Bibi et Bibi dans un bateau

rachmaninov

On peut situer la perfection musicale quelque part entre 1901 et 1909, entre les concerto n°2 et n°3 de Rachmaninov. Si aucun des deux ne l’atteint en effet en soi, les deux suggèrent des chemins à la croisée desquels la perfection pose son jalon. Le n°2 s’en approche en marquant l’ascension du compositeur vers une version moins névrosée de lui-même, le n°3 s’en éloigne déjà en tentant de témoigner a posteriori de la plénitude atteinte – sa voie est déjà descendante.

Le temps passe dès lors avec le siècle, les symphonies se représentent sous la houlette de chefs d’orchestre tous plus démoniaques les uns que les autres, dirigeant des rythmes martiaux et industriels, des harmonies aussi sensibles que des contrats d’armement, des mélodies assez peu linéaires pour passer le filtre des concepts. On ne danse plus, on transe, on ne se libère plus, on part, jusqu’à ce que nous parviennent en 1997, les 2 be 3 et leur tube « partir un jour ». « Partir un jour, sans retour », le faîte musical disparaît derrière les mêmes nuages définitifs que ceux des clochers.

En 1997, me rétorque-t-on déjà, Radiohead compose tout de même « Ok Computer » et il y a bien plus de deux chemins pour s’y croiser. Seulement pas un d’entre eux ne monte, tous descendent en rivalisant de gravité et cette compétition forme un trou noir réel derrière les concepts, un trou noir par-derrière soi, une hyper-déformation de l’esprit depuis laquelle chacun observe dès lors la musique s’adonner au seul commerce en surface. Le trou noir est un tonneau où l’on macère dans l’attente de la dégringolade. Deux notes subsistent de la musique : le bi et le bi, avec lesquelles il faut bien s’arranger pour se constituer une identité. Chacun s’appelle désormais Bibi.

Bibi prit la Loi, voilà la première trace d’une histoire de Bibi, et se la carra. Une trace que personne donc ne dénicha. Rien pour témoigner ni faire foi. Chacun est seul avec soi, avec Bibi.

Nous sommes tout d’abord tous pitits comme Bibi, un concentré de noyau qui éclabibisse à sa sortie. Maman-Bibi et Papa-Bibi sont bien entendu ravis.

« Bibi, il s’appelle Bibi, c’est un Bibi comme les autres !

  • Oui, notre Bibi est à Bibi ce que Bibi est à Bibi… »

Bibi grandit comme tout un Bibi, Papa-Bibi se donne un jour une mission :

« Mon Bibi, nous arrivons à un tournant de ta vie. Je le connais, je suis passé par là. Bientôt, tu ne penseras qu’à bibiter et cela ne se fait pas sans une certaine conscience des responsabilités…

  • Qu’à bibiter, Papa-Bibi ? Comme quand je bibite bien la nuit ?

  • Pas exactement. Il est vrai que l’on bibite la nuit, comme à l’heure des repas lorsque la faim nous bibite elle-même, ou comme la soif…

  • … tout à l’heure, ma Maîtresse-Bibi m’a bibité parce que j’avais bien bibité…

  • Ta Maîtresse-Bibi ? Oui, bon. Il est vrai que nous passons notre temps à bibiter… Que ferions-nous d’autres, Bibi que nous sommes ? Mais, mon Bibi, il y a des nuances à la bibite et je te parle de bibiter avec ta bibite…

  • Tu me dis ça parce que j’ai mangé trop de bibites sucrées tout à l’heure ?

  • Non, mon Bibi, chéri, je te parle de la bibite qui te sert à bibiter lorsque tu as une envie pressante…

  • Papa-Bibi, je ne comprends rien à ce que tu me bibites là !

  • Entendu… Mon Bibi ?

  • Oui, Papa-Bibi ?

