Escargot

Chaque réveil, en lieu et place de mon reflet dans le miroir, l’image d’un escargot tout cuit, refermé et indéfini. C’est celle que j’ai de moi.

Il s’agit de me constituer au plus vite une coquille, d’enfiler des lunettes plastifiées, un costard amidonné, afin de prêter des limites à mes cernes, à mon corps. Dès les premières réunions de la matinée, je me rétracte derrière un langage empesé. À cette heure, le seul remontant que je m’accorde, c’est la carafe de café, et pas plus d’une par heure. Dans tel état de faiblesse, il est de perfides collaborateurs qui n’hésitent pas à vous asséner les questions qui désarçonnent et vous font sentir au fond de vous la fragilité de vos infâmes corolles gélatineuses.

Heureusement, le déjeuner offert par Monsieur le Président est copieux et je finis inexorablement l’estomac rempli au sol, la bouche baveuse d’une digestion mal maîtrisée.

Dès lors, la deuxième partie de la journée est outrée de dangers, dont on peut s’écarter avec méthode en suivant pas à pas les lignes d’un ordre du jour préparé, après avoir sniffé les lignes de coke tracées par Monsieur le Président. Nos cerveaux s’émancipent, leurs coquilles explosent.

Pour nous donner à travailler, Monsieur le Président nous fait contempler des tas de tableaux de données « double-entrée ». Quelque chose y manque, un petit trou, une petite niche, c’est autant qui peut rapporter à chaque coup par un petit montage financier. Ces édifices de chiffres, si replets soient-ils, peuvent contenir tout l’argent du monde, croyez-moi. Le jour où Monsieur le Président m’a engagé, c’était le jour après ma remise de diplômes, et la grosse fête avec « machine », son cul en titane, sa démarche et sa jupe rebondies, et le plein d’acides qu’elle me mit dans la tête. « Très bien, jeune homme, qu’avez-vous appris pendant vos études ? », j’avais tout effacé de ce que j’avais appris en une nuit, un bébé tout neuf, j’en restai coi devant lui, « Des trous dans la tête, jeune homme ? », je me recroquevillai sur ma chaise, « C’est parfait ainsi, vous êtes engagé, jeune homme ! ».

Pour nous donner à nous détendre en fin d’après-midi, Monsieur le Président desserre les mailles du planning. Alors nous nous lançons souvent le même défi : qui c’est qu’ira le plus loin avec son plein dans sa voiture ? À ce petit jeu, Corentin, avec sa Mercedes turbo essence qui bouffe comme deux présidents, il est à tous les coups perdants. Alors, des fois, il lance le défi des objets volants : même règle, mais avec les hélicos présidentiels, tous les mêmes, pas de triche. Une fois, Corentin a bien cru gagner et nous a appelé depuis le bord du continent amerloque pour s’en vanter, avant de se crasher sur la Statue de la liberté. Monsieur le Président était pas content, qui nous a sorti de notre mouise en accusant des terroristes, tout un contingent. Voyez que ce n’est pas toujours si reposant.

Le soir venu, je rampe aux pieds de Monsieur le Président, qui pleure d’une sincère détresse après toutes les pressions expresses. Il me demande alors de lui montrer les corolles de mon escargot intérieur pour lui faire rencontrer le sien, encore plus rabougri. Puis, à quatre pattes devant lui, je lui crie : « Oui, Monsieur le Président ! Oui, Monsieur le Président ! ». Je me retourne et je sens une odeur de merde en guise de lueur au fond de ses yeux. C’est que Monsieur le Président y a un colombin desséché en guise d’escargot. Je lui crie à nouveau : « Oui, Monsieur le Président ! », en pleurant sur cette fragilité chez lui qui nécessite un corps et un titre de la plus haute fonction digestive pour pouvoir survivre dans ce monde et toutes ses merdes aussi fumantes que grouillantes.

« Oui, Monsieur le Président ! ».

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