Cartes marines

Le plus possible, le plus possible, le plus possible.

Semble être le leitmotiv de notre époque.

Tirer au mieux parti d’une situation, d’un physique, d’un placement financier, d’une relation, de la Terre elle-même, exsangue planète sucée de bords en bords, de plaques en plaques, en surface et en profondeur, aux quatre coin du globe, aux quatre coins d’elle-même.

L’image représentait une carte marine, de ces cartes ouvragées et précieuses des temps anciens, bien avant l’invention du GPS et de la cartographie elle-même, je parle de la fin du Moyen-Age, début d’un siècle de découvertes qu’on nomma Renaissance, un temps où posséder une telle carte permettait de se déplacer d’un océan à l’autre, d’ouvrir des voies maritimes, des routes commerciales, de s’enrichir.

Balbutiements du toujours plus, le plus possible, le plus possible. Mais aussi temps de découvertes, d’explorations. Temps révolus.

Un verre d’alcool, plein, d’une couleur mordorée, sucrée, pleine d’effluves et de promesses. Un avenir meilleur. Une fiole contenant un liquide précieux, qui se fume, qui explose les neurones, qui fait voyager, vers des contrées non encore cartographiées.

J’ai possédé autrefois de tels livres, de ces livres anciens, j’ai été un intellectuel de haut vol, en vogue, qui aimait disserter et produire des idées, des discours, des images saisissantes pour l’esprit. C’est pourquoi j’ai tout de suite été attiré par le rayonnage, j’ai tout de suite saisi le livre le plus rare, le plus cher, celui qui plaît au connaisseur.

Aujourd’hui, j’ai cessé toute activité mentale, toute production de ce genre, j’ai cessé de lire, de courir les librairies, de remplir ma bibliothèque de substances conceptuelles. Je lis L’équipe Magazine, je regarde des matches de foot, je parie sur des sites en ligne. Je me vide la tête. Je suis fâché avec tous mes anciens amis, des professeurs, universitaires pour la plupart, des sommités dans leur domaine, d’anciens camarades de faculté.

Ce livre m’a attiré et j’en déploie les pages une à une, lentement, retrouvant un plaisir que je pensais perdu à jamais, ouvrant les cartes marines qui se déploient en grand format, habilement pliées, témoin d’une époque où les livres étaient fabriquées à la main, souvent en exemplaire unique.

L’antiquaire qui tient cette boutique est un homme de mon âge, la cinquantaine, le ventre rebondi, le crâne dégarni, une petite moustache touffue tentant de faire pendant et diversion à son crâne lisse. Il est vêtu d’une chemise de flanelle, d’un pantalon large comme on en voit dans ces pays exotiques.

Il me laisse vaquer dans son magasin, librement, ne vient pas me harceler ou me séduire, tenter de me vendre quoi que ce soit ou même s’enquérir de ce que je recherche. Il n’est pas de son époque lui non plus, n’est pas adepte du toujours plus, personne rare. C’est une adresse à retenir.

  • Mais on vous connaît ! s’exclame Joseph, mon compagnon de voyage en le désignant.

L’homme relève la tête et semble acquiescer, la réciproque est sans doute vraie, nous nous connaissons mutuellement.

  • La dernière fois, vous teniez un magasin à Constantinople !

Le vendeur hoche la tête, légèrement gêné. Je me souviens de cette boutique opulente, en pleine vieille ville, dans un quartier huppé. Sa marchandise a baissé d’un cran. Hormis ces rayonnages de livres anciens où je me suis d’instinct dirigé, il n’y a que des objets de consommation courante. Des objets religieux pour la plupart, notamment des versions bon marché du Saint Coran en édition bilingue.

  • Ici, il faut faire attention, nous glisse-t-il sobrement, ici ce n’est pas pareil.

Il s’éloigne. Mon fidèle compagnon se rapproche de moi.

  • Oui c’était à Constantinople, je me souviens, dans la vieille ville.

Joseph est un homme simple, rustre et fidèle à la fois, sans malice, mon unique compagnon depuis dix ans, un ami sans doute, même si je le paye pour qu’il gère l’intendance. Il aime à dire qu’il est mon secrétaire.

  • J’ai glissé une carte dans le livre, s’empresse-t-il de me dire, en désignant le recueil ancien que je tiens en main.

Sans doute s’agit-il du prix, qu’il est allé rechercher auprès du commerçant avec une discrétion qui contraste avec son physique gauche, et qui m’étonne toujours.

  • Je ne vais pas l’acheter, fais-je en refermant l’ouvrage, tout cela ne m’intéresse plus.

Je quitte la boutique, le commerçant ne nous retient pas.

Nous étions les seuls clients dans un magasin paisible, la rue est animée, violemment bruyante par contraste. Des vélos, des trottinettes électriques, des piétons qui déambulent. Un livreur de UberEats zigzague entre les passants, il est à peine dix-neuf heures, mais certains mangent tôt. De toute façon, ça bouffe tout le temps, ici comme ailleurs, la planète bouffe à longueur de temps, des pizzas, des tacos, des burgers, des bretzels et des croissants, des tenders de poulet, des cacahuètes, des macarons, des cornes de gazelle, du gigot d’agneau et des dindes farcies, elle se mange-elle-même, sans discontinuer, de jour comme de nuit. Aucun répit.

Une odeur d’herbe m’envahit, elle ne me quitte pas tout le temps où je remonte la rue, suivi par Joseph qui porte ma valise. Je réalise en dépassant la jeune fille de quinze ans, qui vient de s’arrêter pour regarder un post sur Instagram, que c’est elle qui tient un joint entre ses mains, d’où l’odeur d’herbe, du kif, bon marché ici, odeur somme toute agréable et qui me rappelle mes jeunes années. Bouffée de nostalgie.

Je crois que j’ai cessé toute drogue au moment où je renonçais aux livres, aux discours et aux idées, cette concomitance me fait sourire. Hormis la coke, dont je peine à me débarrasser, vilaine habitude.

Je crois que j’ai cessé d’être intellectuel le jour où Anaïs m’a quitté. Le jour où elle m’a écrit une lettre, pleine de ses fautes d’enfant, écrites de guingois, des mots accordéons qui me chantait une drôle de musique. Ce n’é pa contre toi papa Je t’Aime mes maman me manque teriblement Je vé vivre avec elle ne le prent pas mal.

Oui, je crois que c’est à compter de ce jour que j’ai cessé de lire, d’écrire, de penser.

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