vous diriez : « Ah, si les mots de ma tête pouvaient suffire… » et la porte s’ouvrirait sur un restaurant, avec le risque tout de même que ce soit une porte à l’envers. Vous n’en seriez qu’au dessert. Après lui, devriez-vous vous coltiner le plat de résistance, puis l’entrée, enfin la prise de commande toujours périlleuse. La soirée s’annoncerait longue.

Franchissez une nouvelle porte et la femme belle ne serait pas encore intelligente, une autre, sa beauté elle-même n’aurait pas encore paru et vous faudrait-il dès lors savoir lire les promesses derrière un néant. Y arriveriez-vous ? Faut-il ouvrir cette porte ?

La jeune femme serait là, adossée à un bâtiment de rigueur qui lui dessinerait un arrière-plan, une perspective. Des commerces y étaleraient leurs devantures, des panneaux leurs mots : « Restaurant », « Café », « Librairie ». La porte de la librairie vous ouvrirait particulièrement ses battants, vous y feuilletteriez quelques volumes, un livre sur la maternité, quelques atlas, une biographie de Michael Jackson, un essai sur le temps, un autre sur la religion juive, puis son Talmud qui fonda le monde. Ce dernier girait déjà à terre lorsque vous vous adresseriez à la jeune femme dans la rue :

« Oublions le café, oublions le restaurant et passons vite à la conclusion !

  • Quelle conclusion ?

  • Celle que vous voudrez bien écrire…

  • Malheureusement je suis de celles qui pensent que les mots s’écrivent à partir d’une fenêtre ouverte sur le monde !

  • C’est que vous n’êtes pas encore intelligente. Mais cela viendra !

  • Vous savez parler aux femmes, dites-moi !

  • C’est que vous n’êtes pas encore belle. J’en profite, après, je n’oserai plus vous dire les choses et je serai même incapable de vous inviter au restaurant…

  • Comment le savez-vous ?

  • Je viens de feuilleter le Talmud, c’est écrit dedans. Tout est écrit dedans.

  • Et que dit le Talmud en guise de conclusion ?

  • Il évoque justement votre beauté et votre intelligence à venir. Mais tout ça n’est encore que promesses pour moi car, voyez-vous, je ne suis malheureusement pas juif… Alors aidez-moi à conclure, je vous en prie.

  • Je comprends maintenant votre situation… Hum, invitez-moi au restaurant et je verrai ce que je peux faire pour vous aider à conclure ! »

La porte du café s’ouvre à cet instant de votre rêverie et vous osez enfin lui demander :

« Puis-je vous inviter ce soir au restaurant ? »

Seulement la belle femme si intelligente est déjà dans la rue après avoir pris grand soin de fermer la porte.

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2 commentaires pour Nouvelles de la lune

  1. granmocassin dit :

    J’aime beaucoup la seconde partie du texte, non que la première me déplaise, mais le passage où le narrateur veut inviter la belle à prendre un café alors qu’il en prend déjà un, lance véritablement le texte vers un ailleurs poétique et par là-même délie ton inspiration. On pourrait dire que tu as ouvert une porte.

    J’aime

  2. guidru dit :

    Merci, Granmocassin, d’autant que je suis tout à fait d’accord avec toi.
    Au moment de l’écrire, j’ai vraiment senti que la deuxième partie avait été rendue nécessaire par l’enfermement provoqué par la première. Une porte devait s’ouvrir pour laisser rentrer de l’air.

    Aimé par 1 personne

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