Couloir/anneau

Le couloir se rétrécit ou s’élargit au gré des circonstances, ou peut-être sont-ce les circonstances qui s’adaptent à ses dimensions.

Tantôt est-il étroit et votre respiration se raccourcit elle-même, quelqu’un vous piétine, vous êtes à la piscine, en train de courir ou on vous demande quelque chose que vous ne pouvez donner.

Tantôt ses murs s’éloignent et le couloir laisse voir en lui-même la perspective d’une plaine agricole plantée d’une monoculture intensive. Là, les promesses sont immenses, mais les faits, tenaces, les placent dans un étau : le tubercule cultivé est insipide, gonflé d’eau et de pesticides.

Le couloir diffuse une nuance toujours artificielle, qu’elle soit assombrie par mélancolie ou lumineuse jusqu’à l’aveuglement.

On ne saurait survivre longtemps à un couloir infini comme celui-ci, avec des entrées aussi éloignées de vous que ne le sont les sorties. Approchant de vous sa sortie, son entrée s’éloigne, c’est bien normal. Lorsque vous jugez un moment sa sortie inatteignable, son entrée ne l’est que plus. Alors il avance sur vous, arque sa main, vous dit bonjour aussi bien qu’au revoir.

Seule une petite poche, comme une sorte de renflement à un endroit de ses murs, peut vous soulager. Vous vous sentez protégé, un instant, un trop court au bout duquel vous vous sentez prisonnier par ce trop-plein de dépendance qui vous lie à lui. Vous en sortez et la prison du couloir vous apparaît plus hermétique encore.

Sa sortie, son entrée ne sont-elles pas les mêmes finalement et comment s’y serait-on pris pour y rentrer par une sortie ? Cela seul est peut-être vrai ici : le couloir rentre en vous et vous vous croyez en lui. Alors peut-être est-il rentré en vous en empruntant une de vos sorties, ou s’est-il accroché à vous par une de vos extrémités habituelles.

C’est cela, il est un anneau dans lequel on ne rentre pas et qui rentre en vous par le seul fait que vous ne pouvez en sortir. Il est cet anneau vissé à votre annulaire, artificiel, plus sombre que le noir en pleine nuit, plus aveuglant le jour que le soleil, qui détourne désormais son regard de vous.

Les femmes, les hommes vous évitent, la soirée n’en finit jamais de vous rejeter, sauf cet imbécile qui vous parle de son métier d’agriculteur, de ses plaines immenses où rien ne pousse, sinon cette patate bouffeuse d’eau et de nitrates.

Vous rêvez un instant d’une piscine où plonger, d’une longue allée bordée de cerisiers sur laquelle il serait aisé de courir, de fuir, au bout de laquelle vous seriez rattrapé par la personne qui vous aurait offert cet anneau, en échange duquel vous n’auriez donné que cet instinct de fuite, dirait-elle, qui vous empêche de ne tenir aucune promesse, de ne constituer aucun pilier sur lequel s’appuyer pour affronter n’importe quelle circonstance. Elle, la même personne, vous désignerait d’un bras ferme, d’un doigt accusateur la même allée à emprunter dans l’autre sens, avec l’entrée qui ne serait jamais plus une sortie, l’entrée du couloir où vous devriez donc rester pour cette soirée, comme si on vous montrait tous les autres après lui, à d’autres soirées, à d’autres journées. Ce couloir que vous avez donc préféré ne pas quitter.

Ce couloir qui qui se rétrécit et s’élargit au gré des circonstances, ou peut-être sont-ce les circonstances qui s’adaptent à ses dimensions.

Cet article a été publié dans Saison 6 (2020-2021). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Couloir/anneau

  1. granmocassin dit :

    Un texte court, percutant, sensible. Comme préconisé par Albert Londres, tu as trempé la plume dans la plaie.

    Aimé par 1 personne

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