  • Quand tu comprendras ce que bibiter signifie – et un jour tu comprendras, crois-en ton vieux Papa-Bibi, n’en parle jamais à Maman-Bibi si tu veux qu’elle conserve quelque illusion sur son Bibi chéri. D’accord ? »

Tout le monde a rendez-vous sous un clocher. Maman-Bibi ne s’illusionne guère plus sur son Bibi qui se pavane avec sa Bibi chérie de dentelles, de blanc vêtue. Sans doute son Bibi a-t-il usé de l’art du compliment afin de semer sa graine de bibite, raison du renflement au ventre de sa Bibi chérie. Bibi n’est décidément qu’une autre version de son Papa-Bibi et de son Grand-Papa-Bibi avant lui. L’affaire est plus grave que la génétique. Dans quelques minutes, avec sa Bibi chérie au bras, son Bibi sortira par la porte du clocher et le riz lancé lui percera les yeux, l’aveuglera, les illusionnera elle comme lui : tous deux Bibi par leurs noms se croiront-ils unis pour la vie.

Maman-Bibi voit tout maintenant. Les maisons-Bibi sont comme celles des poupées, colorées et artificielles ainsi que les Arlequins, sans rien de reconnaissables pour qui ne distingue plus rien du fait du riz. Fatalement, son Bibi chéri les confondra toutes, bibitera tout ce qui bouge sous le nom de Bibi. Des liens entre Bibi ne tiennent qu’au seul hasard, se font aussi vite qu’ils se défont, et vice-versa comme l’indifférenciation congénitale entre deux Bibi. Par bonheur, par malheur, c’est indifférent également. Maman-Bibi perçoit clairement ce trou noir dans lequel elle s’est engluée comme se sont englués tous les autres Bibi. Un Bibi est par nature malléable, n’a pas de forme propre. Un Bibi n’est autre que son tonneau.

Dans quelques années, alors qu’elle ne sera déjà plus elle-même qu’un souvenir de tonneau, on rendra hommage à son Bibi chéri sous un autre clocher. Une flopée d’autres Bibi célébreront le vieux Bibi qu’il sera devenu, avec son corps répandu et contraint par les formes d’une boîte rectangulaire en bois. Tous porteront un masque pour ne pas se laisser contaminer par toutes les compromissions tellement évidentes auxquelles il se sera adonné, tous auront peur que leur propre boîte rectangulaire un jour les figure aussi superbement. Aucun ne s’avouera être déjà cette flaque entourée de bois.

Et pourquoi Maman-Bibi ne rêverait-elle pas ? Maman-Bibi voit aussi un Bibi-Jockey, un BJ plus progressiste ou plus conservateur que les autres, qui passera le concerto n°2,5 de Rachmaninov, un concerto dont il lui semble que son Grand-Papa-Bibi avait parlé. Les têtes se lèveront vers le point culminant de la symphonie faite ici lieu. À travers le clocher, une musique aux notes inconnues illustrera des nuances inconnues, les transfigurera. Une lumière apparaîtra.

Son Bibi chéri se trouve déjà sous la porte pour l’heure et, sous le coup d’une émotion, Maman-Bibi se met à chantonner la mélodie pour faire advenir la lumière avant qu’il ne soit trop tard :

« Bi. Bi. Bibibi. Bibibi. Bi…. »

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8 commentaires pour Bibi et Bibi dans un bateau

  1. granmocassin dit :

    Très drôle.
    Et pas débibilitant, plutôt habibile même
    Un peu désabibisé sans doute.
    Tu nous as manqué au dernier atelier. Au plaisir de te revoir bientôt.

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  2. granmocassin dit :

    Plus sérieusement, j’ai vu Bibi une fois en concert. La vraie, l’unique. Elle chantait tout doucement, heureusement sa voix était sonorisée. C’est un heureux souvenir de mon enfance.

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  3. granmocassin dit :

    Par contre c’était tout à fait sérieux que tu nous as manqué (je sens la remarque arriver, j’anticipe). On a eu beaucoup de mal à désigner un premier lecteur et à inventer la règle sadique correspondante, adaptée à la proposition d’écriture (qui t’aurais fortement obligé à la contourner).

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    • guidru dit :

      Quand t’es enseignant, t’es obligé d’inventer en permanence des règles arbitraires pour montrer sans cesse qui sait qui commande.
      Par contre, pour revenir sur mon texte, je me demande si je n’aurais pas dû me centrer encore plus sur le Bibi. Le reste me semble accessoire…

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      • granmocassin dit :

        Oui, on sent l’expérience de l’enseignant (appelez-moi Maître)
        C’est sûr que le Bibi est central.
        Tu as un style qui n’est pas sans me rappeler le très bon, l’unique, l’iconoclaste Gombrowicz.

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