Le conducteur de la grosse voiture à grosses roues

J’ai une grosse voiture à grosses roues. Avec, je roule sur tout, vroum !, sur les animaux, les gens, les vieilles surtout, avec leurs vieilles cannes et leurs vieilles lunettes. C’est génial, les grosses roues, ça fait tout craquer. C’est drôle ! Je fais les cris à leur place, je fais les « crac » à la place de leurs os.

Dans mon centre, chaque jour dure une semaine, pas le contraire. C’est pour ça, ça dure longtemps… C’est pour ça aussi que maman, elle vient tous les soirs alors qu’en fait elle vient que le dimanche. Enfin, des fois, elle vient quand même à midi, le mercredi.

Avec le conducteur de ma grosse voiture, qu’est-ce qu’on s’entend bien… Faut dire qu’il fait qu’écouter en souriant, pas toujours à me dire que je ne peux pas comprendre. « Tu comprends, Michel, t’es trisomique… » Voyez que je peux comprendre des choses !

Le conducteur me regarde pareil qu’il regarde tous les autres. Toujours les mêmes yeux tout ronds… Des fois, je me mets du scotch, là ici, pour tirer mes yeux et ça fait qu’ils sont plus en amandes comme d’habitude, mais en noisettes comme tous les gens qui sont pas comme moi. Puis je me mets de la craie jaune sur le visage et on est vraiment pareils avec le conducteur. Enfin, je fais ça en début de journée, sinon maman, elle est pas contente quand elle voit pas mes joues roses le dimanche.

Un jour, j’ai proposé au conducteur de ma grosse voiture d’aller faire un tour avec moi. Je lui ai pas dit que c’était pour aller voir maman un mercredi qu’elle pouvait pas. Ça servait pourtant à rien de lui cacher, lui, il dit jamais non, pas comme tous les autres.

Je l’ai mis dans la grosse voiture et j’ai tout mis dans ma poche. Je me suis fait les yeux en noisettes avec le scotch, j’ai trouvé un énorme pardessus et j’ai posé un gros chapeau sur ma grosse tête. Tout le monde nous a pris pour des visiteurs et on est sortis tous ensemble de mon centre.

« Où est-ce que je vous dépose ? », m’a demandé le conducteur du taxi, un qui parlait.

« Chez maman bien sûr ! »

« Bien entendu, Monsieur, mais pourriez-vous me donner l’adresse ? »

« 21, rudidero ! », j’ai dit sans réfléchir. C’est drôle, les adresses, il suffit d’en retenir une seule et on est jamais perdu. Celle-là, ça fait des années que je suis pas y allé, mais elle est toujours là !

« Et plus vite, conducteur, il est déjà midi ! »

J’ai sonné chez maman et elle a crié quand elle m’a vu. Faut dire qu’un de mes scotchs a craqué un moment dans le taxi et que ça a dû lui faire bizarre, à maman, de voir une noisette à côté d’une amande dans mon regard.

« Mais qu’est-ce que tu fais là ? »

Maman avait pas l’air contente.

« Maman, qui c’est ? ». J’ai cru un moment, mais en fait c’était pas ma voix, c’était une autre, une toute petite voix derrière maman, une voix plus jeune que la mienne, qui comprenait pas les choses, un peu comme moi quand même.

Maman a vite fermé la porte derrière elle, vlan !, et m’a ramené au centre en voiture. J’ai serré le conducteur dans ma poche pour le rassurer :

« T’inquiète pas, maman est pas comme nous, elle va écraser personne ! »

Dans ma chambre, maman pleurait :

« Mon chéri, tu n’aurais jamais dû venir…

  • Pourquoi, maman ?
  • Pourquoi ?!?

  • C’est à cause de l’enfant qui t’appelle maman ? T’inquiète pas, maman, il peut t’appeler maman si ça lui fait du bien. Je sais bien que je suis ton seul fils…

  • Oui, mon chéri. »

Et elle m’a serré dans ses bras, très fort. Maman est la personne la plus gentille que je connais. Ça doit être dur pour elle, tous ces enfants qui l’aiment.

Elle m’a relâché et elle m’a enlevé le scotch de mon œil en noisette : « Oui, mon chéri. » Et elle est partie.

Au début, maman est plus jamais venue le midi. Puis, pendant plusieurs semaines, elle est plus venue qu’un soir sur deux. Ça fait même plusieurs mois – je sais pas combien ça dure les mois dans mon centre – ça fait plusieurs mois que maman est devenue vieille, avec des vieilles lunettes et une vieille canne. Quand elle marche avec moi dans le jardin du centre, ses os craquent tout seuls.

Maintenant, j’écrase plus les vieilles avec ma grosse voiture à grosses roues. J’aime trop maman. À la place, je leur fais des bisous quand je les évite. Smack ! Le conducteur de ma grosse voiture a perdu sa tête jaune et je lui ai recollé avec le scotch. Le jaune de son visage disparaît depuis quelques mois, je trouve qu’il me ressemble de plus en plus.

Cet article a été publié dans Saison 6 (2020-2021). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Le conducteur de la grosse voiture à grosses roues

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s