Inquisit

Ses habits sont d’un seul tissu de désespoir ; guise de fruits, une seule pourriture le fait ployer direction du sol. Attiré vers l’avant par le poids de ce qui le décompose, sans qu’il ne s’en écroule jamais pour autant, notre homme accélère à intensité toujours plus grandissante. Les rues ne suffisent plus à son élan et ne lui reste que le dépit d’emprunter une entrée d’autoroute. Il court à 100, 110, 120, puis les 130 km/h d’un autre concurrent, de la catégorie « moteurs » celui-là, sont en vue avant d’être dépassés dans le même instant. Les sentiments de l’autre concurrent sont évidents :

« Oh, c’est limité ici à 130 !, remarque-t-il.

  • C’est que vous vous contentez d’être heureux… », a juste le temps de conclure notre homme, avant de s’évanouir en avant avec les mêmes suspensions.

Tous les autres concurrents ne sont bientôt plus qu’abstractions, des points de lumière dans sa nuit qui révèlent par instants des masques à chaque fois différents de son désespoir : des rides creusées par ses pleurs, la plaie livide de son visage sous ses propres cris ou sous la pompe défaillante de son palpitant. Et là…

Chacun connaît le mur du son caché sous l’extrême vitesse ; sous son accélération croissante, notre homme découvre le mur du sens et s’arrête brusquement à ses pieds. Un mur d’une verticalité inexorable, autant que peut l’être l’horizontalité des amants au moment de consommer l’amour. Une verticalité brute que les voitures de tous les concurrents dépassés omettent pourtant, poursuivant leur route, reléguant cet angle droit nécessaire pour passer de l’horizontalité à la verticalité au rang de détail sans importance, au même rang qu’un passage piéton en plein milieu d’une autoroute. Ce mur est son mur. Cela n’a aucun sens en effet d’aller toujours plus vite et il faut bien qu’un mur vous le fasse comprendre.

Pour notre homme, cette abstraction soulève la question : doit-il poursuivre sa route sur ce mur vertical comme tous les autres concurrents, au risque de rencontrer plus loin d’autres murs verticaux successivement, de se retrouver enfermé dans une boîte carrée en tout et pour tout ? Ou doit-il abandonner ce désespoir, ce seul véritable sentiment que tous ses masques d’avant dissimulaient autant qu’un irlandais ment ? Notre homme n’a rien en soi contre l’Irlande bien sûr, c’est une sorte de concession qu’il se fait ici, sa remarque sur les mensonges de ses habitants ne vaut que pour les rimes qui s’accrochent à lui comme le ferait un mime, dans les rues, les places, les parcs, partout en somme à la seule condition que la liste s’achève sur une rime avec les abîmes. Ces chers abîmes. Par cette seule considération sans autre forme de fondement qu’une esthétique de principe, notre homme décide de demeurer debout dans les abîmes, ne l’est-il resté jusqu’alors tandis que les fruits du désespoir l’inclinaient ? Debout pour l’heure sur cette route horizontale sous ses pieds, il se voit déjà allongé, rampant s’il empruntait – rien que ce mot… – le mur vertical. Alors notre homme traverse le mur d’un coup afin de ne trop se compromettre par trop de concessions.

De l’autre côté l’attendait un enfant encore tout frêle sous les habits repassés de frais par sa petite môman, un enfant aux épaules toutes droites nécessitant encore un tuteur à son écoute pour l’élever vers l’espoir. Notre homme s’accroupit pour lui dessiner dans le ciel, l’invitant à jeter délicatement un regard à l’infini, toutes les belles choses qui s’offraient à lui sans qu’aucun mur jamais ne vienne. L’enfant enfla de partout et sa taille s’éleva, bientôt portée par les futilités de l’adolescence. Notre homme l’étreignit alors par le col, le prévint toutefois : « Ne dépasse jamais les 130 sur l’autoroute ! ». L’adolescent l’étreignit en retour à la manière d’un arbre à fruits rejetant ce tuteur qui lui permit il y a peu encore de résister au vent. En le laissant tomber après l’orage.

Notre homme ressent le poids des ans, au moins son désespoir a-t-il désormais une exacte mesure. Notre homme sort dans la rue, accélère inexorablement, jette des regards successifs sur son nouveau compteur. L’entrée d’une autoroute est déjà en vue.

Cet article a été publié dans Saison 6 (2020-2021). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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