L’antichambre du dragon.

Deux dragons se faisaient face, tête contre tête, ils dessinaient un cœur dans une arabesque stylisée. Le cœur évoquait un symbole positif, mais si l’on détaillait la porte, si l’on regardait de plus près ce cœur immense et central, on voyait ces deux dragons de profil qui le constituaient, en fait on ne voyait plus qu’eux. On restait tout d’abord stupéfait par la qualité des détails, puis l’on se reculait, mû par un instinct primitif, ces deux serpents front contre front n’étaient pas de très bonne augure.

Je devais cependant avancer et, prenant mon courage à deux mains, j’entrai sans frapper. La porte était ouverte et donnait sur une autre chambre, toute aussi cossue que celle que je venais de quitter. Des banquettes matelassées, des coussins rebondis et  des rideaux assortis, tout respirait l’opulence, comme il se doit dans un hôtel de standing. Au prix de la chambre, on n’en attendait pas moins. En enfilade, à l’autre bout de la pièce, une autre porte, elle était habilement fondue dans le décor, recouverte de la même tapisserie que le mur, ce papier d’un blanc épais et crémeux, coupée par de sobres lignes bleues. Mais je ne cédai pas à l’illusion bourgeoise qui tend à faire disparaître tous les éléments utilitaires, les fils des lampes, les connexions des ordinateurs, les boutons de porte, je filai droit vers la sortie. J’ouvris aussi sec cette seconde porte et me retrouvai dans une autre chambre, plus sombre, avec de gros effets de lumière tamisée, d’épais rideaux aux fenêtres, dans des tons verts bruns, je laissai malgré moi échapper un cri, étouffé par l’épaisseur des tapis, j’aperçus alors la porte dans le prolongement du mur de droite et je m’y précipitai. La pièce suivante était plus lumineuse, plus légère, plus épurée. Elle me fit penser à ces locations de vacances sur la côte, une ambiance marine, un éternel soleil qui déclenchait immédiatement une envie de farniente, invitait au lâcher prise. Mais je n’étais pas dupe, et pas du tout enclin à me laisser embobiner par la déco, il fallait que je sorte, que je quitte cet hôtel au plus vite.

La pièce suivante était rouge, à ce que je pus en voir elle pouvait faire office de bibliothèque, il y a avait une table, des chaises, des livres parfaitement droits et immobiles sur les étagères, mais je ne m’attardai pas. La porte était en bois, moins lourde que je n’aurais cru quand je la tirai vers moi.

J’entrai alors dans une pièce monacale, un petit carré de fenêtre, mince trou de lumière dans un empilement de pierres grises, un frontispice, une petite porte (je dus me courber pour y accéder), je tournai le loquet et me retrouvai dans une pièce blanche, au confort moderne, sofa immense, tapis de laine au sol, lampe de créateur aux formes elliptiques, la pièce était vaste, mon pas résonna sur le carrelage froid tandis que je la traversai. Un boîtier sur le mur, une reconnaissance digitale, ma main posée sur l’écran, la porte qui glisse dans un bruit feutré. Je suis de l’autre côté, j’étouffe presque on dirait un placard, en fait ce sont deux portes qui se font face, elles sont recouvertes d’un cuir marron comme chez le commissaire, deux portes de confidentialité, de celles qui étouffent les voix, de celles qui retiennent les secrets. Je passe le cap, j’enchaîne les battants, toujours pas de sortie, je me retrouve dans une pièce triangulaire, qui contient une baignoire, mais pas de miroir, je ne traîne pas, j’ouvre la porte du fond, me retrouve dans une alcôve, avec un lit à baldaquin, des draps défaits mais personne dedans, un escarpin étrangement laissé au bord du tapis, des bas un peu plus loin, je continue mon chemin. La pièce suivante est un débarras, rempli de balais et de seaux, de produits ménagers, pas de fenêtres, j’enchaine sur la suivante, une pièce où le sol carrelé ressemble à un immense échiquier, au fond j’aperçois une batterie de casseroles, des fourneaux, serais-je enfin proche de la sortie ?

La porte s’ouvre et ma déception est grande, une nouvelle chambre, des tissus jaunes rayés, dans une ambiance cosy qui me rappelle la première pièce, j’ouvre une autre porte, puis une autre, toujours des chambres, je me demande si j’ai pris le bon chemin, mais y en avait-il un autre ? Je n’ai fait que prendre les portes les unes à la suite des autres!

