« Je » n’est plus

Elle se dit “je”, “je suis là, mes pieds, ma tête et tout le reste entre les deux” et se demande quand a-t-elle pu commencer à se dire “je”. Avant le “je” ce devait être différent avec ses pieds, sa tête et tout le reste. Un truc indéfini. Là sans être elle, sans “je”. La tête qui tourne ce devait être le monde extérieur qui tourne. Pas elle. Les pieds qui s’agitent devant les yeux ce devait être un spectacle fascinant, des pieds sans histoire commune avec elle.

La fatigue dans les jambes agitées ce devait être un signal d’apaisement indépendant de sa volonté. La fatigue sans pouvoir se dire “je” suis fatiguée, sans réaliser que “je” devrais me reposer, que “je” n’ai plus envie de rien, que “je” capitule, “je” suis sans courage, “je” n’arrive plus à faire d’effort, “je” manque de résistance, “je” manque d’énergie, de volonté, “je” manque de tout, de tout, de tout ce dont “je” a besoin pour aller de l’avant, que “je” n’ai que la fatigue à m’offrir, qu’elle me pénètre, m’infiltre, un poison en sourdine, qu’il ralentit le coeur, l’engourdit, il s’étouffe en silence et mollement tombe au fond de la poitrine, prisonnier des côtes qui peinent à le retenir, les côtes tombent elles aussi, si lourdes, elles écrasent les poumons, ils s’aplatissent et se réfugient derrière le dos, s’agrippent à lui, glissent le long des fesses qui s’enfoncent dans le carrelage. Elles ne bougent plus, glacées, engluées, elles se figent en un bloc qui refuse de revenir à la vie. “Je” suis morte de fatigue. Impossible de le dire sans le “je”, le mot “je”. La langue n’est pas raccordée à la tête, ni aux pieds. La langue pend lamentablement, une limace visqueuse qui palpite à peine, elle attend demain, ou après-demain, pour s’agiter, trouver du sens à l’agitation, aller de l’avant, plus avant, avant quoi ? Avant les mots possibles pour dire l’indicible, la sensation d’être passée à côté, à côté de quoi ? Des pieds qui s’agitent devant ses yeux, allant de l’avant, avant la fatigue, avant la tête lourde et les paupières qui tombent sans penser au poison qui va les figer elles aussi. Et après, après le “je”, quoi d’autre ? L’absence du “je” à nouveau. L’absence de tout, du coeur qui bat en sourdine, du pied glacé, du sang rouge avant qu’il devienne noir. Le grand sommeil. “Je” n’est plus, “je” n’avance plus, “je” n’est plus aucune sensation, “je” se repose enfin, les pieds devant, les poumons vides et les fesses bleues. 

FP

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