Au crépuscule

… dans le même instant noua ses mains au cou du premier serveur que la fonction avait placé à sa proximité, s’y balança afin d’y suspendre le temps. Elle éclata tout naturellement de son propre rire d’enfant, mais la balançoire suspendue à la plus grosse branche de l’arbre dans ses souvenirs éclata aussitôt de sa propre disgrâce et l’arbre entier se déracina. Elle se laissa glisser au sol, pas plus qu’une étoffe inutile au serveur.

« Allons, Madame… »

Cet instant ne contiendrait donc jamais que lui-même. Cette larme épaisse sur son visage délava soigneusement ce maquillage que, des heures durant, elle avait appliqué sur sa peau rosie par le bonheur de voir son amant seul enfin cette fois. Elle essuya de rage la larme afin de dessiner la parodie sur sa figure même et refusa l’aide du serveur en rejetant son bras tendu d’un moulinet du sien.

De l’autre côté de la salle, l’épouse de son amant tourna la tête brusquement dans sa direction et laissa l’ironie souligner sa victoire sur ses traits. Ce fut néanmoins un bouton que l’épouse pressa par cet étendard dressé, un bouton enclenché libérant le mécanisme, contraint habituellement, de la parodie.

La femme se redressa, soulevée par cette force indépendante, se dirigea tout d’abord vers un but imprécis. Où…


… vaut-il mieux ? »

L’amour s’étale désormais tout son long. Flaque à la composition persistante. Rien ne pourra l’évaporer dès lors qu’elle s’incrustera dans les lames passées du parquet. Un tremblement encore. Puis d’autres moins intenses se diffusent en ondes concentriques depuis la coupure au poignet sur la flaque. L’origine ne fait guère de doute. Par la plaie, le mystère rentrera toutefois pour tenter de se dissiper lui-même dans le réseau d’artères et de veines, avant de se lever tout à fait à l’entrée du cœur, un cœur vidé de tout son sang, avec des battements pourtant, une pompe à faire circuler le vide.

Le couteau dans la main, le…


… vent piquant lave le ciel de tout soupçon. Hier encore, sous de sombres nuages s’amassait un tout-venant dégueulasse lourd de double-sens à chaque échange de regards.

Dans celui-là de hasard, une image se double-incrustait : un potager/verger plein de légumes/fruits.

Dans cet autre, son père transportait toute cette production de vie dans une brouette et, comme sur le négatif de la même image, se retrouvait lui-même pendu à une corde dans un dressing, pas plus qu’une autre chemise structurée par l’armature d’un cintre.

Aujourd’hui, maman…


… détache un morceau suspendu dans son air et croque dedans comme dans une pomme. Avec les douze coups de…


… leurs deux haches éventrent la porte scellée à tout semblant depuis des millénaires. Une lumière dévoile deux corps intacts allongés sur un lit, mais ce n’est pas celle d’un jour. La jeune étudiante à ses côtés actionne en effet la dynamo à mains de sa lampe frontale et le Professeur apprécie instantanément cette manière de s’éreinter pour alimenter une curiosité :

« Professeur, que sont ces objets ouverts entre leurs mains ?!?

  • Ah, Justine, ces objets sont des livres. Lorsque leur solitude était trop intense, ils l’intensifiaient en eux-mêmes et posaient leurs mots intérieurs par écrit, dans des livres justement…

  • Mais comment savez-vous cela, professeur ?

  • Je sais lire, Justine. Ils m’auraient nommé « lecteur » et je n’aurais pas été le seul à leur époque. Nous avons deux autres spécimens juste devant nous, voyez… Joli couple, ma foi.

  • Mais que n’avez-vous jamais fait savoir cette découverte fondamentale ? Vous savez lire, Professeur ! »

Depuis quelques temps, depuis qu’elle a rejoint le département du Professeur, Justine sent ses pensées déborder, dégringoler même en un gros paquet jusqu’au coin de son cœur. Quand la sensation est aussi manifeste qu’à l’instant, elle regarde intensément le professeur, ne sachant comment s’appréhender elle-même :

« C’est une petite découverte, Justine… Parmi leurs livres, certains contiennent des images pour illustrer certains de leurs propos. Ils appellent ces livres singuliers des… bandes dessinées, oui, c’est bien cela ! Reliant leurs émotions sur les images à ce qui était écrit, j’ai réussi à sonder le code de leurs écrits. Un jeu d’enfants, Justine… Alors je me suis attaqué naturellement aux livres sans images. Et pourquoi le révéler ? »

Justine ne sait plus. Faut-il le dénoncer ? Elle le devrait sans doute, toutes les choses incongrues se dénoncent bien entendu. Mais le gros paquet à son cœur s’enrichit pour l’heure d’une incongruité telle qu’elle devrait alors se dénoncer elle-même.