Je m’arrête. Et si je faisais fausse route ? Je m’apprête à faire demi-tour, après tout le meilleur moyen de sortir de ce labyrinthe serait de retourner à la porte des dragons et de ressortir par où j’étais entré. Mais je suspends mon pas. Et si la porte suivante menait dehors ? Et si je n’étais plus qu’à une porte ou deux de l’extérieur !? Quelle idiotie de renoncer si près du but!

Je me retourne et d’un pas décidé ouvre la nouvelle porte. Une autre chambre, que je traverse presque en courant, j’ouvre la porte en enfilade, une autre chambre!

Sans céder au découragement, je me tourne vers la fenêtre, elle est entrouverte et le rideau ondule légèrement sous l’effet du vent. Comment n’y ai-je pas pensé avant ?! Je fonce vers la fenêtre, pousse le battant et me penche vers l’extérieur. Comment n’ai-je pas pensé avant à regarder par la fenêtre ma position dans le bâtiment ?!

Je m’aperçois alors que je suis au faîte du toit, à mi-chemin entre les deux façades de l’immense bâtisse. J’ai gravi les étages sans m’en rendre compte. Alors que je n’ai pas décidé tout à fait si je vais poursuivre tout droit ou retourner sur mes pas, j’entends un bruit dans mon dos.

Je me retourne et reste stupéfait.

Face à moi, un immense dragon à deux têtes me toisent, l’air vraiment furieux et comme si je l’avais dérangé.

Est-ce que l’on peut discuter avec un dragon ? A fortiori avec un dragon bicéphale ?

Et si oui, à laquelle des deux têtes faut-il s’adresser ?

  • Je ne fais que passer ! Je vous promets, je ne vous veux aucun mal, je veux simplement trouver la sortie de ce fichu labyrinthe.

Je croise l’œil d’un des deux dragons (ou peut-être est-ce le même comment dire ?) C’est un œil vraiment noir, que je qualifierais de pas commode.

Va-t-il se mettre à cracher du feu ? Va-t-il me consumer sur place, me réduire en cendre comme une vulgaire brindille de hêtre ?

Je cours vers la porte sans demander mon reste, elle s’ouvre sur le vide, sans que je comprenne pourquoi, peut-être suis-je en fait à l’arrière de l’hôtel, c’est un immense jardin, de ces jardins méditerranéens soignés, où l’herbe résiste fièrement au soleil ardent en conservant une couleur verte presque indécente. Il y a des statues blanches tout en bas, elles me semblent toute petites, mais je reconnais les modèles grecs, aux silhouettes parfaites, aux courbes taillées à coups de nombre d’or. J’entends dans mon dos le dragon bicéphale qui se déplace, lourdement et puissamment, faisant trembler le sol dans le même mouvement, un son rauque le devance, une sorte de gargouillement caverneux, peut-être le son que produit son estomac en pensant au festin qu’il va faire de ma petite personne…

Je ne réfléchis pas, je saute.

Oui, je saute.

Et bien sûr, je tombe.

Je tombe sur cette fille au sourire enchanteur, qui me fait penser à quelqu’un mais je ne saurais dire qui. Elle n’est ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, mais j’ai complètement oublié le dragon à deux têtes qui fulmine tout en haut de la chaumière.

Elle me dit comme ça : vous êtes déjà venu ici ?

Je lui dis, oui bien sûr, j’habite ici, c’est moi qui entretient le jardin.

Elle me dit, je suis entrée par hasard et je ne trouve pas la sortie.

Elle a l’air vraiment embêtée, la pauvre…

  • C’est un peu délicat, je reconnais. Venez, je vous accompagne.

Et déjà je saisis le bras qu’elle me tend.

Ne me reste plus qu’à trouver la bonne porte, mais avec un sourire pareil, j’ai tout mon temps.

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4 commentaires pour L’antichambre du dragon.

  1. guidru dit :

    Il y a de la métaphore à tous les étages, en commençant par le dragon bicéphale. Un rythme haletant, une chute inattendue qui permet enfin de se caler dans un fauteuil de douceur.
    Les membres de notre cher atelier ont dû boire ta lecture…
    Gros bisous, mon granmocassin

    J’aime

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