« Justine, ces livres ouvrent les sensations, puis les réunissent sur une sorte de plateau céleste, où elles deviennent pures pour ainsi dire. Des sentiments, disent-ils…

  • Des sentiments ?

  • Oui, et ces sentiments deviennent réels. »

Le Professeur s’approche alors des deux corps et se penche sur leurs visages.

« Écoutez, Justine… »

Il lit la page ouverte sur le corps de la femme et Justine se charge du silence qui suit sa lecture sans ressentir le moindre malaise pour la première fois de sa vie.

« Ce n’est pas tout, Justine, j’ai remarqué une étrange continuité entre tous ces écrits… »

Justine se demande alors si le Professeur ne partage pas avec elle un même gros paquet au coin du cœur.

« Venez, Justine… »

Une porte libérée à coups de hache plus tard, la lampe frontale de Justine les confrontent tous deux à une femme nue, allongée sur son lit, tenant un couteau dans sa main gauche et un livre dans sa main droite :

« Pensez-vous qu’elle était déjà morte avant la grande explosion, Professeur ?

  • Non, je ne vois aucune plaie à ses poignets, ce couteau n’est autre chose qu’un simple couteau dans une main…

  • Mais, tout de même, qu’était-il écrit précisément dans leurs livres ?

  • Ces livres évoquent leurs relations entre tous. Ce qu’ils s’étaient dit entre eux, ce qu’ils ne s’étaient pas dit plus essentiellement.

  • Ce qu’ils ne s’étaient pas dit ?!? Je ne comprends pas, Professeur !

  • Leurs sentiments justement, Justine. Écoutez… »

Le Professeur distille alors dans l’air de la pièce, et avec quelques hésitations, les quelques lignes encore déchiffrables sur le livre, puis touche de son index droit l’endroit précis de la page où sont posés les caractères qu’il vient de lire. Dès lors, tout s’évapore comme cendre au vent, la page ouverte tout d’abord, le livre dans son entier enfin.

« Voyez, il ne faut pas essayer de trop les comprendre, Justine, ne pas les toucher de trop près, sinon…

  • Mais comment faites-vous pour les lire alors ?

  • Je prends d’extrêmes précautions, Justine. Je ne lis que ce qui m’est donné à lire, les quelques lignes sur les pages ouvertes. Mais…

  • Mais, Professeur ?

  • Mais je fais confiance en la continuité, Justine. Le peu qui m’est donné à lire, une fois relié, forme un grand livre, celui de leur humanité. Sans doute de la nôtre aussi…

  • Notre humanité ?

  • Allez, suivez-moi une dernière fois et nous en aurons fini pour aujourd’hui… »

Cette fois, la dernière pièce est déjà balayée par la lumière avant même l’intervention de toute hache. Tous les ouvrants, fenêtres, portes et toit, y dirigent l’empire du soleil sur deux corps, l’un d’une femme à l’immense chevelure, un livre dans une main, l’autre d’une petite fille aux yeux fermés sous la tendresse maternelle étalée par une autre main.

« Une mère et son enfant, Professeur…

  • Oui…

  • C’est magnifique… »

Et, pendant que le Professeur lit les quelques lignes du livre dans la main maternelle, Justine s’approche du visage de la femme et tend sa propre main vers les cheveux avec l’impression de toucher bientôt le gros paquet au creux de son cœur. Alors que les lignes viennent d’être achevées par le Professeur, la chevelure presque atteinte par les doigts de Justine s’évanouit sous le léger souffle qui les entoure. Puis le visage, la femme et l’enfant à ses côtés. Le gros paquet au coin de son cœur s’envole instantanément.

« Voyez la condition de votre humanité, Justine…

  • Professeur…

  • Allons, vous pleurez, Justine, venez…

  • Laissez-moi, Professeur ! »

Essayant d’essuyer cette larme sur la joue de Justine, le Professeur l’effleure à peine et elle s’évapore entièrement comme poche d’épice au vent.

Le Professeur s’étale alors lourdement au sol. Justine n’est plus. Il sait qu’il est la dernière structure d’un monde fini, incapable de s’écrire. Qu’est le monde sans cela et sans Justine maintenant ? Le Professeur sonde le ciel à travers le toit ouvert, en… détache un morceau suspendu dans son air et croque dedans comme dans une pomme. Avec les douze coups de…

Car douze coups de midi retentissent depuis une église à proximité.

Ce seraient les quelques lignes que le Professeur écrirait, les premières, se dit-il, s’il savait écrire. À cette pensée, le Professeur pleure d’un bonheur éphémère car, s’essuyant une larme au dernier coup, il disparaît lui aussi.

Cet article a été publié dans Saison 6 (2020-2021). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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